Un « antidote » à « l’usage impropre et abusif de la terre et de la création »

Le « meilleur antidote » à « l’usage impropre et abusif de la terre et de la création » c’est « la contemplation », affirme le pape François qui invite à être « contemplatif dans l’action.

Contempler, a expliqué le pape, c’est « aller au-delà de l’utilité d’une chose », c’est découvrir « la valeur intrinsèque que Dieu » lui a conférée ; c’est aussi regarder la terre, les créatures comme « un don » et non « comme quelque chose à exploiter pour le profit ». Si prendre soin de l’autre est une « règle d’or « de notre condition d’êtres humains, il faut également, a-t-il dit, « prendre soin de la maison commune qui nous accueille »

Il a dénoncé un « anthropocentrisme déséquilibré et orgueilleux » : « Nous croyons être au centre en prétendant occuper la place de Dieu et nous détruisons ainsi l’harmonie de la création, l’harmonie du dessein de Dieu », a-t-il mis en garde.

Le pape a invité à « s’arrêter pour admirer et pour apprécier ce qui est beau ». « Celui qui ne sait pas contempler la nature, la création, ne sait pas contempler les personnes dans leur richesse », a-t-il déclaré.

« Et celui qui vit pour exploiter la nature, finit par exploiter les personnes et les traiter comme des esclaves. C’est une loi universelle ». En revanche, celui qui sait contempler « tend à devenir un gardien de l’environnement ». Et c’est à la portée de « chacun de nous », a conclu le pape.

 

Chers frères et sœurs, bonjour !

Pour sortir d’une pandémie, il est nécessaire de se soigner et de nous soigner mutuellement. Et il faut soutenir ceux qui prennent soin des plus faibles, des malades et des personnes âgées. On a l’habitude de laisser de côté les personnes âgées, de les abandonner : cela n’est pas bien. Ces personnes – bien définies par le terme espagnol cuidadores, ceux qui prennent soin des malades – exercent un rôle essentiel dans la société d’aujourd’hui, même si souvent elles ne reçoivent pas la reconnaissance et la rémunération qu’elles méritent.

Prendre soin de l’autre c’est une règle d’or de notre condition d’êtres humains, et cela apporte en soi la santé et l’espérance (cf.  Enc. Laudato si’ [LS], n. 70). Prendre soin de celui qui est malade, de celui qui en a besoin, de celui qui est laissé de côté : c’est une richesse humaine et également chrétienne.

Ce soin, nous devons également l’apporter à notre maison commune : à la terre et à toutes les créatures. Toutes les formes de vie sont liées (cf. ibid., nn. 137-138), et notre santé dépend des écosystèmes que Dieu a créés et dont il nous a chargés de prendre soin (cf. Gn 2, 15). En abuser, en revanche, est un grave péché qui crée des dommages, qui fait mal et qui rend malade (cf. LS, n. 8 ; n. 66).

Le meilleur antidote contre cet usage impropre de notre maison commune est la contemplation (cf. ibid., n. 85214). Mais comment cela se fait-il ? N’y a-t-il pas un vaccin pour cela, pour le soin de la maison commune, pour ne pas la laisser de côté ? Quel est l’antidote contre la maladie de ne pas prendre soin de la maison commune ? C’est la contemplation. « Quand on n’apprend pas à s’arrêter pour admirer et pour apprécier ce qui est beau, il n’est pas étonnant que tout se transforme en objet dont on use et abuse sans scrupule » (ibid., n. 215). Et même en objet jetable.

Toutefois, notre maison commune, la création, n’est pas une simple « ressource ». Les créatures ont une valeur en elles-mêmes et « reflètent, chacune à sa façon, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu » (Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 339). Cette valeur, ce rayon de lumière divine doit être découvert et, pour le découvrir, nous avons besoin de rester en silence, nous avons besoin d’écouter, nous avons besoin de contempler. La contemplation aussi guérit l’âme.

Sans contemplation, il est facile de tomber dans un anthropocentrisme déséquilibré et orgueilleux, le « moi » au centre de tout, qui « surdimensionne » notre rôle d’êtres humains, en nous posant en dominateurs absolus de toutes les autres créatures. Une interprétation déformée des textes bibliques sur la création a contribué à cette vision erronée, qui conduit à exploiter la terre jusqu’à l’étouffer. Exploiter la création : voilà quel est le péché.

Nous croyons être au centre, en prétendant occuper la place de Dieu et nous détruisons ainsi l’harmonie de la création, l’harmonie du dessein de Dieu. Nous devenons des prédateurs, nous oublions notre vocation de gardiens de la vie. Certes, nous pouvons et nous devons travailler la terre pour vivre et nous développer. Mais le travail n’est pas synonyme d’exploitation, et il est toujours accompagné par les soins : labourer et protéger, travailler et prendre soin… Telle est notre mission (cf. Gn 2, 15).

Nous ne pouvons pas prétendre continuer à nous développer sur le plan matériel, sans prendre soin de la maison commune qui nous accueille. Nos frères plus pauvres et notre mère la terre gémissent à cause des dommages et de l’injustice que nous avons provoqués et ils réclament une nouvelle voie. Ils réclament de nous une conversion, un changement de cap : prendre soin également de la terre, de la création.

Il est donc important de retrouver cette dimension contemplative, c’est-à-dire de regarder la terre, la création comme un don, pas comme quelque chose à exploiter pour le profit. Quand nous contemplons, nous découvrons chez les autres et dans la nature quelque chose de beaucoup plus grand que leur utilité. Le cœur du problème est là : contempler, c’est aller au-delà de l’utilité d’une chose. Contempler ce qui est beau ne veut pas dire l’exploiter : la contemplation est gratuité. Nous découvrons la valeur intrinsèque que Dieu a conférée aux choses.

Comme l’ont enseigné de nombreux maîtres spirituels, le ciel, la terre et la mer, toutes les créatures possèdent cette capacité iconique, cette capacité mystique de nous reconduire au Créateur et à la communion avec la création. Par exemple, saint Ignace de Loyola, à la fin de ses exercices spirituels, invite à la « contemplation pour parvenir à l’amour », c’est-à-dire à considérer comment Dieu regarde ses créatures et à se réjouir avec elles ; à découvrir la présence de Dieu dans ses créatures et, avec liberté et grâce, les aimer et en prendre soin.

La contemplation, qui nous conduit à une attitude de soin, ne consiste pas à regarder la nature de l’extérieur, comme si nous n’y étions pas plongés. Mais nous sommes à l’intérieur de la nature, nous faisons partie de la nature.

Elle se fait plutôt à partir de l’intérieur, en nous reconnaissant comme une partie de la création, en devenant des protagonistes et non de simples observateurs d’une réalité amorphe qui s’agirait seulement d’exploiter. Celui qui contemple de cette manière éprouve de l’émerveillement non seulement pour ce qu’il voit, mais également parce qu’il sent qu’il fait partie intégrante de cette beauté ; et il se sent également appelé à la préserver, à la protéger.

Et il y a une chose que nous ne devons pas oublier : celui qui ne sait pas contempler la nature, la création, ne sait pas contempler les personnes dans leur richesse. Et celui qui vit pour exploiter la nature, finit par exploiter les personnes et les traiter comme des esclaves. C’est une loi universelle : si tu ne sais pas contempler la nature, il te sera très difficile de savoir contempler les gens, la beauté des personnes, ton frère, ta sœur.

Celui qui sait contempler se mettra plus facilement au travail pour changer ce qui cause la dégradation et des dommages à la santé. Il s’engagera à éduquer et à promouvoir de nouvelles habitudes de production et de consommation, à contribuer à un nouveau modèle de croissance économique qui garantisse le respect de la maison commune et le respect des personnes. Le contemplatif en action tend à devenir un gardien de l’environnement : c’est beau ! Chacun de nous doit être le gardien de l’environnement, de la pureté de l’environnement, en cherchant à conjuguer les savoirs ancestraux de cultures millénaires avec les nouvelles connaissances techniques, afin que notre style de vie soit toujours durable.

Enfin, Contempler et prendre soin : voilà deux attitudes qui montrent la voie pour corriger et rééquilibrer notre relation d’êtres humains avec la création. Très souvent, notre relation avec la création semble être une relation entre ennemis : détruire la création à mon avantage ; exploiter la création à mon avantage. N’oublions pas que cela se paye cher ; n’oublions pas ce dicton espagnol : « Dieu pardonne toujours ; nous pardonnons parfois ; la nature ne pardonne jamais ».

Aujourd’hui, j’ai lu dans le journal une nouvelle sur ces deux grands glaciers de l’Antarctique, près de la Mer d’Amundsen : ils vont tomber. Ce sera terrible, parce que le niveau de la mer montera et cela provoquera de nombreuses, nombreuses difficultés et beaucoup de dommages.

Et pourquoi ? A cause du réchauffement, du manque de soin de l’environnement, du manque de soin de la maison commune. En revanche, si nous avons cette relation – je me permets le mot – « fraternelle » au sens figuré, avec la création, nous deviendrons les gardiens de la maison commune, les gardiens de la vie et les gardiens de l’espérance, nous sauvegarderons le patrimoine que Dieu nous a confié afin que les générations futures puissent en bénéficier.

Et certains diront : « Mais moi, je m’en tire bien comme ça ». Mais le problème n’est pas comment tu t’en tires aujourd’hui – c’était ce que disait un théologien allemand, protestant, compétent : Bonhoeffer – le problème n’est pas comment tu t’en tires toi, aujourd’hui ; le problème est : quel sera l’héritage, la vie de la génération future ? Pensons à nos enfants, à nos petits-enfants : que leur laisserons-nous si nous exploitons la création ? Sauvegardons ce chemin, ainsi nous deviendrons des « gardiens » de la maison commune, des gardiens de la vie et de l’espérance.

Sauvegardons le patrimoine que Dieu nous a confié, afin que les générations futures puissent en profiter. Je pense particulièrement aux peuples autochtones, envers lesquels nous avons tous une dette de reconnaissance – et même de pénitence, pour réparer tout le mal que nous leur avons fait. Mais je pense également à ces mouvements, associations, groupes populaires, qui s’engagent pour protéger leur territoire avec ses valeurs naturelles et culturelles. Ces réalités sociales ne sont pas toujours appréciées, on leur fait même parfois obstacle, parce qu’elles ne produisent pas d’argent ; mais en réalité, elles contribuent à une révolution pacifique, nous pourrions l’appeler la « révolution du soin ».

Contempler pour prendre soin, contempler pour sauvegarder, nous sauvegarder, ainsi que la création, nos enfants, nos petits-enfants et sauvegarder l’avenir. Contempler pour prendre soin et pour sauvegarder et pour laisser un héritage à la génération future.

Mais il ne faut pas déléguer à certaines personnes ce qui est la tâche de chaque être humain. Chacun de nous peut et doit devenir un « gardien de la maison commune », capable de louer Dieu pour ses créatures, de contempler les créatures et de les protéger.

 

 

 « Si vous lisez l’histoire de l’humanité, vous trouverez beaucoup d’hommes politiques saints »

« La réponse chrétienne à la pandémie et aux crises socio-économiques qui en découlent se base sur l’amour » a affirmé le pape. Puisque « Dieu est amour », « avec son aide, nous pouvons guérir le monde en travaillant tous ensemble pour le bien commun, pas seulement pour notre propre bien, mais pour le bien commun, de tous ».

Le pape François a poursuivi son cycle de catéchèses intitulé « Guérir le monde », avec pour thème «  L’amour et le bien commun ».

Le pape a rappelé entre autres que la santé « n’est pas seulement un bien individuel », mais « également un bien public ». « Une société saine, a-t-il souligné, est une société qui prend soin de la santé de tous ».

L’amour, qui « féconde également les relations sociales, culturelles, économiques et politiques », a insisté le pape, est capable d’ « engendrer des structures sociales qui nous encouragent à partager plutôt qu’à entrer en compétition, qui nous permettent d’inclure les plus vulnérables au lieu de les exclure et qui nous aident à exprimer le meilleur de notre nature humaine ».

Le pape a aussi souligné l’importance de la sainteté en politique et du dialogue avec les adversaires en politique.

Il a également cité l’exemple de l’amour de parents d’un jeune homme handicapé qu’il venait de saluer avant sa catéchèse.

 

Chers frères et sœurs, bonjour !

La crise que nous traversons à cause de la pandémie frappe tout le monde ! Nous pouvons en sortir meilleurs si nous cherchons tous ensemble le bien commun ; dans le cas contraire, nous en sortirons pires.  Malheureusement, nous assistons à l’apparition d’intérêts partisans. Par exemple, certains voudraient s’approprier les éventuelles solutions, comme dans le cas des vaccins, pour ensuite les vendre aux autres. D’autres profitent de la situation pour fomenter des divisions : pour chercher des avantages économiques ou politiques, générant ou intensifiant les conflits. D’autres encore ne s’intéressent tout simplement pas à la souffrance d’autrui, passent outre et poursuivent leur chemin (cf. Lc 10, 30-32). Ce sont les « dévots » de Ponce Pilate ; ils s’en lavent les mains.

La réponse chrétienne à la pandémie et aux crises socio-économiques qui en découlent se base sur l’amour, tout d’abord l’amour de Dieu qui nous précède toujours (cf. 1 Jn 4, 19). Il nous aime le premier, Il nous précède toujours dans l’amour comme dans les solutions. Il nous aime de manière inconditionnelle et lorsque nous accueillons cet amour divin, nous pouvons alors répondre de manière semblable. Je n’aime pas seulement ceux qui m’aiment : ma famille, mes amis, mon groupe, mais aussi ceux qui ne m’aiment pas, j’aime aussi ceux qui ne me connaissent pas, j’aime aussi ceux qui sont des étrangers, et aussi ceux qui me font souffrir ou que je considère comme des ennemis (cf. Mt 5, 44). C’est la sagesse chrétienne, c’est l’attitude de Jésus. Et le sommet de la sainteté, pouvons-nous dire, est d’aimer ses ennemis. Et ce n’est pas facile. Certes, aimer tout le monde, y compris ses ennemis, est difficile – je dirais que c’est un art ! Mais un art qu’on peut apprendre et améliorer. L’amour vrai, qui nous rend féconds et libres, est toujours expansif et inclusif. Cet amour soigne, guérit et fait du bien. Bien souvent, une caresse fait plus de bien que beaucoup d’arguments, une caresse de pardon sans trop d’arguments pour se défendre. C’est l’amour inclusif qui guérit.

L’amour ne se limite donc pas aux relations entre deux ou trois personnes, ou aux amis, ou à la famille, il va au-delà. Il comprend les rapports civiques et politiques (cf. Catéchisme de l’Eglise catholique [CEC], nn. 1907-1912), y compris le rapport avec la nature (Enc. Laudato si’ [LS], n. 231). Etant donné que nous sommes des êtres sociaux et politiques, l’une des plus hautes expressions de l’amour est précisément sa dimension sociale et politique, déterminante pour le développement humain et pour affronter toutes les crises (ibid., n. 231). Nous savons que l’amour féconde les familles et les amitiés ; mais il est bon de rappeler qu’il féconde également les relations sociales, culturelles, économiques et politiques, nous permettant de construire une « civilisation de l’amour », comme aimait le dire saint Paul VI (1) et, dans son sillage, saint Jean-Paul II. Sans cette inspiration prévaut la culture de l’égoïsme, de l’indifférence, du rebut, qui consiste à mettre au rebut celui que je n’aime pas, celui que je ne peux pas aimer ou ceux qui me semblent inutiles dans la société.

Aujourd’hui, à l’entrée, un couple m’a dit : « Priez pour nous, parce que nous avons un fils handicapé ». J’ai demandé : « Quel âge a-t-il ? – Il est grand – Et qu’est-ce que vous faites ? – Nous l’accompagnons, nous l’aidons ». Toute la vie des parents donnée à ce fils handicapé !  C’est cela, l’amour.

Et nos ennemis, nos adversaires politiques, nous paraissent être des handicapés politiques et sociaux, mais c’est l’apparence. Dieu seul sait s’ils le sont ou pas. Mais nous devons les aimer, nous devons dialoguer, nous devons construire cette civilisation de l’amour, cette civilisation politique, sociale, de l’unité de toute l’humanité. Tout cela est l’opposé des guerres, des divisions, des envies, et également des guerres en famille. L’amour inclusif est social, il est familial, il est politique : l’amour emplit tout !

Le coronavirus nous montre que le véritable bien pour tous est un bien commun pas seulement individuel et, vice-versa, le bien commun est un véritable bien pour la personne (cf.  CEC, nn. 1905-1906). Si une personne ne cherche que son propre bien, elle est égoïste. En revanche, la personne est davantage une personne quand elle ouvre son propre bien à tous, qu’elle le partage. La santé n’est pas seulement un bien individuel, c’est également un bien public. Une société saine est une société qui prend soin de la santé de tous.

Un virus qui ne connaît pas de barrières, de frontières ni de distinctions culturelles et politiques doit être affronté avec un amour sans barrières, frontières ni distinctions. Cet amour peut engendrer des structures sociales qui nous encouragent à partager plutôt qu’à entrer en compétition, qui nous permettent d’inclure les plus vulnérables au lieu de les exclure et qui nous aident à exprimer le meilleur de notre nature humaine et non le pire.

Le véritable amour ne connaît pas la culture du rebut, il ne sait pas ce que c’est. En effet, quand nous aimons et que nous générons la créativité, quand nous générons la confiance et la solidarité, c’est là qu’apparaissent des initiatives concrètes pour le bien commun. (2) Et cela vaut aussi bien au niveau des petites et des grandes communautés qu’au niveau international. Ce que l’on fait en famille, ce que l’on fait dans le quartier, ce que l’on fait dans le village, ce que l’on fait dans la grande ville et au niveau international, c’est la même chose : c’est la même semence qui grandit et porte du fruit. Si dans ta famille, dans ton quartier, tu commences avec l’envie, avec la lutte, à la fin il y aura la « guerre ». En revanche, si tu commences avec l’amour, à partager l’amour, le pardon, alors il y aura l’amour et le pardon pour tous.

Au contraire, si les solutions à la pandémie portent l’empreinte de l’égoïsme, qu’il vienne de personnes, d’entreprises ou de pays, nous pouvons peut-être sortir du coronavirus, mais certainement pas de la crise humaine et sociale que le virus a soulignée et accentuée. Faites donc attention à ne pas construire sur le sable (cf. Mt 7, 21-27) ! Pour construire une société saine, inclusive, juste et pacifique, nous devons le faire sur le roc du bien commun. (3) Le bien commun est un roc. Et c’est la tâche de tous, pas seulement de quelques spécialistes. Saint Thomas d’Aquin disait que la promotion du bien commun est un devoir de justice qui incombe à tous les citoyens. Chaque citoyen est responsable du bien commun. Et pour les chrétiens, c’est aussi une mission. Comme l’enseigne saint Ignace de Loyola, orienter nos efforts quotidiens vers le bien commun est une manière de recevoir et de diffuser la gloire de Dieu.

Malheureusement, la politique ne jouit pas souvent d’une bonne réputation, et nous savons pourquoi. Cela ne veut pas dire que les politiciens soient tous mauvais, non, je ne veux pas dire cela. Je dis seulement que, malheureusement, la politique ne jouit pas souvent d’une bonne réputation. Il ne faut cependant pas se résigner à cette vision négative, mais réagir en démontrant par les faits qu’une bonne politique est possible, et même un devoir, (4) celle qui met au centre la personne humaine et le bien commun.

Si vous lisez l’histoire de l’humanité, vous trouverez beaucoup d’hommes politiques saints, qui sont allés sur cette voie. Cela est possible dans la mesure ou chaque citoyen et, en particulier celui qui assume des engagements et des responsabilités sociales et politiques, enracine sa propre action dans les principes éthiques et l’anime d’un amour social et politique. Les chrétiens, en particulier les fidèles laïcs, sont appelés à donner un bon témoignage de cela et ils peuvent le faire grâce à la vertu de la charité, en cultivant sa dimension sociale intrinsèque.

Il est donc temps de développer notre amour social – je veux souligner ceci : notre amour social –, en contribuant tous, à partir de notre petitesse. Le bien commun demande la participation de tous. Si chacun y met du sien et si personne n’est laissé de côté, nous pourrons régénérer de bonnes relations au niveau communautaire, national, international et également en harmonie avec l’environnement (cf.  LS, n. 236). Ainsi dans nos gestes, même les plus humbles, deviendra visible quelque chose de l’image de Dieu que nous portons en nous, parce que Dieu est Trinité, Dieu est amour. C’est la plus belle définition de Dieu dans la Bible. Elle nous est donnée par l’apôtre Jean, qui aimait tant Jésus : Dieu est amour. Avec son aide, nous pouvons guérir le monde en travaillant tous ensemble pour le bien commun, pas seulement pour notre propre bien, mais pour le bien commun, de tous.

1.      Message pour la Xe Journée mondiale de la paix, 1er janvier 1977 : AAS 68 (1976), 709.

2.      Cf. saint Jean-Paul II, Enc. Sollicitudo rei socialis, 38.

3.      Ibid., 10.

4.      Cf. Message pour la Journée mondiale de la paix, 1er janvier 2019 (8 décembre 2018).

 

 

 

« Après la crise, est-ce que nous continuerons ? »

 

 « Après la crise, est-ce que nous continuerons avec ce système économique d’injustice sociale et de mépris pour la sauvegarde de l’environnement, de la création, de la maison commune ? Réfléchissons-y », a invité le pape François. « Dans le monde d’aujourd’hui, a-t-il dénoncé dans sa catéchèse sur le thème de la destination universelle des biens, quelques personnes très riches possèdent plus que tout le reste de l’humanité… C’est une injustice qui crie vers le ciel ! »

« On ne prend pas soin de la maison commune », a une nouvelle fois déploré le pape, en avertissant : « Nous allons bientôt dépasser un grand nombre des limites de notre merveilleuse planète, avec des conséquences graves et irréversibles : de la perte de biodiversité et du changement climatique à l’élévation du niveau des mers et à la destruction des forêts tropicales. »

Pour le pape François, « nous ne pouvons pas rester impassibles » quand « l’obsession de posséder et de dominer exclut des millions de personnes des biens primaires ; quand l’inégalité économique et technologique est telle qu’elle déchire le tissu social ; et quand la dépendance vis-à-vis d’un progrès matériel illimité menace la maison commune ».

En revanche, a-t-il assuré, « si nous prenons soin des biens que le Créateur nous donne, si nous mettons en commun ce que nous possédons de façon à ce que personne ne manque de rien, alors nous pourrons véritablement inspirer l’espérance pour faire renaître un monde plus sain et plus équitable ».

 

Chers frères et sœurs, bonjour !

Face à la pandémie et à ses conséquences sociales, de nombreuses personnes risquent de perdre l’espérance. En ce temps d’incertitude et d’angoisse, j’invite chacun à accueillir le don de l’espérance qui vient du Christ. C’est Lui qui nous aide à naviguer dans les eaux tumultueuses de la maladie, de la mort et de l’injustice, qui n’ont pas le dernier mot sur notre destination finale.

La pandémie a souligné et aggravé les problèmes sociaux, en particulier l’inégalité. Certains peuvent travailler à la maison, tandis que pour de nombreux autres, cela est impossible. Certains enfants, en dépit des difficultés, peuvent continuer à recevoir une éducation scolaire, tandis que pour de très nombreux autres, celle-ci s’est brusquement interrompue. Certains pays puissants peuvent émettre de la monnaie pour affronter l’urgence, tandis que pour d’autres, cela signifierait hypothéquer leur avenir.

Ces symptômes d’inégalité révèlent une maladie sociale ; c’est un virus qui vient d’une économie malade. Nous devons le dire simplement : l’économie est malade. Elle est tombée malade. C’est le fruit d’une croissance économique inique – voilà la maladie : le fruit d’une croissance économique inique – qui ne tient pas compte des valeurs humaines fondamentales. Dans le monde d’aujourd’hui, quelques  personnes très riches possèdent plus que tout le reste de l’humanité. Je répète cela parce que cela nous fera réfléchir : quelques personnes très riches, un petit groupe, possèdent plus que tout le reste de l’humanité. C’est une pure statistique. C’est une injustice qui crie au ciel ! Dans le même temps, ce modèle économique est indifférent aux dommages infligés à la maison commune. On ne prend pas soin de la maison commune. Nous allons bientôt dépasser un grand nombre des limites de notre merveilleuse planète, avec des conséquences graves et irréversibles : de la perte de biodiversité et du changement climatique à l’élévation du niveau des mers et à la destruction des forêts tropicales. L’inégalité sociale et la dégradation de l’environnement vont de pair et ont la même racine (cf. Enc. Laudato si’, n. 101) : celle du péché de vouloir posséder, de vouloir dominer ses frères et sœurs, de vouloir posséder et dominer la nature et Dieu même. Mais cela n’est pas le dessein de la création.

« Au commencement, Dieu a confié la terre et ses ressources à la gérance commune de l’humanité » ( Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 2402). Dieu nous a demandé de dominer la terre en son nom (cf. Gn 1, 28), en la cultivant et en en prenant soin comme un jardin, le jardin de tous (cf. Gn 2, 15). « Alors que “cultiver” signifie labourer, […] ou travailler, “garder” signifie protéger, [et] sauvegarder » ( LS, n. 67).  Mais attention à ne pas interpréter cela comme une carte blanche pour faire de la terre ce que l’on veut. Non. Il existe « une relation de réciprocité responsable » ( ibid.) entre nous et la nature.  Une relation de réciprocité responsable entre nous et la nature. Nous recevons de la création et nous donnons à notre tour. « Chaque communauté peut prélever de la bonté de la terre ce qui lui est nécessaire pour survivre, mais elle a aussi le devoir de la sauvegarder » ( ibid.). Les deux choses.

En effet, la terre « nous précède et nous a été donnée » (ibid.), elle a été donnée par Dieu « à tout le genre humain » (CEC, n. 2402). Il est donc de notre devoir de faire en sorte que ses fruits arrivent à tous, et pas seulement à quelques-uns. Et cela est un élément-clé de notre relation  avec les biens terrestres. Comme le rappelaient les pères du Concile Vatican II, « l’homme, dans l’usage qu’il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les regarder aussi comme communes : en ce sens qu’elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres » (Const. past. Gaudium et spes, n. 69). En effet, « la propriété d’un bien fait de son détenteur un administrateur de la Providence pour le faire fructifier et en communiquer les bienfaits à autrui » (CEC, n. 2404). Nous sommes administrateurs des biens, pas les propriétaires. Administrateurs. « Oui, mais ce bien est à moi ». C’est vrai, il est à toi, mais pour l’administrer, par pour le garder de façon égoïste pour toi.

Pour assurer que ce que nous possédons apporte de la valeur à la communauté, « l’autorité politique a le droit et le devoir de régler, en fonction du bien commun, l’exercice légitime du droit de propriété » (ibid., n. 2406)  (Cf. GS, 71; Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis, n. 42; Lett. enc. Centesimus annus, nn. 40.48). La « subordination de la propriété privée à la destination universelle des biens […] est une “règle d’or” du comportement social, et le premier principe de tout l’ordre éthico-social » (LS, n. 93) (Cf. S. Jean-Paul II, Lett. enc. Laborem exercens, n. 19).

Les propriétés, l’argent sont des instruments qui peuvent servir à la mission. Mais nous les transformons facilement en fins, individuelles ou collectives. Et lorsque cela a lieu, on porte atteinte aux valeurs humaines essentielles. L’homo sapiens se déforme et devient une espèce d’homo œconomicus – dans le mauvais sens du terme – individualiste, calculateur et dominateur. Nous oublions que, étant créés à l’image et ressemblance de Dieu, nous sommes des êtres sociaux, créatifs et solidaires, avec une immense capacité à aimer. Nous oublions souvent cela. De fait, nous sommes les êtres les plus coopératifs parmi toutes les espèces, et nous nous épanouissons en communauté, comme on le voit bien dans l’expérience des saints (« Florecemos en racimo, como los santos »: une expression commune en espagnol). Il y a un dicton espagnol qui m’a inspiré cette phrase, et qui dit :  Florecemos en racimo, como los santo. Nous nous épanouissons en communauté, comme on le voit dans l’expérience des saints.

Quand l’obsession de posséder et de dominer exclut des millions de personnes des biens primaires ; quand l’inégalité économique et technologique est telle qu’elle déchire le tissu social ; et quand la dépendance vis-à-vis d’un progrès matériel illimité menace la maison commune, alors nous ne pouvons pas rester impassibles. Non, cela est désolant. Nous ne pouvons pas rester impassibles ! Avec le regard fixé sur Jésus (cf. He 12, 2) et la certitude que son amour œuvre à travers la communauté de ses disciples, nous devons agir tous ensemble, dans l’espérance de donner naissance à quelque chose de différent et de meilleur. L’espérance chrétienne, enracinée en Dieu, est notre ancre. Elle soutient la volonté de partager, en renforçant notre mission en tant que disciples du Christ, qui a tout partagé avec nous.

Et cela, les premières communautés chrétiennes, qui comme nous, vécurent des temps difficiles, l’ont compris. Conscientes de former un seul cœur et une seule âme, elles mettaient tous leurs biens en commun, en témoignant de la grâce abondante du Christ sur elles (cf. Ac 4, 32-35). Nous vivons actuellement une crise. La pandémie nous a tous plongés dans une crise. Mais rappelez-vous : on ne peut pas sortir pareils d’une crise, ou bien l’on sort meilleurs, ou bien l’on sort pires. C’est l’option qui se présente à nous. Après la crise, est-ce que nous continuerons avec ce système économique d’injustice sociale et de mépris pour la sauvegarde de l’environnement, de la création, de la maison commune ? Réfléchissons-y.  Puissent les communautés chrétiennes du vingt-et-unième siècle retrouver cette réalité – la sauvegarde de la création et la justice sociale : elles vont de pair –  en témoignant ainsi de la Résurrection du Seigneur. Si nous prenons soin des biens que le Créateur nous donne, si nous mettons en commun ce que nous possédons de façon à ce que personne ne manque de rien, alors nous pourrons véritablement inspirer l’espérance pour faire renaître un monde plus sain et plus équitable.

Et pour finir, pensons aux enfants. Lisez les statistiques : combien d’enfants, aujourd’hui, meurent de faim à cause d’une mauvaise distribution des richesses, d’un système économique que j’ai évoqué auparavant ; et combien d’enfants, aujourd’hui, n’ont pas droit à l’école, pour la même raison. Que cette image, des enfants dans le besoin à cause de la faim et du manque d’éducation, nous aide à comprendre que nous devrons sortir meilleurs de cette crise. Merci.

 

 

 

Le marché financier ou les vies humaines

Pour la guérison sociale après la pandémie de Covid-19, le pape François préconise « la voie de la solidarité » : « Il n’y en a pas d’autre. Soit nous allons de l’avant sur la voie de la solidarité, soit les choses seront pires. » Il appelle à un examen de conscience : « est-ce que je pense aux besoins des autres ? »

La solidarit, ne consiste pas seulement à « aider les autres » : « il s’agit de justice ».

Au fil de sa méditation, le pape a dénoncé : « Nous construisons des tours et des gratte-ciels, mais nous détruisons la communauté. Nous unifions les édifices et les langues, mais nous mortifions la richesse culturelle. Nous voulons être les maîtres de la Terre, mais nous détruisons la biodiversité et l’équilibre écologique. »

« Le marché financier perd quelques points – nous l’avons vu sur les journaux ces jours-ci – et la nouvelle est rapportée par toutes les agences. Des milliers de personnes tombent à cause de la faim, de la misère, et personne n’en parle », a-t-il déploré aussi.

 

Chers frères et sœurs, bonjour !

Après tant de mois, nous reprenons notre rencontre face à face et non devant un écran. Face à face. C’est beau ! L’actuelle pandémie a mis en évidence notre interdépendance : nous sommes tous liés, les uns aux autres, tant dans le mal que dans le bien. C’est pourquoi, pour sortir meilleurs de cette crise, nous devons le faire ensemble. Ensemble, pas tout seuls, ensemble. Seuls non, parce que l’on ne peut pas ! Ou on le fait ensemble, ou on ne le fait pas. Nous devons le faire ensemble, tous, dans la solidarité. Je voudrais souligner ce mot aujourd’hui : solidarité.

En tant que famille humaine, nous avons notre origine commune en Dieu ; nous habitons dans une maison commune, la planète-jardin, la terre dans laquelle Dieu nous a placés ; et nous avons une destination commune dans le Christ. Mais quand nous oublions tout cela, notre interdépendance devient dépendance de certains à l’égard d’autres – nous perdons cette harmonie de l’interdépendance dans la solidarité – qui accroît l’inégalité et la marginalisation ; le tissu social s’affaiblit et l’environnement se dégrade. Toujours la même chose. La même façon d’agir.

C’est pourquoi, le principe de solidarité est aujourd’hui plus que jamais nécessaire, comme l’a enseigné saint Jean-Paul II (cf. Enc. Sollicitudo rei socialis, nn. 38-40). Dans un monde interconnecté, nous faisons l’expérience de ce que signifie vivre dans le même « village global ». Cette expression est belle : le grand monde n’est autre qu’un village global, parce que tout est lié. Mais nous ne transformons pas toujours cette interdépendance en solidarité. Il y a un long chemin entre l’interdépendance et la solidarité. Les égoïsmes – individuels, nationaux et des groupes de pouvoir – ainsi que les rigidités idéologiques alimentent au contraire des « structures de péché » (ibid., n. 36).

« Le mot “solidarité” est un peu usé et, parfois, on l’interprète mal, mais il désigne beaucoup plus que quelques actes sporadiques de générosité. C’est plus que cela ! Il demande de créer une nouvelle mentalité qui pense en termes de communauté, de priorité de la vie de tous sur l’appropriation des biens par quelques-uns » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 188). Cela signifie solidarité. Il ne s’agit pas seulement d’aider les autres – c’est bien de le faire, mais c’est plus que cela – il s’agit de justice (cf. Catéchisme de l’Eglise catholique, nn. 1938-1940). L’interdépendance, pour être solidaire et porter des fruits, a besoin de fortes racines dans l’humain et dans la nature créée par Dieu, elle a besoin du respect des visages et de la terre.

Dès le début, la Bible nous avertit. Pensons au récit de la Tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9), qui décrit ce qui se produit quand nous cherchons à atteindre le ciel – notre objectif – en ignorant le lien avec l’humain, avec la création et avec le Créateur. C’est une façon de dire : cela arrive chaque fois que l’on veut monter, monter, sans tenir compte des autres. Moi seulement ! Pensons à la tour. Nous construisons des tours et des gratte-ciels, mais nous détruisons la communauté. Nous unifions les édifices et les langues, mais nous mortifions la richesse culturelle. Nous voulons être les maîtres de la Terre, mais nous détruisons la biodiversité et l’équilibre écologique. Je vous ai raconté au cours d’une autre audience l’histoire de ces pêcheurs de San Benedetto del Tronto qui sont venus cette année et qui m’ont dit : « Nous avons récupéré de la mer 24 tonnes de déchets, dont la moitié était du plastique ». Imaginez ! Ces hommes capturent des poissons, oui, mais ils ont aussi l’idée de capturer les déchets et de les extraire pour nettoyer la mer. Mais cette [pollution] signifie détruire la terre, ne pas avoir de solidarité avec la terre qui est un don et l’équilibre écologique.

Je me souviens d’un récit médiéval qui décrit ce « syndrome de Babel », qui se produit quand il n’y a pas de solidarité. Ce récit médiéval dit que, lors de la construction de la tour, quand un homme tombait – c’étaient des esclaves – et mourait, personne ne disait rien, au mieux : « Le pauvre, il s’est trompé et est tombé ». Mais si une brique tombait, tous se plaignaient. Et si quelqu’un était coupable, il était puni ! Pourquoi ? Parce qu’une brique coûtait cher à fabriquer, à préparer, à cuire. Il fallait du temps et du travail pour fabriquer une brique. Une brique valait plus que la vie humaine. Que chacun de nous pense à ce qui se produit aujourd’hui. Malheureusement, aujourd’hui aussi, quelque chose de ce genre peut se produire. Le marché financier perd quelques points – nous l’avons vu sur les journaux ces jours-ci – et la nouvelle est rapportée par toutes les agences. Des milliers de personnes tombent à cause de la faim, de la misère, et personne n’en parle.

En opposition totale à Babel, nous trouvons la Pentecôte, nous l’avons entendu au début de l’audience (cf. Ac 2, 1-3). L’Esprit Saint, en descendant d’en haut comme le vent et le feu, investit la communauté enfermée au cénacle, lui insuffle la force de Dieu, la pousse à sortir et à annoncer à tous le Seigneur Jésus. L’Esprit crée l’unité dans la diversité, il crée l’harmonie. Dans le récit de la Tour de Babel, il n’y avait pas l’harmonie : il y avait le fait d’aller de l’avant pour gagner de l’argent. Là, l’homme n’était qu’un simple instrument, une simple « force de travail », mais ici, avec la Pentecôte, chacun de nous est un instrument, mais un instrument communautaire qui participe de tout son être à l’édification de la communauté. Saint François d’Assise le savait bien et, animé par l’Esprit, il donnait à toutes les personnes, et même aux créatures, le nom de frère ou sœur (cf. LS, n. 11; cf. SAINT BONAVENTURE, Legenda maior, VIII, 6: FF 1145). Même le frère loup, rappelons-nous.

Avec la Pentecôte, Dieu se fait présent et inspire la foi de la communauté unie dans la diversité et dans la solidarité. Diversité et solidarité unies dans l’harmonie, telle est la voie. Une diversité solidaire possède les « anticorps » afin que la particularité de chacun – qui est un don, unique et irrépétible – ne tombe pas malade à cause de l’individualisme, de l’égoïsme. La diversité solidaire possède également les anticorps pour guérir les structures et les processus sociaux qui ont dégénéré en systèmes d’injustice, en systèmes d’oppression (cf. Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise, n. 192). La solidarité est donc aujourd’hui la voie à parcourir vers un monde après la pandémie, vers la guérison de nos maladies interpersonnelles et sociales. Il n’y en a pas d’autre. Ou nous allons de l’avant sur la voie de la solidarité ou les choses seront pires. Je veux le répéter : on ne sort pas pareils qu’avant d’une crise. La pandémie est une crise. On sort d’une crise meilleurs ou pires. Nous devons choisir. Et la solidarité est précisément une voie pour sortir meilleurs de la crise, pas avec des changements superficiels, avec un coup de peinture comme ça tout va bien. Non ! Meilleurs !

Au milieu de la crise, une solidarité guidée par la foi nous permet de traduire l’amour de Dieu dans notre culture mondialisée, non pas en construisant des tours ou des murs – et combien de murs se construisent aujourd’hui – qui divisent mais ensuite s’écroulent, mais en tissant des communautés et en soutenant des processus de croissance véritablement humaine et solide. C’est pour cela que la solidarité peut aider. Je pose une question : est-ce que je pense aux besoins des autres ? Que chacun réponde dans son cœur.

Au milieu des crises et des tempêtes, le Seigneur nous interpelle et nous invite à réveiller et à rendre active cette solidarité capable de donner une solidité, un soutien et un sens à ces heures où tout semble sombrer. Puisse la créativité de l’Esprit Saint nous encourager à engendrer de nouvelles formes d’accueil familial, de fraternité féconde et de solidarité universelle. Merci.

 

 

« l’option préférentielle pour les pauvres »

Plaidoyer pour un vaccin contre la Covid-19 accessible à tous

L’option préférentielle pour les pauvres, « cette exigence éthico-sociale qui vient de l’amour de Dieu », n’est pas « une option politique », ni « une option idéologique. Dans sa troisième catéchèse sur le thème : « Guérir le monde », le pape François a rappelé que « l’option préférentielle pour les pauvres est au centre de l’Evangile », elle est « un critère-clé d’authenticité chrétienne » et « la mission de toute l’Eglise ». Les disciples de Jésus, a-t-il insisté, « se reconnaissent à leur proximité à l’égard des pauvres »

Le pape a également invité à soigner les « structures sociales malades » qui empêchent les pauvres « de rêver un avenir », à transformer une économie dont le profit est souvent « dissocié de l’économie réelle, celle qui devrait donner un bénéfice aux gens ordinaires ». Et le pape d’avertir : « Ce serait triste si ce vaccin [contre la Covid-19] devenait la propriété de telle ou telle nation et n’était pas universel et pour tous »

 

Chers frères et sœurs, bonjour !

La pandémie a mis à découvert la difficile situation des pauvres et la grande inégalité qui règne dans le monde. Et le virus, qui ne fait pas d’exceptions entre les personnes, a trouvé, sur son chemin dévastateur, de grandes inégalités et discriminations. Et il les a amplifiées !

La réponse à la pandémie est donc double. D’un côté, il est indispensable de trouver le traitement pour un virus qui est petit mais terrifiant, qui met à genoux le monde entier. De l’autre, nous devons traiter un grand virus, celui de l’injustice sociale, de l’inégalité des opportunités, de la marginalisation et du manque de protection des plus faibles. Dans cette double réponse de guérison, il y a un choix qui, selon l’Evangile, ne peut être absent : l’option préférentielle pour les pauvres (cf. exhort. ap. Evangelii gaudium [EG], 195). Il ne s’agit pas d’une option politique, ni d’une option idéologique, une option de partis. L’option préférentielle pour les pauvres est au centre de l’Evangile. Et le premier qui l’ait vécue est Jésus ; nous l’avons entendu dans le passage de la Lettre aux Corinthiens qui a été lue au début. Lui qui était riche s’est fait pauvre pour nous enrichir. Il s’est fait l’un de nous et c’est pour cela que cette option est au centre de l’Evangile, au centre de l’annonce de Jésus.

Le Christ lui-même, qui est Dieu, s’est dépouillé lui-même, devenant semblable aux hommes ; et il n’a pas choisi une vie de privilège, mais il a choisi la condition de serviteur (cf. Ph 2, 6-7). Il s’est anéanti, se faisant serviteur. Il est né dans une famille humble et a travaillé comme artisan. Au commencement de sa prédication, il a annoncé que, dans le Royaume de Dieu, les pauvres sont heureux (cf. Mt 5,3 ; Lc 6,20 ; EG, 197). Il était au milieu des malades, des pauvres et des exclus, leur montrant l’amour miséricordieux de Dieu (cf. Catéchisme de l’Eglise catholique, 2444). Et il a très souvent été jugé comme un homme impur parce qu’il allait vers les malades, les lépreux qui, selon la loi de l’époque, étaient impurs. Et il a pris des risques pour être proche des pauvres.

C’est pour cela que les disciples de Jésus se reconnaissent à leur proximité à l’égard des pauvres, des petits, des malades et des prisonniers, des exclus, des oubliés, de ceux qui n’ont ni nourriture ni vêtements (cf. Mt 25, 31-36 ; CEC 2443). Nous pouvons lire ce fameux paramètre selon lequel nous serons tous jugés, nous serons tous jugés. C’est Matthieu, chapitre 25.

C’est un critère-clé d’authenticité chrétienne (cf. Gal 2,10 ; EG, 195). Certains pensent, à tort, que cet amour préférentiel pour les pauvres est une tâche pour quelques-uns, mais en réalité c’est la mission de toute l’Eglise, disait saint Jean-Paul II (cf. enc. Sollicitudo rei socialis, 42). « Tous les chrétiens et toutes les communautés sont appelés à être instruments de Dieu pour la libération et la promotion des pauvres » (EG, 187).

La foi, l’espérance et l’amour nous poussent nécessairement vers cette préférence pour les plus démunis, (1) qui va au-delà de l’assistance pourtant nécessaire (cf. EG, 198). Cela implique en effet de cheminer ensemble, de nous laisser évangéliser par eux, qui connaissent bien le Christ souffrant, de nous laisser « contaminer » par leur expérience du salut, par leur sagesse et par leur créativité (cf. ibid.). Partager avec les pauvres signifie nous enrichir mutuellement. Et s’il y a des structures sociales malades qui les empêchent de rêver un avenir, nous devons travailler ensemble pour guérir celles-ci, pour les changer (cf. ibid., 195). C’est à cela que conduit l’amour du Christ qui nous a aimés jusqu’au bout (cf. Jn 13,1) et cet amour arrive jusqu’aux confins, jusqu’aux marges, aux frontières existentielles. Mettre les périphéries au centre signifie centrer notre vie sur le Christ, qui « s’est fait pauvre » pour nous, pour nous enrichir « par sa pauvreté » (2 Cor 8,9). (2)

Nous sommes tous préoccupés par les conséquences sociales de la pandémie. Tous. Beaucoup veulent revenir à la normalité et prendre les activités économiques. Bien sûr, mais cette « normalité » ne devrait pas comprendre les injustices sociales et la dégradation de l’environnement. La pandémie est une crise et on ne sort pas pareil d’une crise : nous en sortons soit meilleurs, soit pires. Nous devrions en sortir meilleurs, pour améliorer les situations d’injustice sociale et la dégradation de l’environnement. Aujourd’hui, nous avons une occasion de construire quelque chose de différent. Par exemple, nous pouvons faire croître une économie de développement intégral des pauvres et non d’assistanat. En disant cela, je ne veux pas condamner l’assistance, les œuvres d’assistance sont importantes. Pensons au bénévolat, qui est une des plus belles structures de l’Eglise italienne. Mais nous devons aller au-delà en résolvant les problèmes qui nous poussent à faire de l’assistance. Une économie qui ne recourt pas à des remèdes qui, en réalité, empoisonnent la société, comme les rendements dissociés de la création de postes de travail dignes (cf. EG, 204). Ce type de profits est dissocié de l’économie réelle, celle qui devrait donner un bénéfice aux gens ordinaires (cf. Enc Laudato si’ [LS], 109) et en outre il se montre parfois indifférent aux dommages infligés à notre maison commune. L’option préférentielle pour les pauvres, cette exigence éthico-sociale qui vient de l’amour de Dieu (cf. LS, 158), nous donne l’élan pour penser et concevoir une économie où les personnes, et surtout les plus pauvres, soient au centre. Et elle nous encourage également à projeter un traitement contre le virus en privilégiant ceux qui en ont le plus besoin. Ce serait triste que l’on donne la priorité du vaccin contre la Covid-19 aux plus riches ! Ce serait triste si ce vaccin devenait la propriété de telle ou telle nation et n’était pas universel et pour tous. Quel scandale ce serait si toute l’assistance économique que nous observons – la majeure partie avec l’argent public – se concentrait sur le rachat d’industries qui ne contribuent pas à l’inclusion des exclus, à la promotion des plus petits, au bien commun ou au soin de la création (ibid.). Ce sont des critères pour choisir quelles seront les industries à aider : celles qui contribuent à l’inclusion des exclus, à la promotion des plus petits, au bien commun et au soin de la création. Quatre critères.

Si le virus devait s’intensifier à nouveau dans un monde injuste pour les pauvres et les plus vulnérables, nous devons changer ce monde. Avec l’exemple de Jésus, le médecin de l’amour divin intégral, à savoir de la guérison physique, sociale et spirituelle (cf. Jn 5,6-9) – comme les guérisons que faisait Jésus –, nous devons maintenant agir, pour guérir des épidémies provoquées par de petits virus invisibles, et pour guérir de celles provoquées par les grandes injustices sociales visibles. Je propose que cela soit fait en partant de l’amour de Dieu, en mettant les périphéries au centre et ceux qui sont les derniers à la première place. N’oublions pas ce paramètre selon lequel nous serons jugés, Matthieu, chapitre 25. Mettons-le en pratique en ce temps de reprise après l’épidémie. Et en partant de cet amour concret, ancré dans l’espérance et fondé dans la foi, un monde plus sain sera possible. Dans le cas contraire, nous sortirons pires de la crise. Que le Seigneur nous aide, qu’il nous donne la force d’en sortir meilleurs, en répondant aux besoins du monde d’aujourd’hui.

(1)   Cf. Congrégation pour la Doctrine de la foi, Instruction sur certains aspects de la “Théologie de la Libération”, (1984), 5.

(2)   Benoît XVI, Discours inaugural de la V Conférence générale de l’Episcopat latino-américain et des Caraïbes (13 maggio 2007), 3.