« Quand Jésus monte sur la barque, le vent cesse et les vagues s’apaisent »

 « Dans nos fragilités et nos pauvretés, la foi nous permet de marcher à la rencontre du Seigneur Ressuscité et de vaincre même les tempêtes », affirme le pape François dans un message pour la Journée mondiale de prière pour les vocations. Le Christ « nous tend la main, ajoute-t-il, quand, par fatigue ou par peur, nous risquons de couler, et il nous donne l’élan nécessaire pour vivre notre vocation avec joie et enthousiasme ».

Le Saint-Siège publie ce mardi 24 mars 2020 le message envoyé par le pape François aux évêques, prêtres, personnes consacrées et fidèles du monde entier à l’occasion de la 57e Journée mondiale de prière pour les vocations célébrée le 3 mai prochain, quatrième dimanche de Pâques, sur le thème: Les paroles de la vocation.

Dans son message, le pape revient aux « quatre paroles-clés – souffrance – gratitude – courage et louange » en basant sa réflexion sur « un passage évangélique qui nous raconte la singulière expérience survenue à Jésus et Pierre, durant une nuit de tempête sur le lac de Tibériade ».

Le pape rappelle que « toute vocation comporte un engagement ». Le Christ « nous appelle, explique le pape, parce qu’il veut nous rendre comme Pierre, capables de « marcher sur les eaux », c’est-à-dire de prendre en main notre vie pour la mettre au service de l’Évangile, dans les modes concrets et quotidiens qu’il nous indique et spécialement dans les diverses formes de vocation laïque, presbytérale et de vie consacrée ».

Le pape s’adresse « spécialement à ceux qui embrassent la vie consacrée et le sacerdoce » : « Je connais votre fatigue, les solitudes qui parfois alourdissent le cœur, le risque de l’habitude qui petit à petit éteint le feu ardent de l’appel, le fardeau de l’incertitude et de la précarité de notre temps, la peur de l’avenir. Courage, n’ayez pas peur ! »

Voici une traduction officielle en français du Message du pape François.

Les paroles de la vocation

Chers frères et sœurs!

Le 4 août de l’année dernière, lors du 160° anniversaire de la mort du saint Curé d’Ars, j’ai voulu offrir une lettre aux prêtres qui, chaque jour consacrent leur vie à l’appel que le Seigneur leur a adressé, au service du peuple de Dieu.

A cette occasion, j’avais choisi quatre paroles-clés – souffrance – gratitude – courage et louange – pour remercier les prêtres et soutenir leur ministère. J’estime qu’aujourd’hui, en cette 57ème Journée Mondiale de Prière pour les Vocations, ces paroles peuvent être reprises et adressées à tout le Peuple de Dieu, sur le fond d’un passage évangélique qui nous raconte la singulière expérience survenue à Jésus et Pierre, durant une nuit de tempête sur le lac de Tibériade (cf. Mt 14, 22-33).

Après la multiplication des pains, qui avait enthousiasmé la foule, Jésus ordonna à ses disciples de monter dans la barque et de le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules. L’image de cette traversée sur le lac évoque, en quelque manière, le voyage de notre existence. La barque de notre vie, en effet, avance lentement, toujours agitée parce qu’à la recherche d’un lieu d’accostage favorable, prête à affronter les risques et les opportunités de la mer, mais aussi désireuse de recevoir du timonier un virage qui conduise finalement vers la bonne direction. Mais parfois, il peut arriver qu’elle s’égare, qu’elle se laisse aveugler par les illusions, au lieu de suivre le phare lumineux qui la conduit à bon port, ou d’être défiée par les vents contraires des difficultés, des doutes et des peurs.

Il en est de même aussi dans le cœur des disciples, lesquels, appelés à suivre le Maître de Nazareth, doivent se décider à passer sur l’autre rive, en choisissant avec courage d’abandonner leurs sécurités et de se mettre à la suite du Seigneur. Cette aventure n’est pas tranquille: la nuit arrive, le vent contraire souffle, la barque est ballotée par les vagues, et la peur de ne pas y arriver et de pas être à la hauteur de l’appel risque de les dominer.

L’Evangile nous dit, cependant, que dans l’aventure de ce voyage difficile, nous ne sommes pas seuls. Le Seigneur, presqu’en forçant l’aurore au cœur de la nuit, marche sur les eaux agitées et rejoint les disciples, il invite Pierre à venir à sa rencontre sur les vagues, il le sauve quand il le voit s’enfoncer, et enfin, il monte dans la barque et fait cesser le vent.

La première parole de la vocation, alors, est gratitude. Naviguer vers le juste cap n’est pas une tâche qui relève de nos seuls efforts, et ne dépend pas seulement des parcours que nous choisissons de faire. La réalisation de nous-mêmes et de nos projets de vie n’est pas le résultat mathématique de ce que nous décidons dans un « moi » isolé; au contraire, elle est avant tout la réponse à un appel qui vient d’En-Haut. C’est le Seigneur qui nous indique le rivage vers lequel aller et qui, bien avant, nous donne le courage de monter sur la barque; alors qu’il nous appelle, c’est lui qui se fait aussi notre timonier pour nous accompagner, nous montrer la direction, nous empêcher de nous échouer dans les écueils de l’indécision et nous rendre même capables de marcher sur les eaux agitées.

Toute vocation naît de ce regard aimant par lequel le Seigneur est venu à notre rencontre, peut-être alors même que notre barque était en proie à la tempête. «Plus qu’un choix de notre part, la vocation est la réponse à un appel gratuit du Seigneur» (Lettre aux prêtres, 4 août 2019); c’est pourquoi, nous réussirons à la découvrir et à l’embrasser, quand notre cœur s’ouvrira à la gratitude et saura saisir le passage de Dieu dans notre vie.

Quand les disciples voient Jésus s’approcher en marchant sur les eaux, ils pensent d’abord qu’il s’agit d’un fantôme et ils ont peur. Mais aussitôt Jésus les rassure par une parole qui doit toujours accompagner notre vie et notre chemin vocationnel: «Courage, c’est moi, n’ayez pas peur!» (v.27). Justement c’est la seconde parole que je voudrais vous confier: courage.

Ce qui souvent nous empêche de marcher, de grandir, de choisir la voie que le Seigneur trace pour nous, ce sont les fantômes qui s’agitent dans notre cœur. Quand nous sommes appelés à laisser notre rivage de sûreté et à embrasser un état de vie – comme le mariage, le sacerdoce ordonné, la vie consacrée –, la première réaction est souvent représentée par le « fantôme de l’incrédulité »: ce n’est pas possible que cette vocation soit pour moi; s’agit-il vraiment du juste chemin? le Seigneur me demande-t-il vraiment cela?

Et, peu à peu, croissent en nous toutes ces considérations, ces justifications et ces calculs qui nous font perdre l’élan, qui nous troublent et nous paralysent sur le rivage de départ: nous pensons avoir fait fausse route, ne pas être à la hauteur, avoir simplement vu un fantôme à chasser.

Le Seigneur sait qu’un choix fondamental de vie – comme celui de se marier ou de se consacrer de façon spéciale à son service – nécessite du courage. Il connaît les interrogations, les doutes et les difficultés qui agitent la barque de notre cœur, et c’est pourquoi il nous rassure: « N’aie pas peur, je suis avec toi! ». La foi en sa présence, qui vient à notre rencontre et nous accompagne, même quand la mer est en tempête, nous libère de cette acédie que j’ai déjà eu l’occasion de définir comme une «douce tristesse» (Lettre aux prêtres, 4 août 2019), c’est-à-dire ce découragement intérieur qui nous bloque et ne nous permet pas de goûter la beauté de la vocation.

Dans la Lettre aux prêtres, j’ai parlé aussi de la souffrance, mais ici je voudrais traduire autrement ce mot et me référer à la fatigue. Toute vocation comporte un engagement. Le Seigneur nous appelle parce qu’il veut nous rendre comme Pierre, capables de « marcher sur les eaux », c’est-à-dire de prendre en main notre vie pour la mettre au service de l’Evangile, dans les modes concrets et quotidiens qu’il nous indique, et spécialement dans les diverses formes de vocation laïque, presbytérale et de vie consacrée. Mais nous ressemblons à l’Apôtre: nous avons le désir et l’élan, cependant, au même moment, nous sommes marqués par des faiblesses et des craintes.

Si nous nous laissons emporter par la pensée des responsabilités qui nous attendent – dans la vie matrimoniale ou dans le ministère sacerdotal – ou par les épreuves qui se présenteront, alors nous détournerons vite notre regard de Jésus et, comme Pierre, nous risquerons de couler. Au contraire, même dans nos fragilités et nos pauvretés, la foi nous permet de marcher à la rencontre du Seigneur Ressuscité et de vaincre même les tempêtes. En effet, il nous tend la main quand, par fatigue ou par peur, nous risquons de couler, et il nous donne l’élan nécessaire pour vivre notre vocation avec joie et enthousiasme.

Enfin, quand Jésus monte sur la barque, le vent cesse et les vagues s’apaisent. C’est une belle image de ce que le Seigneur opère dans notre vie et dans les tumultes de l’histoire, spécialement quand nous sommes dans la tempête: Il commande aux vents contraires de se calmer, et les forces du mal, de la peur, de la résignation n’ont plus pouvoir sur nous.

Dans la vocation spécifique que nous sommes appelés à vivre, ces vents peuvent nous épuiser. Je pense à ceux qui assument d’importantes charges dans la société civile, aux époux que, non pas par hasard, j’aime définir comme « les courageux », et spécialement à ceux qui embrassent la vie consacrée et le sacerdoce. Je connais votre fatigue, les solitudes qui parfois alourdissent le cœur, le risque de l’habitude qui petit à petit éteint le feu ardent de l’appel, le fardeau de l’incertitude et de la précarité de notre temps, la peur de l’avenir. Courage, n’ayez pas peur! Jésus est à côté de nous et, si nous le reconnaissons comme l’unique Seigneur de notre vie, il nous tend la main et nous saisit pour nous sauver.

Et alors, même au milieu des vagues, notre vie s’ouvre à la louange. C’est elle la dernière parole de la vocation, et elle veut être aussi l’invitation à cultiver le comportement intérieur de la sainte Vierge Marie: reconnaissante pour le regard de Dieu qui s’est posé sur elle, confiant dans la foi ses peurs et ses troubles, embrassant avec courage l’appel, elle a fait de sa vie un éternel chant de louange au Seigneur.

Chers frères et sœurs, spécialement en cette Journée, mais aussi dans l’action pastorale ordinaire de nos communautés, je désire que l’Eglise parcoure ce chemin au service des vocations, en ouvrant des brèches dans le cœur de chaque fidèle, pour que chacun puisse découvrir avec gratitude l’appel que Dieu lui adresse, trouver le courage de dire « oui », vaincre la fatigue dans la foi au Christ et, enfin, offrir sa vie comme un cantique de louange pour Dieu, pour les frères et pour le monde entier. Que la Vierge Marie nous accompagne et intercède pour nous.

Rome, Saint Jean de Latran, 8 mars 2020, deuxième dimanche de Carême.

FRANÇOIS

 

 

Vaincre les défis mondiaux ensemble et avec les plus fragiles

Pour la 50ème Journée mondiale de la Terre

La pandémie du coronavirus montre que « c’est seulement ensemble et en prenant en charge les plus fragiles que nous pouvons vaincre les défis mondiaux », déclare le pape François à l’occasion de la 50ème Journée mondiale de la Terre, ce mercredi 22 avril 2020. Soulignant « cette responsabilité » de vivre « dans la maison commune comme une unique famille humaine », le pape constate que « nous avons échoué à protéger la terre » et « à protéger nos frères ». « Par égoïsme », dit-il, « nous avons manqué à notre responsabilité de gardiens et d’administrateurs de la terre ».

Dans sa catéchèse le pape a évoqué la Journée mondiale de la Terre à partir du récit biblique de la Création selon lequel « nous sommes faits de matière terrestre » mais « nous portons aussi en nous le souffle vital qui vient de Dieu ». Il a invité à « regarder notre maison commune d’une façon nouvelle » en retrouvant « le sens du respect sacré pour la terre, parce que ce n’est pas seulement notre maison, mais aussi la maison de Dieu ».

Comment alors « retrouver un rapport harmonieux avec la terre et avec le reste de l’humanité » ? « Réveillons le sens esthétique et contemplatif que Dieu a mis en nous », répond le pape, cette contemplation « que nous apprenons surtout des peuples autochtones, qui nous enseignent que nous ne pouvons pas prendre soin de la terre si nous ne l’aimons pas et ne la respectons pas ». Le pape souhaite une « conversion écologique qui s’exprime en actions concrètes », en un « projet commun » à toute la famille humaine et en « interventions concertées notamment au niveau national et local ».

 

Chers frères et sœurs, bonjour !

Aujourd’hui, nous célébrons la 50ème Journée mondiale de la Terre. C’est une occasion pour renouveler notre engagement à aimer notre maison commune et à en prendre soin, ainsi que des membres plus faibles de notre famille. Comme nous le démontre la tragique pandémie du coronavirus, c’est seulement ensemble et en prenant en charge les plus fragiles que nous pouvons vaincre les défis mondiaux. La Lettre encyclique Laudato si’ a précisément ce sous-titre : « sur la sauvegarde de la maison commune ». Aujourd’hui, nous allons réfléchir un peu ensemble sur cette responsabilité qui caractérise « notre passage sur cette terre » (LS, 160). Nous devons grandir dans la conscience de la sauvegarde de notre maison commune.

Nous sommes faits de matière terrestre et les fruits de la terre soutiennent notre vie. Mais, comme nous le rappelle le livre de la Genèse, nous ne sommes pas simplement « terrestres » : nous portons aussi en nous le souffle vital qui vient de Dieu (cf. Gn 2,4-7). Nous vivons par conséquent dans la maison commune comme une unique famille humaine et dans la biodiversité avec les autres créatures de Dieu. Comme imago Dei, image de Dieu, nous sommes appelés à prendre soin de toutes les créatures et à les respecter, et à nourrir amour et compassion envers nos frères et soeurs, spécialement les plus faibles, en imitant l’amour de Dieu pour nous, manifesté dans son Fils Jésus, qui s’est fait homme pour partager avec nous cette situation et nous sauver.

Par égoïsme, nous avons manqué à notre responsabilité de gardiens et d’administrateurs de la terre. « Il suffit de regarder la réalité avec sincérité pour voir qu’il y a une grande détérioration de notre maison commune » (ibid., 61). Nous l’avons polluée, nous l’avons pillée, mettant en danger notre propre vie. Pour cette raison, divers mouvements internationaux et locaux se sont formés afin de réveiller les consciences. J’apprécie sincèrement ces initiatives et il sera encore nécessaire que nos enfants descendent dans la rue pour nous enseigner ce qui est évident, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’avenir pour nous si nous détruisons l’environnement qui nous soutient.

Nous avons échoué à protéger la terre, notre maison-jardin, et à protéger nos frères. Nous avons péché contre la terre, contre notre prochain et, en définitive, contre le Créateur, le Père bon qui pourvoit pour chacun et veut que nous vivions ensemble en communion et dans la prospérité. Et comment la terre  réagit-elle ? Il y a un dicton espagnol qui est très clair sur ce point et qui dit ceci : « Dieu pardonne toujours ; nous, les hommes, nous pardonnons, parfois oui, parfois non ; la terre ne pardonne jamais ». La terre ne pardonne pas : si nous avons détérioré la terre, la réponse sera terrible.

Comment pouvons-nous retrouver un rapport harmonieux avec la terre et avec le reste de l’humanité ? Un rapport harmonieux… Bien souvent nous perdons la vision de l’harmonie : l’harmonie est l’oeuvre de l’Esprit Saint. Avec notre maison commune aussi, avec la terre, et dans notre rapport avec les gens, avec notre prochain, avec les plus pauvres, comment pouvons-nous retrouver cette harmonie ? Nous avons besoin de regarder notre maison commune d’une façon nouvelle. Comprenons-nous : ce n’est pas un dépôt de ressources à exploiter. Pour nous, croyants, le monde naturel est l’ « Évangile de la Création », qui exprime la puissance créatrice de Dieu qui façonne la vie humaine et fait exister le monde avec ce qu’il contient pour soutenir l’humanité. Le récit biblique de la création se conclut ainsi : « Dieu vit ce qu’il avait fait, et c’était très bon » (Gn 1,31). Quand nous voyons ces tragédies naturelles qui sont la réponse de la terre à nos mauvais traitements, je me dis : « Si je demande maintenant au Seigneur ce qu’il en pense, je ne crois pas qu’il me dira que c’est une très bonne chose ». C’est nous qui avons ruiné l’oeuvre du Seigneur !

En célébrant aujourd’hui la Journée mondiale de la Terre, nous sommes appelés à retrouver le sens du respect sacré pour la terre, parce que ce n’est pas seulement notre maison, mais aussi la maison de Dieu. C’est de cela que grandit en nous la conscience que nous sommes sur une terre sacrée !

Chers frères et soeurs, « réveillons le sens esthétique et contemplatif que Dieu a mis en nous » (Exh. ap. postsyn. Querida Amazonia, 56). La prophétie de la contemplation est quelque chose que nous apprenons surtout des peuples autochtones, qui nous enseignent que nous ne pouvons pas prendre soin de la terre si nous ne l’aimons pas et ne la respectons pas. Ils ont, eux, cette sagesse du « bien vivre », non pas dans le sens d’avoir une vie facile, non : mais de vivre en harmonie avec la terre. Ils appellent cette harmonie « le bien vivre ».

En même temps, nous avons besoin d’une conversion écologique qui s’exprime en actions concrètes. En tant que famille unique et interdépendante, nous avons besoin d’un plan commun pour conjurer les menaces contre notre maison commune. « L’interdépendance nous oblige à penser à un seul monde, à un projet commun » (LS, 164). Nous sommes conscients de l’importance de collaborer en tant que communauté internationale pour la protection de notre maison commune. J’exhorte ceux qui ont l’autorité à guider le processus qui conduira à deux Conférences internationales importantes : la COP 15 sur la Biodiversité à Kunming (Chine) et la COP 26 sur les Changements climatiques à Glasgow (Royaume Uni). Ces deux rencontres sont extrêmement importantes.

Je voudrais encourager à organiser des interventions concertées notamment au niveau national et local. Il est bon de se rassembler, toutes conditions sociales confondues, et de donner vie à un mouvement populaire « à partir d’en bas ». La Journée mondiale de la Terre, que nous célébrons aujourd’hui, est née précisément comme cela. Chacun de nous peut apporter sa petite contribution : « Il ne faut pas penser que ces efforts ne changeront pas le monde. Ces actions diffusent un bien dans la société, qui produit toujours du fruit au-delà de ce que l’on peut constater, parce qu’elles provoquent, au sein de cette terre, un bien qui tend toujours à se diffuser, parfois de manière invisible » (LS, 212).

En ce temps pascal de renouveau, engageons-nous à aimer et à apprécier le magnifique don de la terre, notre maison commune, et à prendre soin de tous les membres de la famille humaine. Comme frères et soeurs, supplions ensemble notre Père des cieux : « Envoie ton Esprit et renouvelle la face de la terre » (cf. Ps 104,30).

 

 

 

« Si vous savez pleurer avec ceux qui pleurent, vous serez vraiment heureux »

 « Chers jeunes, quelles sont vos passions et vos rêves? Faites les apparaître, et à travers eux proposez au monde, à l’Eglise, aux autres jeunes, quelque chose de beau dans le domaine spirituel, artistique social », exhorte le pape François dans son message pour la 35e Journée mondiale de la jeunesse, qui sera célébrée le 5 avril 2020, Dimanche des Rameaux. « Si vous savez pleurer avec ceux qui pleurent, vous serez vraiment heureux », affirme-t-il aussi.

Méditant sur le thème de cette année – «Jeune homme, je te le dis, Lève-toi!» (Lc 7, 14) » – le pape invite notamment à regarder la réalité « avec des yeux attentifs » : « Combien de fois aujourd’hui il nous arrive d’être les témoins oculaires de beaucoup d’événements, sans pour autant jamais les vivre en prise directe! Parfois notre première réaction est de prendre la scène avec le téléphone, peut-être en négligeant de regarder les personnes concernées dans les yeux. »

Evoquant le phénomène de dépression des jeunes, le pape déplore : « Combien de situations où règne l’apathie, où l’on se perd dans l’abîme des angoisses et des remords! Combien de jeunes pleurent sans que personne n’écoute le cri de leur âme! Autour d’eux, très souvent, des regards distraits, indifférents. »

Le pape dénonce aussi le « narcissisme numérique diffus qui influence tant les jeunes que les adultes », et qui conduit à « un sourd mal-être… une apathie, un ennui de vivre, de plus en plus angoissant ». Il encourage à « s’ouvrir à une réalité qui va bien au-delà du virtuel. Cela ne veut pas dire mépriser la technologie, mais l’utiliser comme un moyen et non comme une fin… Lève-toi et deviens ce que tu es! »

« Les échecs font partie de la vie de tout être humain, souligne-t-il encore, mais peuvent aussi parfois se révéler être une grâce! Souvent, une chose que nous pensions être heureuse se révèle une illusion, une idole… En ce sens, les échecs, s’ils font crouler les idoles, sont un bien, même s’ils font souffrir. »

Enfin, il les invite à « toujours écouter la plainte de ceux qui souffrent; (se) laisser émouvoir par ceux qui pleurent et meurent dans le monde d’aujourd’hui ».

Message du pape François

«Jeune homme, je te le dis, Lève-toi!» (Lc 7, 14)

Chers jeunes,

En octobre 2018, avec le Synode des Evêques sur le thème les Jeunes, la foi et le discernement vocationnel, l’Eglise a entrepris un processus de réflexion sur votre condition dans le monde d’aujourd’hui, sur votre recherche d’un sens et d’un projet dans la vie, sur votre relation avec Dieu. En janvier 2019 j’ai rencontré des centaines de milliers de jeunes de vos âges du monde entier, rassemblés à Panama pour les Journées Mondiales de la Jeunesse. Des événements de ce type – Synode et JMJ– expriment une dimension essentielle de l’Eglise: le fait de “marcher ensemble”.

Sur ce chemin, chaque fois que nous rejoignons une pierre milliaire importante, nous sommes mis au défi par Dieu et par la vie elle-même à repartir. En cela vous êtes des experts, vous les jeunes! Vous aimez voyager, vous confronter à des lieux et à des visages jamais vus avant, vivre des expériences nouvelles. C’est pourquoi j’ai choisi comme but de votre prochain pèlerinage intercontinental, en 2022, la ville de Lisbonne, capitale du Portugal. De là, au XVème et au XVIème siècles, beaucoup de jeunes, parmi lesquels beaucoup de missionnaires, sont partis vers des terres inconnues, aussi pour partager leur expérience de Jésus avec d’autres peuples et nations. Le thème des JMJ de Lisbonne sera: «Marie se leva, et s’en alla en hâte» (Lc 1, 39). Pendant les deux années précédentes, j’ai pensé réfléchir avec vous sur deux autres textes bibliques: «Jeune homme, je te le dis, lève-toi! » (cf. Lc 7, 14), en 2020, et «Lève-toi car je t’établis témoin des choses que tu as vues! » (cf. Ac 26, 16), en 2021.

Comme vous pouvez le constater, le verbe commun aux trois thèmes est se lever. Cette expression a aussi le sens de ressusciter, se réveiller à la vie. C’est un verbe fréquent dans l’Exhortation Christus vivit (Le Christ vit!) que je vous ai dédiée après le synode de 2018 et que, avec le Document final, l’Eglise vous offre comme un phare pour éclairer les sentiers de votre existence. J’espère de tout cœur que le chemin qui nous conduira à Lisbonne correspondra, dans toute l’Eglise, à un fort engagement pour la mise en œuvre de ces deux documents, en orientant la mission des animateurs de la pastorale des jeunes.

Passons maintenant à notre thème de cette année: Jeune homme, je te le dis, lève-toi! (cf. Lc 7, 14). J’ai déjà cité ce verset de l’Evangile dans Christus vivit: «Si tu as perdu la vigueur intérieure, les rêves, l’enthousiasme, l’espérance et la générosité, Jésus se présente à toi comme il l’a fait pour l’enfant mort de la veuve, et avec toute sa puissance de Ressuscité le Seigneur t’exhorte: “Jeune homme, je te le dis, lève-toi”» (n. 20).

Ce passage nous raconte comment Jésus, en entrant dans la petite ville de Naïm, en Galilée, rencontre un convoi funèbre qui accompagne à la sépulture un jeune, fils unique d’une mère veuve. Jésus, touché par la douleur déchirante de cette femme, accomplit le miracle de ressusciter son enfant. Mais le miracle a lieu après une suite d’attitudes et de gestes: «Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit: “Ne pleure pas”. Il s’approcha et toucha le cercueil; les porteurs s’arrêtèrent » (Lc 7, 13-14). Arrêtons-nous pour méditer sur certains de ces gestes et paroles du Seigneur.

Voir la souffrance et la mort

Jésus pose sur ce convoi funèbre un regard attentif et non pas distrait. Au milieu de la foule il aperçoit le visage d’une femme en extrême souffrance. Son regard crée la rencontre, source de vie nouvelle. Il n’y a pas besoin de beaucoup de paroles.

Et mon regard, comment est-il? Est-ce que je regarde avec des yeux attentifs, ou bien à la manière dont je feuillette rapidement les milliers de photos de mon téléphone portable ou de profils sociaux? Combien de fois aujourd’hui il nous arrive d’être les témoins oculaires de beaucoup d’événements, sans pour autant jamais les vivre en prise directe! Parfois notre première réaction est de prendre la scène avec le téléphone, peut-être en négligeant de regarder les personnes concernées dans les yeux.

Autour de nous, mais aussi parfois en nous, nous rencontrons des réalités de mort: physique, spirituelle, émotive, sociale. Est-ce que nous nous en apercevons ou simplement en subissons-nous les conséquences? Y-a-t-il quelque chose que nous pouvons faire pour redonner la vie?

Je pense à tant de situations négatives vécues par vos congénères. Il y en a, par exemple, qui misent tout dans l’aujourd’hui, mettant en péril leur vie par des expériences extrêmes.

D’autres jeunes, au contraire, sont “morts” parce qu’ils ont perdu l’espérance. J’ai entendu d’une jeune fille: «Parmi mes amis j’en vois qui ont perdu l’impulsion de s’impliquer, le courage de se lever ». Malheureusement, parmi les jeunes également se répand la dépression qui, dans certains cas, peut conduire jusqu’à la tentation de s’ôter la vie. Combien de situations où règne l’apathie, où l’on se perd dans l’abîme des angoisses et des remords! Combien de jeunes pleurent sans que personne n’écoute le cri de leur âme! Autour d’eux, très souvent, des regards distraits, indifférents de la part de ceux qui, peut-être, profitent d’un happy hour en se tenant à distance.

Il y en a qui vivotent dans la superficialité, se croyant vivants alors qu’ils sont morts intérieurement (cf. Ap 3,1). On peut se retrouver à vingt ans à traîner une vie vers le bas, pas à la hauteur de sa dignité. Tout se réduit à un “ laisser vivre” en cherchant quelque gratification: un peu de divertissement, quelques miettes d’attention et d’affection de la part des autres… Il y a aussi un narcissisme numérique diffus qui influence tant les jeunes que les adultes. Beaucoup vivent ainsi! Certains d’entre eux ont peut-être respiré le matérialisme de ceux qui pensent seulement à gagner de l’argent et à s’installer, comme si c’était les seuls buts de la vie. A la longue, un sourd mal-être apparaît inévitablement, une apathie, un ennui de vivre, de plus en plus angoissant.

Les attitudes négatives peuvent être provoquées aussi par des échecs personnels, lorsque quelque chose qui tenait à cœur, pour laquelle on s’était engagé, ne va plus ou n’atteint pas les résultats espérés. Cela peut arriver dans le domaine scolaire, ou avec les ambitions sportives, artistiques… La fin d’un “rêve” peut faire sentir qu’on est mort. Mais les échecs font partie de la vie de tout être humain, mais peuvent aussi parfois se révéler être une grâce! Souvent, une chose que nous pensions être heureuse se révèle une illusion, une idole. Les idoles exigent tout de nous en nous rendant esclaves, mais elles ne donnent rien en échange. Et, à la fin, elles s’effondrent, laissant seulement poussière et fumée. En ce sens, les échecs, s’ils font crouler les idoles, sont un bien, même s’ils font souffrir.

On pourrait continuer avec d’autres situations de mort, physique ou morale, dans lesquelles un jeune peut se trouver, comme les dépendances, le crime, la misère, une maladie grave… Mais je vous laisse le soin de réfléchir personnellement et de prendre conscience de ce qui a causé de la “mort”, en vous ou chez l’un de vos proches, actuellement ou par le passé. En même temps, rappelez-vous que ce garçon de l’Evangile, qui était vraiment mort, est revenu à la vie parce qu’il a été regardé par Quelqu’un qui voulait qu’il vive. Cela peut arriver encore aujourd’hui, et tous les jours.

Avoir pitié

Les Saintes Ecritures rapportent souvent l’état d’âme de celui qui se laisse toucher “jusqu’aux entrailles” par la souffrance d’autrui. L’émotion de Jésus le fait participer à la réalité de l’autre. Il prend sur lui la misère de l’autre. La souffrance de cette mère devient sa souffrance. La mort de cet enfant devient sa mort.

En beaucoup d’occasions vous, les jeunes, vous montrez que vous savez com-patir. Il suffit de voir combien d’entre vous se donnent avec générosité lorsque les circonstances le demandent. Il n’y a pas d’accident, de tremblement de terre, d’inondation, qui ne voie pas une armée de jeunes volontaires se rendre disponibles pour aider. Egalement la grande mobilisation des jeunes qui veulent défendre la création témoigne de votre capacité à entendre le cri de la terre.

Chers jeunes, ne vous laissez pas voler cette sensibilité! Puissiez-vous toujours écouter la plainte de ceux qui souffrent; vous laisser émouvoir par ceux qui pleurent et meurent dans le monde d’aujourd’hui. «Certaines réalités de la vie se voient seulement avec des yeux lavés par les larmes » (Christus vivit, n. 76). Si vous savez pleurer avec ceux qui pleurent, vous serez vraiment heureux. Beaucoup de vos congénères n’ont pas de possibilités, subissent des violences, des persécutions. Que leurs blessures deviennent les vôtres, et vous serez porteurs d’espérance en ce monde. Vous pourrez dire au frère, à la sœur: « Lève-toi, tu n’es pas seul», et faire faire l’expérience que Dieu le Père nous aime et que Jésus est sa main tendue pour nous relever.

S’approcher et “toucher”

Jésus arrête le convoi funèbre. Il s’approche, il se fait proche. La proximité nous pousse en avant et devient un geste courageux pour que l’autre vive. Geste prophétique. C’est le contact de Jésus, le Vivant, qui communique la vie. Un contact qui infuse l’Esprit Saint dans le corps mort du garçon et ranime ses fonctions vitales.

Ce contact pénètre dans la réalité du découragement et du désespoir. C’est le contact du Divin qui passe aussi à travers l’authentique amour humain et ouvre des espaces impensables de liberté, de dignité, d’espérance, de vie nouvelle et pleine. L’efficacité de ce geste de Jésus est incalculable. Il nous rappelle que même un signe de proximité, simple mais concret, peut susciter des forces de résurrection.

Oui, vous aussi, les jeunes, vous pouvez vous approcher des réalités de souffrance et de mort que vous rencontrez, vous pouvez les toucher et engendrer la vie comme Jésus. Cela est possible grâce à l’Esprit Saint, si vous avez été en premier touchés par son amour, si votre cœur est attendri par l’expérience de sa bonté envers vous. Alors, si vous sentez en vous la bouleversante tendresse de Dieu pour toute créature vivante, spécialement pour le frère affamé, assoiffé, malade, nu, prisonnier, alors vous pourrez vous approcher comme lui, toucher comme lui, et transmettre sa vie à vos amis qui sont morts intérieurement, qui souffrent ou qui ont perdu la foi et l’espérance.

«Jeune homme, je te le dis, Lève-toi!»

L’Evangile ne dit pas le nom de ce garçon ressuscité par Jésus à Naïm. C’est une invitation au lecteur à s’identifier à lui. Jésus parle à toi, à moi, à chacun de nous, et il dit: «Lève-toi! ». Nous savons bien que nous aussi, les chrétiens, nous tombons et que nous devons toujours nous relever. C’est seulement celui qui ne marche pas qui ne tombe pas, mais il n’avance pas non plus. C’est pourquoi il faut accueillir l’action du Christ et faire un acte de foi en Dieu. Le premier pas est d’accepter de se relever. La vie nouvelle qu’il nous donnera sera bonne et digne d’être vécue, parce qu’elle sera soutenue par Quelqu’un qui nous accompagnera aussi à l’avenir sans jamais nous abandonner, en nous aidant à dépenser notre existence de manière digne et féconde.

C’est réellement une nouvelle création, une nouvelle naissance. Ce n’est pas un conditionnement psychologique. Probablement, dans les moments difficiles, beaucoup d’entre vous avez entendu répéter les paroles “magiques” qui sont à la mode aujourd’hui et qui devraient tout résoudre: “Tu dois croire en toi-même”, “Tu dois trouver les ressources en toi”, “Tu dois prendre conscience de ton énergie positive”… Mais ce sont toutes de simples mots et pour celui qui est vraiment “mort intérieurement” ça ne marche pas. La parole du Christ est d’une autre profondeur, elle est infiniment supérieure. Elle est une parole divine et créatrice, qui, seule, peut redonner la vie là où elle s’était éteinte.

La vie nouvelle “de ressuscité”

Le jeune, dit l’Evangile, «se mit à parler» (Lc 7, 15). La première réaction d’une personne qui a été touchée et rendue à la vie par le Christ est de s’exprimer, de manifester sans peur et sans complexes ce qui l’habite, sa personnalité, ses désirs, ses besoins, ses rêves. Peut-être ne l’avait-elle jamais fait auparavant, convaincue que personne ne pouvait la comprendre !

Parler signifie aussi entrer en relation avec les autres. Lorsqu’on est “mort” on se referme en soi, les relations s’interrompent ou deviennent superficielles, fausses, hypocrites. Lorsque Jésus nous redonne vie, il nous “rend” aux autres (cf. v. 15).

Souvent, aujourd’hui, il y a “connexion” mais pas de communication. L’utilisation des dispositifs électroniques, si elle n’est pas équilibrée, peut nous rendre toujours rivés à un écran. Avec ce message je voudrais aussi lancer, avec vous les jeunes, le défi d’un tournant culturel à partir de ce «Lève-toi! » de Jésus. Dans une culture qui veut des jeunes isolés et repliés sur des mondes virtuels, faisons circuler cette parole de Jésus: «Lève-toi! ». C’est une invitation à s’ouvrir à une réalité qui va bien au-delà du virtuel. Cela ne veut pas dire mépriser la technologie, mais l’utiliser comme un moyen et non comme une fin. «Lève-toi » signifie aussi “rêve”, “risque”, “engage-toi pour changer le monde”, ranime tes désirs, contemple le ciel, les étoiles, le monde autour de toi. «Lève-toi et deviens ce que tu es! ». Grâce à ce message, beaucoup de visages éteints de jeunes autour de nous s’animeront et deviendront beaucoup plus beaux que n’importe quelle réalité virtuelle.

Car si tu donnes ta vie, quelqu’un l’accueille. Une jeune a dit “Tu te lèves du divan si tu vois une belle chose et si tu décides de la faire toi aussi”. Ce qui est beau éveille de la passion. Et si un jeune se passionne pour quelque chose, ou mieux, pour Quelqu’un, il se lève enfin et commence à faire de grandes choses; de mort qu’il était, il peut devenir témoin du Christ et donner sa vie pour lui.

Chers jeunes, quelles sont vos passions et vos rêves? Faites les apparaître, et à travers eux proposez au monde, à l’Eglise, aux autres jeunes, quelque chose de beau dans le domaine spirituel, artistique social. Je vous le répète dans ma langue maternelle: hagan lìo! Faites-vous entendre. J’ai entendu un autre jeune dire: “Si Jésus avait été quelqu’un qui faisait ses affaires, le fils de la veuve ne serait pas ressuscité”.

La résurrection du garçon le rend à sa mère. En cette mère nous pouvons voir Marie, notre Mère à laquelle nous confions tous les jeunes du monde. En elle, nous pouvons reconnaître aussi l’Eglise qui veut accueillir avec tendresse chaque jeune, personne n’est exclu. Prions donc Marie pour l’Eglise, pour qu’elle soit toujours mère de ses enfants qui sont dans la mort, pleurant et invoquant leur renaissance. Pour chacun de ses enfants qui meurt, l’Eglise meurt aussi, et pour chaque enfant qui ressuscite, elle aussi ressuscite.

Je bénis votre route. Et vous, s’il vous plait, n’oubliez pas de prier pour moi.

Donné à Rome, près de Saint Jean du Latran, le 11 février 2020,

Mémoire de Notre Dame de Lourdes.

FRANÇOIS

 

 

 

«Le soir venu» (Mc 4, 35). Ainsi commence l’Evangile que nous avons écouté. Depuis des semaines, la nuit semble tomber. D’épaisses ténèbres couvrent nos places, nos routes et nos villes; elles se sont emparées de nos vies en remplissant tout d’un silence assourdissant et d’un vide désolant, qui paralyse tout sur son passage: cela se sent dans l’air, cela se ressent dans les gestes, les regards le disent. Nous nous retrouvons apeurés et perdus. Comme les disciples de l’Evangile, nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse. Nous rendons compte que nous nous trouvons dans la même barque, tous fragiles et désorientés, mais en même temps tous importants et nécessaires, tous appelés à ramer ensemble, tous ayant besoin de nous réconforter mutuellement. Dans cette barque… nous trouvons tous. Comme ces disciples qui parlent d’une seule voix et dans l’angoisse disent: «Nous sommes perdus» (v. 38), nous aussi, nous nous apercevons que nous ne pouvons pas aller de l’avant chacun tout seul, mais seulement ensemble.

Il est facile de nous retrouver dans ce récit. Ce qui est difficile, c’est de comprendre le comportement de Jésus. Alors que les disciples sont naturellement inquiets et désespérés, il est à l’arrière, à l’endroit de la barque qui coulera en premier. Et que fait-il? Malgré tout le bruit, il dort serein, confiant dans le Père – c’est la seule fois où, dans l’Evangile, nous voyons Jésus dormir –. Puis, quand il est réveillé, après avoir calmé le vent et les eaux, il s’adresse aux disciples sur un ton de reproche: «Pourquoi êtes-vous si craintifs? N’avez-vous pas encore la foi?» (v. 40).

Cherchons à comprendre. En quoi consiste le manque de foi de la part des disciples, qui s’oppose à la confiance de Jésus? Ils n’avaient pas cessé de croire en lui. En effet, ils l’invoquent. Mais voyons comment ils l’invoquent: «Maître, nous sommes perdus; cela ne te fait rien?» (v. 38). Cela ne te fait rien: ils pensent que Jésus se désintéresse d’eux, qu’il ne se soucie pas d’eux. Entre nous, dans nos familles, l’une des choses qui fait le plus mal, c’est quand nous nous entendons dire: “Tu ne te soucies pas de moi?”. C’est une phrase qui blesse et déclenche des tempêtes dans le cœur. Cela aura aussi touché Jésus, car lui, plus que personne, tient à nous. En effet, une fois invoqué, il sauve ses disciples découragés.

La tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. Elle nous démontre comment nous avons laissé endormi et abandonné ce qui alimente, soutient et donne force à notre vie ainsi qu’à notre communauté. La tempête révèle toutes les intentions d’“emballer” et d’oublier ce qui a nourri l’âme de nos peuples, toutes ces tentatives d’anesthésier avec des habitudes apparemment “salvatrices”, incapables de faire appel à nos racines et d’évoquer la mémoire de nos anciens, en nous privant ainsi de l’immunité nécessaire pour affronter l’adversité.

À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos “ego” toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette appartenance commune (bénie), à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire: le fait d’être frères.

«Pourquoi êtes-vous si craintifs? N’avez-vous pas encore la foi?». Seigneur, ce soir, ta Parole nous touche et nous concerne tous. Dans notre monde, que tu aimes plus que nous, nous sommes allés de l’avant à toute vitesse, en nous sentant forts et capables dans tous les domaines. Avides de gains, nous nous sommes laissé absorber par les choses et étourdir par la hâte. Nous ne nous sommes pas arrêtés face à tes rappels, nous ne nous sommes pas réveillés face à des guerres et à des injustices planétaires, nous n’avons pas écouté le cri des pauvres et de notre planète gravement malade. Nous avons continué notre route, imperturbables, en pensant rester toujours sains dans un monde malade. Maintenant, alors que nous sommes dans une mer agitée, nous t’implorons: “Réveille-toi Seigneur!”.

«Pourquoi êtes-vous si craintifs? N’avez-vous pas encore la foi?». Seigneur, tu nous adresses un appel, un appel à la foi qui ne consiste pas tant à croire que tu existes, mais à aller vers toi et à se fier à toi. Durant ce Carême, ton appel urgent résonne : “Convertissez-vous”, «Revenez à moi de tout votre cœur» (Jl 2, 12). Tu nous invites à saisir ce temps d’épreuve comme un temps de choix. Ce n’est pas le temps de ton jugement, mais celui de notre jugement: le temps de choisir ce qui importe et ce qui passe, de séparer ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est pas. C’est le temps de réorienter la route de la vie vers toi, Seigneur, et vers les autres. Et nous pouvons voir de nombreux compagnons de voyage exemplaires qui, dans cette peur, ont réagi en donnant leur vie. C’est la force agissante de l’Esprit déversée et transformée en courageux et généreux dévouements. C’est la vie de l’Esprit capable de racheter, de valoriser et de montrer comment nos vies sont tissées et soutenues par des personnes ordinaires, souvent oubliées, qui ne font pas la une des journaux et des revues ni n’apparaissent dans les grands défilés du dernier show mais qui, sans aucun doute, sont en train d’écrire aujourd’hui les évènements décisifs de notre histoire: médecins, infirmiers et infirmières, employés de supermarchés, agents d’entretien, fournisseurs de soin à domicile, transporteurs, forces de l’ordre, volontaires, prêtres, religieuses et tant et tant d’autres qui ont compris que personne ne se sauve tout seul. Face à la souffrance, où se mesure le vrai développement de nos peuples, nous découvrons et nous expérimentons la prière sacerdotale de Jésus: «Que tous soient un » (Jn 17, 21). Que de personnes font preuve chaque jour de patience et insufflent l’espérance, en veillant à ne pas créer la panique mais la co-responsabilité! Que de pères, de mères, de grands-pères et de grands-mères, que d’enseignants montrent à nos enfants, par des gestes simples et quotidiens, comment affronter et traverser une crise en réadaptant les habitudes, en levant les regards et en stimulant la prière! Que de personnes prient, offrent et intercèdent pour le bien de tous.La prière et le service discret: ce sont nos armes gagnantes!

«Pourquoi avez-vous peur? N’avez-vous pas encore la foi? ». Le début de la foi, c’est de savoir qu’on a besoin de salut. Nous ne sommes pas autosuffisants; seuls, nous faisons naufrage: nous avons besoin du Seigneur, comme les anciens navigateurs, des étoiles. Invitons Jésus dans les barques de nos vies. Confions-lui nos peurs, pour qu’il puisse les vaincre. Comme les disciples, nous ferons l’expérience qu’avec lui à bord, on ne fait pas naufrage. Car voici la force de Dieu: orienter vers le bien tout ce qui nous arrive, même les choses tristes. Il apporte la sérénité dans nos tempêtes, car avec Dieu la vie ne meurt jamais.

Le Seigneur nous interpelle et, au milieu de notre tempête, il nous invite à réveiller puis à activer la solidarité et l’espérance capables de donner stabilité, soutien et sens en ces heures où tout semble faire naufrage. Le Seigneur se réveille pour réveiller et raviver notre foi pascale. Nous avons une ancre: par sa croix, nous avons été sauvés. Nous avons un gouvernail: par sa croix, nous avons été rachetés. Nous avons une espérance: par sa croix, nous avons été rénovés et embrassés afin que rien ni personne ne nous sépare de son amour rédempteur. Dans l’isolement où nous souffrons du manque d’affections et de rencontres, en faisant l’expérience du manque de beaucoup de choses, écoutons une fois encore l’annonce qui nous sauve: il est ressuscité et vit à nos côtés. Le Seigneur nous exhorte de sa croix à retrouver la vie qui nous attend, à regarder vers ceux qui nous sollicitent, à renforcer, reconnaître et stimuler la grâce qui nous habite. N’éteignons pas la flamme qui faiblit (cf. Is 42, 3) qui ne s’altère jamais, et laissons-la rallumer l’espérance.

Embrasser la croix, c’est trouver le courage d’embrasser toutes les contrariétés du temps présent, en abandonnant un moment notre soif de toute puissance et de possession, pour faire place à la créativité que seul l’Esprit est capable de susciter. C’est trouver le courage d’ouvrir des espaces où tous peuvent se sentir appelés, et permettre de nouvelles formes d’hospitalité et de fraternité ainsi que de solidarité. Par sa croix, nous avons été sauvés pour accueillir l’espérance et permettre que ce soit elle qui renforce et soutienne toutes les mesures et toutes les pistes possibles qui puissent aider à nous préserver et à sauvegarder. Étreindre le Seigneur pour embrasser l’espérance, voilà la force de la foi, qui libère de la peur et donne de l’espérance.

«Pourquoi êtes-vous si craintifs? N’avez-vous pas encore la foi? » Chers frères et sœurs, de ce lieu, qui raconte la foi, solide comme le roc, de Pierre, je voudrais ce soir vous confier tous au Seigneur, par l’intercession de la Vierge, salut de son peuple, étoile de la mer dans la tempête. Que, de cette colonnade qui embrasse Rome et le monde, descende sur vous, comme une étreinte consolante, la bénédiction de Dieu.

Seigneur, bénis le monde, donne la santé aux corps et le réconfort aux cœurs.

Tu nous demandes de ne pas avoir peur.

Mais notre foi est faible et nous sommes craintifs.

Mais toi, Seigneur, ne nous laisse pas à la merci de la tempête.

Redis encore : « N’ayez pas peur » (Mt 28, 5).

Et nous, avec Pierre, “nous nous déchargeons sur toi de tous nos soucis, car tu prends soin de nous” (cf. 1P 5, 7).

 

 

 

« Nous vous en supplions au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2Co 5, 20)

Chers frères et sœurs!

Cette année encore, le Seigneur nous accorde un temps favorable pour nous préparer à célébrer avec un cœur renouvelé le grand Mystère de la mort et de la résurrection de Jésus, pierre angulaire de la vie chrétienne personnelle et communautaire. Il nous faut constamment revenir à ce Mystère, avec notre esprit et notre cœur. En effet, ce Mystère ne cesse de grandir en nous, dans la mesure où nous nous laissons entraîner par son dynamisme spirituel et y adhérons par une réponse libre et généreuse.

1.      Le Mystère pascal, fondement de la conversion


La joie du chrétien découle de l’écoute et de l’accueil de la Bonne Nouvelle de la mort et de la résurrection de Jésus : le kérygme. Il résume le Mystère d’un amour « si réel, si vrai, si concret qu’il nous offre une relation faite de dialogue sincère et fécond » (Exhort. ap. Christus vivit, n. 117). Celui qui croit en cette annonce rejette le mensonge selon lequel notre vie aurait son origine en nous-même, alors qu’en réalité elle jaillit de l’amour de Dieu le Père, de sa volonté de donner la vie en abondance (cf. Jn 10, 10). En revanche, si nous écoutons la voix envoûtante du “père du mensonge” (cf. Jn 8, 45), nous risquons de sombrer dans l’abîme du non-sens, de vivre l’enfer dès ici-bas sur terre, comme en témoignent malheureusement de nombreux événements dramatiques de l’expérience humaine personnelle et collective.

En ce Carême de l’année 2020, je voudrais donc étendre à tous les chrétiens ce que j’ai déjà écrit aux jeunes dans l’Exhortation Apostolique Christus vivit: « Regarde les bras ouverts du Christ crucifié, laisse-toi sauver encore et encore. Et quand tu t’approches pour confesser tes péchés, crois fermement en sa miséricorde qui te libère de la faute. Contemple son sang répandu avec tant d’amour et laisse-toi purifier par lui. Tu pourras ainsi renaître de nouveau » (n. 123). La Pâque de Jésus n’est pas un événement du passé : par la puissance de l’Esprit Saint, elle est toujours actuelle et nous permet de regarder et de toucher avec foi la chair du Christ chez tant de personnes souffrantes.

2. Urgence de la conversion


Il est salutaire de contempler plus profondément le Mystère pascal, grâce auquel la miséricorde de Dieu nous a été donnée. L’expérience de la miséricorde, en effet, n’est possible que dans un ‘‘face à face’’ avec le Seigneur crucifié et ressuscité « qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20). Un dialogue cœur à cœur, d’ami à ami. C’est pourquoi la prière est si importante en ce temps de Carême. Avant d’être un devoir, elle exprime le besoin de correspondre à l’amour de Dieu qui nous précède et nous soutient toujours. En effet, le chrétien prie tout en ayant conscience d’être aimé malgré son indignité. La prière peut prendre différentes formes, mais ce qui compte vraiment aux yeux de Dieu, c’est qu’elle creuse en nous jusqu’à réussir à entamer la dureté de notre cœur, afin de le convertir toujours plus à lui et à sa volonté.

En ce temps favorable, laissons-nous donc conduire comme Israël dans le désert (cf. Os 2, 16), afin que nous puissions enfin entendre la voix de notre Époux, pour la faire résonner en nous avec plus de profondeur et de disponibilité. Plus nous nous laisserons impliquer par sa Parole, plus nous pourrons expérimenter sa miséricorde gratuite envers nous. Ne laissons donc pas passer ce temps de grâce en vain, dans l’illusion présomptueuse d’être nous-mêmes les maîtres du temps et des modes de notre conversion à lui.

3. La volonté passionnée de Dieu de dialoguer avec ses enfants


Le fait que le Seigneur nous offre, une fois de plus, un temps favorable pour notre conversion, ne doit jamais être tenu pour acquis. Cette nouvelle opportunité devrait éveiller en nous un sentiment de gratitude et nous secouer de notre torpeur. Malgré la présence, parfois dramatique, du mal dans nos vies ainsi que dans la vie de l’Église et du monde, cet espace offert pour un changement de cap exprime la volonté tenace de Dieu de ne pas interrompre le dialogue du salut avec nous. En Jésus crucifié, qu’il «a fait péché pour nous» (2Co 5, 21), cette volonté est arrivée au point de faire retomber tous nos péchés sur son Fils au point de « retourner Dieu contre lui-même », comme le dit le Pape Benoît XVI (cf. Enc. Deus caritas est, n. 12). En effet, Dieu aime aussi ses ennemis (cf. Mt 5, 43-48).

Le dialogue que Dieu par le Mystère pascal de son Fils veut établir avec chaque homme n’est pas comme celui attribué aux habitants d’Athènes, qui «n’avaient d’autre passe-temps que de dire ou écouter les dernières nouveautés» (Ac 17, 21). Ce genre de bavardage, dicté par une curiosité vide et superficielle, caractérise la mondanité de tous les temps et, de nos jours, il peut aussi se faufiler dans un usage trompeur des moyens de communication.

4. Une richesse à partager et non pas à accumuler seulement pour soi


Mettre le Mystère pascal au centre de la vie signifie éprouver de la compassion pour les plaies du Christ crucifié perceptibles chez les nombreuses victimes innocentes des guerres, dans les atteintes à la vie, depuis le sein maternel jusqu’au troisième âge, sous les innombrables formes de violence, de catastrophes environnementales, de distribution inégale des biens de la terre, de traite des êtres humains dans tous aspects et d’appât du gain effréné qui est une forme d’idolâtrie.

Aujourd’hui encore, il est important de faire appel aux hommes et aux femmes de bonne volonté pour qu’ils partagent leurs biens avec ceux qui en ont le plus besoin en faisant l’aumône, comme une forme de participation personnelle à la construction d’un monde plus équitable. Le partage dans la charité rend l’homme plus humain, alors que l’accumulation risque de l’abrutir, en l’enfermant dans son propre égoïsme. Nous pouvons et nous devons aller encore plus loin, compte tenu des dimensions structurelles de l’économie. C’est pourquoi, en ce Carême 2020, du 26 au 28 mars, j’ai convoqué à Assise de jeunes économistes, entrepreneurs et porteurs de changement, dans le but de contribuer à l’esquisse d’une économie plus juste et plus inclusive que l’actuelle. Comme le Magistère de l’Église l’a répété à plusieurs reprises, la politique est une forme éminente de charité (cf. Pie XI, Discours aux Membres de la Fédération Universitaire Catholique Italienne, 18 décembre 1927). Ainsi en sera-t-il de la gestion de l’économie, basée sur ce même esprit évangélique qui est l’esprit des Béatitudes.

J’invoque l’intercession de la Très-Sainte Vierge Marie pour ce Carême à venir, afin que nous accueillions l’appel à nous laisser réconcilier avec Dieu, pour fixer le regard du cœur sur le Mystère pascal et nous convertir à un dialogue ouvert et sincère avec Dieu. C’est ainsi que nous pourrons devenir ce que le Christ dit de ses disciples : sel de la terre e lumière du monde (cf. Mt 5, 13-14).

FRANÇOIS