Troisième Béatitude, ou comment savoir si l’on est vraiment doux

L’héritage promis, c’est la paix retrouvée avec un frère

 « Tout le monde pourrait sembler doux quand tout est tranquille, mais comment réagit-on “sous pression”, si l’on est attaqué, offensé, agressé ? » interroge le pape François. Expert en discernement, il affirme que « la douceur se manifeste dans les moments de conflit, on la voit à la manière dont on réagit à une situation hostile ». D’ailleurs, « la douceur de Jésus se voit nettement pendant sa Passion », lui qui ne cherchait pas à se défendre, mais « s’abandonnait à celui qui juge avec justice », explique le pape.

Il a abordé la troisième des huit béatitudes, « Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage ». Le pape fait observer que la douceur et la possession de la terre « semblent incompatibles » puisque, « dans les guerres, le plus fort prévaut et conquiert d’autres terres ». Mais précisément, la terre dont parle Jésus ne se conquiert pas : elle est « la Terre de la Promesse » : « une promesse et un don pour le peuple de Dieu, et elle devient le signe de quelque chose de beaucoup plus grand qu’un simple territoire ». C’est « le salut » de nos frères, « le cœur d’autrui », « la paix retrouvée avec un frère ». Et, conclut le pape, « c’est là la terre à recevoir en héritage par la douceur ! »

 

Chers frères et sœurs, bonjour !

Dans la catéchèse de ce jour, nous abordons la troisième des huit béatitudes de l’Évangile de Matthieu : « Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage » (Mt 5,5).

Le terme « doux » employé ici veut dire littéralement aimable, bienveillant, gentil, sans violence. La douceur se manifeste dans les moments de conflit, on la voit à la manière dont on réagit à une situation hostile. Tout le monde pourrait sembler doux quand tout est tranquille, mais comment réagit-on « sous pression », si l’on est attaqué, offensé, agressé ?

Dans un passage, saint Paul rappelle « la douceur et la bienveillance du Christ » (2 Cor 10,1). Et saint Pierre, à son tour, rappelle l’attitude de Jésus pendant la Passion : il ne répondait ni ne menaçait, parce qu’il « s’abandonnait à celui qui juge avec justice » (1 P 2,23). Et la douceur de Jésus se voit nettement pendant sa Passion.

Dans l’Écriture, la parole « doux » indique également celui qui n’a pas de propriétés foncières et le fait que la troisième béatitude dise justement que les doux « recevront la terre en héritage » est donc frappant.

En réalité, cette béatitude reprend le psaume 37, que nous avons entendu au début de la catéchèse. Là aussi la douceur et la possession de la terre sont mises en relation. Si l’on y réfléchit bien, ces deux choses semblent incompatibles. En effet, la possession de la terre est typiquement du domaine du conflit : on se bat souvent pour un territoire, pour obtenir l’hégémonie sur une zone particulière. Dans les guerres, le plus fort prévaut et conquiert d’autres terres.

Mais regardons bien le verbe employé pour indiquer la possession des doux : ils ne conquièrent pas la terre ; on ne dit pas « heureux les doux, car ils conquerront la terre ». Il la « recevront en héritage ». Heureux les doux car ils « recevront en héritage » la terre. Dans les Écritures, le verbe « recevoir en héritage » a un sens encore plus grand. Le peuple de Dieu appelle « héritage » précisément la terre d’Israël qui est la Terre de la Promesse.

Cette terre est une promesse et un don pour le peuple de Dieu, et elle devient le signe de quelque chose de beaucoup plus grand qu’un simple territoire. Il y a une « terre », – permettez-moi de jouer sur les mots » – qui est le ciel, c’est-à-dire la terre vers laquelle nous marchons : les nouveaux cieux et la nouvelle terre vers lesquels nous allons (cf. Is 65,17 ; 66,22 ; 2 P 3,13 ; Ap 21,1).

Alors le doux est celui qui « reçoit en héritage » le plus sublime des territoires. Ce n’est pas un lâche, un « mou », qui se trouve une morale de repli pour rester en dehors des problèmes. C’est bien autre chose ! C’est une personne qui a reçu un héritage et ne veut pas le disperser. Le doux n’est pas quelqu’un d’accommodant mais c’est le disciple du Christ qui a appris à défendre une tout autre terre. Il défend sa paix, il défend sa relation à Dieu, il défend ses dons, les dons de Dieu, en protégeant la miséricorde, la fraternité, la confiance et l’espérance. Parce que les personnes douces sont des personnes miséricordieuses, fraternelles, confiantes et des personnes qui ont l’espérance.

Ici, nous devons mentionner le péché de colère, un mouvement violent dont nous connaissons tous la fougue. Qui ne s’est pas déjà mis en colère ? Nous devons renverser la béatitude et nous poser une question : combien de choses avons-nous détruites par la colère ? Combien de choses avons-nous perdues ? Un moment de colère peut détruire beaucoup de choses ; on perd le contrôle et on n’évalue pas ce qui est vraiment important, et l’on peut ruiner la relation avec un frère, parfois de façon irrémédiable. À cause de la colère, tant de frères ne se parlent plus, s’éloignent l’un de l’autre. C’est le contraire de la douceur. La douceur rassemble, la colère sépare.

La douceur peut conquérir beaucoup de choses. La douceur est capable de gagner les coeurs, de sauver les amitiés et bien d’autres choses, parce que les personnes s’emportent mais ensuite elles se calment, elles y réfléchissent et font marche arrière, et ainsi on peut reconstruire par la douceur.

La « terre » à conquérir » par la douceur est le salut de ce frère dont parle l’Évangile de Matthieu : « S’il t’écoute, tu as gagné ton frère » (Mt 18,15). Il n’y a pas de plus belle terre que le coeur d’autrui, il n’y a pas de territoire plus beau à gagner que la paix retrouvée avec un frère. Et c’est là la terre à recevoir en héritage par la douceur !

 

 

 

«Laisser les autres faire une brèche dans notre coeur»

 « Peut-on aimer de manière froide ? » ou « par devoir ? », interroge le pape François. « Sûrement pas », répond-il ; il faut « aimer l’autre de telle manière qu’on se lie à lui ou à elle jusqu’à partager sa douleur ». Et s’il existe « des personnes qui restent distantes, un pas en arrière », « il est important au contraire que les autres fassent une brèche dans notre coeur ». C’est pourquoi, a-t-il affirmé, il faut non seulement consoler les personnes affligées, mais aussi « réveiller les gens qui ne savent pas se laisser émouvoir par la douleur d’autrui ».

Poursuivant le nouveau cycle de ses catéchèses sur les Béatitudes au cinquième chapitre de l’Évangile de saint Matthieu, le pape François a médité sur la seconde : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés .

Le pape a donné une seconde signification à cette béatitude : Seront consolés « ceux qui pleurent le mal qu’ils ont commis, le bien qu’ils ont omis, la trahison de leur relation avec Dieu ». « Ce sont les pleurs, a-t-il expliqué, pour ne pas avoir aimé, parce qu’on a a coeur la vie des autres. Là, on pleure parce qu’on ne correspond pas au Seigneur qui nous aime tant, et la pensée du bien que l’on n’a pas fait nous attriste ; cela, c’est le sens du péché. Ceux-là disent : “J’ai blessé celui que j’aime” et cela les fait souffrir à en verser des larmes. Que Dieu soit béni si ces larmes viennent ! »

 

Chers frères et soeurs, bonjour !

Nous avons entrepris le voyage des Béatitudes et aujourd’hui, nous nous arrêtons sur la seconde : Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.

Dans la langue grecque, dans laquelle est écrit l’Évangile, cette béatitude est exprimée par un verbe qui n’est pas à la forme passive – en effet, les bienheureux ne subissent pas ces pleurs – mais à la forme active : « s’affligent » ; ils pleurent, mais de l’intérieur. C’est une attitude qui est devenue centrale dans la spiritualité chrétienne et que les pères du désert, les premiers moines de l’histoire, appelaient « penthos », c’est-à-dire une douleur intérieure qui ouvre à une relation avec le Seigneur et avec son prochain, une relation renouvelée avec le Seigneur et avec son prochain.

Dans les Écritures, ces pleurs peuvent avoir deux aspects : le premier concerne la mort ou la souffrance de quelqu’un. L’autre aspect, ce sont les larmes à cause du péché – de son propre péché – quand le coeur saigne de la douleur d’avoir offensé Dieu et le prochain. Il s’agit donc d’aimer l’autre de telle manière qu’on se lie à lui ou à elle jusqu’à partager sa douleur. Il y a des personnes qui restent distantes, un pas en arrière ; il est important au contraire que les autres fassent une brèche dans notre coeur.

J’ai souvent parlé du don des larmes et dit combien il est précieux.1 Peut-on aimer de manière froide ? Peut-on aimer par fonction, par devoir ? Sûrement pas. Il y a des personnes affligées à consoler, mais parfois il y a des personnes consolées à affliger, à réveiller, qui ont un coeur de pierre et qui ont oublié comment on pleure. Il faut aussi réveiller les gens qui ne savent pas se laisser émouvoir par la douleur d’autrui.

Le deuil, par exemple, est un chemin amer, mais il peut être utile pour ouvrir les yeux sur la vie et sur la valeur sacrée et irremplaçable de toute personne et, à ce moment-là, on réalise combien le temps est bref.

Il y a une seconde signification de cette béatitude paradoxale : pleurer son péché.

Ici, il faut distinguer : il y a ceux qui sont en colère parce qu’ils ont fait une erreur. Mais cela, c’est de l’orgueil. En revanche, il y a ceux qui pleurent le mal qu’ils ont commis, le bien qu’ils ont omis, la trahison de leur relation avec Dieu. Cela, ce sont les pleurs pour ne pas avoir aimé, parce qu’on a a coeur la vie des autres. Là, on pleure parce qu’on ne correspond pas au Seigneur qui nous aime tant, et la pensée du bien que l’on n’a pas fait nous attriste ; cela, c’est le sens du péché. Ceux-là disent : « J’ai blessé celui que j’aime » et cela les fait souffrir à en verser des larmes. Que Dieu soit béni si ces larmes viennent !

C’est la question de nos propres erreurs à affronter, difficile mais vitale. Pensons aux pleurs de saint Pierre, qui le conduiront à un amour nouveau et bien plus vrai : ce sont des larmes qui purifient, qui renouvellent. Pierre a regardé Jésus et a pleuré : son coeur a été renouvelé. À la différence de Juda, qui n’a pas accepté de s’être trompé et, le pauvre, il s’est suicidé. Comprendre son péché est un don de Dieu, c’est une oeuvre de l’Esprit Saint. Tout seuls, nous ne pouvons pas comprendre le péché. C’est une grâce à demander. Seigneur, que je comprenne le mal que j’ai fait ou que je peux faire. C’est un très grand don et une fois que l’on a compris cela, viennent les larmes du repentir.

L’un des premiers moines, Éphrem le Syrien affirme qu’un visage lavé par les larmes est indiciblement beau (cf. Discours ascétique). La beauté du repentir, la beauté des pleurs, la beauté de la contrition ! Comme toujours, la vie chrétienne trouve sa meilleure expression dans la miséricorde. Sage et bienheureux celui qui accueille la douleur liée à l’amour, parce qu’il recevra la consolation de l’Esprit Saint, qui est la tendresse de Dieu qui pardonne et corrige. Dieu pardonne toujours : n’oublions pas cela. Dieu pardonne toujours, même les péchés les plus graves, toujours. Le problème est en nous, qui nous lassons de demander pardon, nous nous refermons sur nous-mêmes et ne demandons pas le pardon. C’est le problème ; mais lui, il est là pour pardonner.

Si nous gardons toujours présent à l’esprit que Dieu « ne nous traite pas selon nos péchés et ne nous rend pas selon nos fautes » (Ps 103, 10), nous vivons dans la miséricorde et dans la compassion, et l’amour apparaît en nous. Que le Seigneur nous accorde d’aimer en abondance, d’aimer avec le sourire, avec la proximité, avec le service et aussi avec les pleurs.

 

 

 

« Nous devenons aveugles si nous ne regardons pas le Seigneur tous les jours »

Le pape François indique le « secret » de la vie consacrée et de la vieillesse comblée, dans son homélie pour la fête de la Présentation de Jésus au Temple de Jérusalem, Journée mondiale de la vie consacrée.

Le pape a invité à voir ce que font le vieillard Syméon et la prophétesse Anne, selon le récit de l’Evangile de saint Luc (Lc 2, 22-40).

Le pape a suggéré cette grâce à demander: « Pour avoir le regard juste sur la vie, demandons de savoir voir la grâce de Dieu pour nous, comme Syméon. »

 

 

 «Mes yeux ont vu le salut» (Lc 2, 30). Ce sont les paroles de Syméon que l’Evangile présente comme un homme simple: «un homme juste et religieux» – dit le texte (v. 25). Mais, de tous les hommes qui étaient au temple, lui seul a vu en Jésus le Sauveur. Qu’a-t-il vu? Un enfant: un petit, fragile et simple enfant. Mais là, il a vu le salut, parce que l’Esprit Saint lui a fait reconnaître dans ce tendre nouveau-né «le Messie du Seigneur» (v. 26). En le prenant dans ses bras, il a perçu, dans la foi, qu’en lui Dieu accomplissait ses promesses. Et lui, Syméon, pouvait s’en aller en paix: il avait vu la grâce qui vaut plus que la vie (cf. Ps 63, 4), et il n’attendait plus rien.

Même vous, chers frères et sœurs consacrés, vous êtes des hommes et des femmes simples qui ont vu le trésor qui vaut plus que tous les avoirs du monde. Pour lui, vous avez laissé des choses précieuses, comme les biens, comme fonder votre famille. Pourquoi l’avez-vous fait? Parce que vous êtes devenus amoureux de Jésus, vous avez vu tout en lui et, captivés par son regard, vous avez laissé le reste. La vie consacrée est cette vision. C’est voir ce qui compte dans la vie. C’est accueillir le don du Seigneur les bras ouverts, comme fit Syméon. Voici ce que voient les yeux des consacrés: la grâce de Dieu reversée dans leurs mains. La consacrée est celle qui, chaque jour, se regarde et dit: “tout est don, tout est grâce”. Chers frères et sœurs, nous ne méritons pas la vie religieuse, c’est un don d’amour que nous avons reçu.

Mes yeux ont vu ton salut. Ce sont les paroles que nous répétons chaque soir pendant les Complies. Avec elles, nous concluons la journée en disant: “Seigneur, mon salut vient de Toi, mes mains ne sont pas vides, mais pleines de ta grâce”. Savoir voir la grâce est le point de départ. Regarder en arrière; relire son histoire et y voir le don fidèle de Dieu: non seulement dans les grands moments de la vie, mais aussi dans les fragilités, dans les faiblesses, dans les misères. Le tentateur, le diable insiste sur nos misères, nos mains vides: “Après toutes ces années tu ne t’es pas amélioré, tu n’as pas réalisé ce que tu pouvais, ils ne t’ont pas laissé faire ce vers quoi tu étais porté, tu n’as pas toujours été fidèle, tu n’es pas capable…” et ainsi de suite. Chacun d’entre nous connaît bien cette histoire, ces paroles. Nous voyons que cela est en partie vrai et nous suivons des pensées et des sentiments qui nous désorientent. Et nous risquons de perdre la boussole, qui est la gratuité de Dieu. Parce que Dieu nous aime toujours et il se donne à nous, même dans nos misères. Saint Jérôme donnait tant de choses au Seigneur et le Seigneur en demandait davantage. Il lui a dit: ‘‘Mais, Seigneur, je t’ai tout donné, tout, que manque-t-il?’’ – ‘‘Tes péchés, tes misères, donne-moi tes misères’’. Lorsque nous gardons le regard fixé sur lui, nous nous ouvrons au pardon qui nous renouvelle et nous sommes confirmés par sa fidélité. Aujourd’hui nous pouvons nous demander: “Moi, vers qui j’oriente mon regard: vers le Seigneur ou vers moi?”. Celui qui sait voir avant tout la grâce de Dieu, découvre l’antidote au manque de confiance et au regard mondain.

Car cette tentation menace la vie religieuse: avoir un regard mondain. C’est le regard qui ne voit plus la grâce de Dieu comme protagoniste de la vie et qui va à la recherche d’un substitut: un peu de succès, une consolation affective, faire finalement ce que je veux. Mais la vie consacrée, lorsqu’elle ne s’articule plus autour de la grâce de Dieu, se replie sur le moi. Elle perd son élan, elle s’installe, elle stagne. Et nous savons ce qui arrive: on réclame ses espaces et ses droits, on se laisse entraîner par des ragots et des méchancetés, on s’indigne pour chaque petite chose qui ne va pas et on entonne les litanies de plaintes– les jérémiades, ‘‘père jérémiades’’, ‘‘sœur jérémiades’’ : au sujet des frères, des sœurs, de la communauté, de l’Eglise, de la société. On ne voit plus le Seigneur dans toute chose, mais seulement le monde avec ses dynamiques, et le cœur se crispe. On prend ainsi de petites habitudes et on devient pragmatique tandis qu’à l’intérieur augmentent la tristesse et le manque de confiance qui dégénèrent en résignation. Voici ce vers quoi porte le regard mondain. La grande Thérèse disait à ses sœurs: ‘‘Malheur à la sœur qui répète ‘on a commis une injustice à mon égard’, malheur!’’.

Pour avoir le regard juste sur la vie, demandons de savoir voir la grâce de Dieu pour nous, comme Syméon. L’Evangile répète par trois fois qu’il était familier avec l’Esprit Saint, qui était sur lui, qui l’inspirait, qui l’attirait (cf. vv. 25-27). Il était familier avec l’Esprit Saint, avec l’amour de Dieu. La vie consacrée, si elle reste solide dans l’amour du Seigneur, voit la beauté. Elle voit que la pauvreté n’est pas un effort titanesque, mais une liberté supérieure, qui nous donne Dieu et les autres comme les vraies richesses. Elle voit que la chasteté n’est pas une stérilité austère, mais le chemin pour aimer sans posséder. Elle voit que l’obéissance n’est pas une discipline, mais la victoire sur notre anarchie, dans le style de Jésus. Dans une région touchée par le tremblement de terre en Italie – en parlant de pauvreté et de vie communautaire – il y avait un monastère bénédictin détruit et un autre monastère a transféré des sœurs chez eux. Mais elles y sont restées peu de temps: elles n’étaient pas heureuses, elles pensaient au monastère qu’elles avaient quitté, aux gens de là-bas. Et en fin de compte, elles ont décidé de retourner et d’installer le monastère dans deux caravanes. Au lieu d’être dans un grand monastère, à l’aise, elles étaient comme des puces, là, toutes ensemble, mais heureuses dans la pauvreté. Cela s’est passé l’année dernière. C’est beau!

Mes yeux ont vu ton salut. Syméon voit Jésus petit, humble, venu pour servir et non pour être servi, et il se définit lui-même serviteur. Il dit, en effet : «Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix» (v. 29). Celui qui garde le regard sur Jésus apprend à vivre pour servir. Il n’attend pas que les autres commencent, mais il se met à la recherche du prochain, comme Syméon qui cherchait Jésus au temple. Dans la vie consacrée, où se trouve mon prochain? Voilà la question: où se trouve le prochain? Avant tout, dans sa propre communauté. La grâce de savoir chercher Jésus dans les frères et les sœurs que nous avons reçus doit être demandée. C’est là que l’on commence à mettre en pratique la charité: là où tu vis, en accueillant les frères et les sœurs avec leur pauvreté, comme Syméon accueillit Jésus simple et pauvre. Aujourd’hui, beaucoup voient dans les autres seulement des obstacles et des complications. Nous avons besoin de regards qui cherchent le prochain, qui rapprochent celui qui est loin. Les religieux et les religieuses, des hommes et des femmes qui vivent pour imiter Jésus, sont appelés à implanter dans le monde son regard, le regard de la compassion, le regard qui va à la recherche de ceux qui sont loin; qui ne condamne pas, mais qui encourage, qui libère, qui console, le regard de la compassion. C’est un leitmotiv de l’Évangile; tant de fois en parlant, Jésus dit: ‘‘il a eu de la compassion’’. C’est l’abaissement de Jésus vers chacun d’entre nous.

Mes yeux ont vu ton salut. Les yeux de Syméon ont vu le salut parce qu’ils l’attendaient (cf. v. 25). C’étaient des yeux qui attendaient, qui espéraient. Ils cherchaient la lumière et ils ont vu la lumière des nations (cf. v. 32). C’étaient des yeux fatigués, mais illuminés d’espérance. Le regard des personnes consacrées ne peut qu’être un regard d’espérance. Savoir espérer. En regardant autour de soi, il est facile de perdre l’espérance: les choses qui ne vont pas, la baisse des vocations…Pèse encore la tentation du regard mondain, qui anéantit l’espérance. Mais regardons l’Evangile et voyons Syméon et Anne: c’étaient des personnes âgées, seules, et pourtant elles n’avaient pas perdu l’espérance, parce qu’elles restaient en contact avec le Seigneur. Anne «ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière» (v. 37). Voici le secret: ne pas s’éloigner du Seigneur, source d’espérance. Nous devenons aveugles si nous ne regardons pas le Seigneur tous les jours, si nous ne l’adorons pas. Adorer le Seigneur!

Chers frères et sœurs, remercions Dieu pour le don de la vie consacrée et demandons un regard nouveau, qui sache voir la grâce, qui sache chercher le prochain, qui sache espérer. Alors, nos yeux verront aussi le salut.

 

 

 

Une pauvreté au service de la liberté

 « Pauvres de cœur », nous n’avons pas besoin de le devenir, déclare le pape François, car « nous le sommes déjà ! Nous sommes pauvres… Nous avons besoin de tout. Nous sommes tous pauvres de cœur, nous sommes des mendiants. C’est la condition humaine ». Le pape a souligné combien l’expérience de sa propre vulnérabilité est commune à tous. « Il n’existe pas de maquillage pour couvrir cette vulnérabilité », a-t-il dit avec humour. Mais la Bonne Nouvelle apportée par le Christ est que « nous avons reçu le droit d’être pauvres de cœur, parce que c’est là le chemin du Royaume de Dieu ».

Le pape François a abordé la première des huit Béatitudes : « Heureux les pauvres de cœur, car le Royaume des cieux est à eux ».

Quel est alors ce Royaume des cieux qui appartient aux pauvres de cœur ? « Règne vraiment celui qui sait aimer le véritable bien plus que lui-même. Et c’est cela, le pouvoir de Dieu », répond le pape. Le Christ s’est « montré puissant, a-t-il expliqué, parce qu’il a su faire ce que les rois de la terre ne font pas : donner sa vie pour les hommes. Et c’est cela, le vrai pouvoir. Le pouvoir de la fraternité, le pouvoir de la charité, le pouvoir de l’amour, le pouvoir de l’humilité. Voilà ce qu’a fait le Christ ». Et le pape de conclure : « Celui qui a ce pouvoir de l’humilité, du service, de la fraternité est libre. La pauvreté dont les Béatitudes font l’éloge est au service de cette liberté. »

 

Chers frères et sœurs, bonjour !

Nous abordons aujourd’hui la première des huit Béatitudes de l’Évangile de Matthieu. Jésus commence à proclamer son chemin du bonheur par une annonce paradoxale : « Heureux les pauvres de cœur, car le Royaume des cieux est à eux » (5,3). Une voie surprenante et un étrange objet de béatitude : la pauvreté.

Nous devons nous demander : qu’est-ce qu’on entend ici par « pauvres » ? Si Matthieu n’employait que ce mot, il aurait simplement une signification économique, c’est-à-dire qu’il indiquerait les personnes qui ont peu ou qui n’ont pas du tout de moyens de subsistance et qui ont besoin de l’aide des autres.

Mais l’Évangile de Matthieu, à la différence de celui de Luc, parle de « pauvres de cœur ». Que veut-il dire ? L’esprit (en français : le cœur, ndr) selon la Bible, est le souffle de la vie que Dieu a communiqué à Adam ; c’est notre dimension la plus intime, disons la dimension spirituelle, la plus intime, celle qui fait de nous des personnes humaines, le noyau profond de notre être. Alors les « pauvres de cœur » sont ceux qui sont et qui se sentent pauvres, mendiants, dans l’intime de leur être. Jésus les proclame heureux, parce que c’est à eux qu’appartient le Royaume des cieux.

Combien de fois nous a-t-on dit le contraire ! Il faut être quelque chose dans la vie, être quelqu’un… Il faut se faire un nom… C’est de là que nait la solitude et la tristesse : si je dois être « quelqu’un », je suis en compétition avec les autres et je vis dans la préoccupation obsessionnelle de mon ego. Si je n’accepte pas d’être pauvre, je prends en haine tout ce qui me rappelle ma fragilité. Parce que cette fragilité m’empêche de devenir une personne importante, un riche non seulement d’argent, mais de réputation, de tout.

Toute personne, face à elle-même, sait bien que, quel que soit le mal qu’elle se donne, elle reste toujours radicalement incomplète et vulnérable. Il n’existe pas de maquillage pour couvrir cette vulnérabilité. Chacun de nous est vulnérable, à l’intérieur. Il doit voir où. Mais comme on vit mal, si l’on refuse ses propres limites ! On vit mal. On ne digère pas sa limite, elle est là. Les personnes orgueilleuses ne demandent pas d’aide, ne peuvent pas demander d’aide, il ne leur vient pas à l’esprit de demander de l’aide parce qu’elles doivent montrer qu’elles sont auto-suffisantes. Et combien parmi elles ont besoin d’aide, mais l’orgueil empêche de demander de l’aide.

Et comme il est difficile d’admettre une erreur et de demander pardon ! Quand je donne un conseil aux jeunes époux, qui me demandent comment bien vivre leur mariage, je leur dis : « Il y a trois mots magiques : s’il te plaît, merci, excuse-moi ». Ce sont des mots qui viennent de la pauvreté de coeur. Il ne faut pas être envahissant, mais demander la permission : « Que penses-tu de faire ceci ? », ainsi il y a un dialogue en famille, l’épouse et l’époux dialoguent. « Tu as fait cela pour moi, merci, j’en avais besoin ». Et puis on fait toujours des erreurs, on glisse : « Excuse-moi ! ». Et en général, les couples, les jeunes ménages, ceux qui viennent ici et ils sont nombreux, me disent : « Le troisième est le plus difficile », s’excuser, demander pardon. Parce que l’orgueilleux n’y arrive pas. Il ne peut pas s’excuser : il a toujours raison. Il n’est pas pauvre de cœur. En revanche, le Seigneur ne se lasse jamais de pardonner ; c’est nous qui nous lassons de demander pardon. (cf. Angelus, 17 mars 2013). La lassitude de demander pardon : c’est une mauvaise maladie !

Pourquoi est-il difficile de demander pardon ? Parce que cela humilie notre image hypocrite. Et pourtant, vivre en cherchant à occulter nos propres carences est fatigant et angoissant. Jésus-Christ nous dit : être pauvre est une occasion de grâce : et il nous montre l’issue de cette lassitude. Nous avons reçu le droit d’être pauvres de cœur, parce que c’est là le chemin du Royaume de Dieu.

Mais il faut redire quelque chose qui est fondamental : nous ne devons pas nous transformer pour devenir pauvres de cœur, nous ne devons faire aucune transformation parce que nous le sommes déjà ! Nous sommes pauvres… ou, plus clairement : nous sommes de « pauvres types » de cœur ! Nous avons besoin de tout. Nous sommes tous pauvres de cœur, nous sommes des mendiants. C’est la condition humaine.

Le Royaume de Dieu appartient aux pauvres de cœur. Il y a ceux qui ont les royaumes de ce monde : ils ont des biens et ils ont le confort. Mais ce sont des royaumes qui prennent fin. Le pouvoir des hommes, même les empires les plus grands, passent et disparaissent. Nous voyons si souvent aux nouvelles télévisées ou dans les journaux que tel gouvernant fort, puissant, ou tel gouvernement qui existait hier et qui n’existe plus aujourd’hui, est tombé. Les richesses de ce monde passent, même l’argent. Les personnes âgées nous enseignaient que le linceul n’avait pas de poche. C’est vrai. Je n’ai jamais vu, derrière un cortège funèbre, un camion pour le déménagement : personne n’emporte rien avec soi. Ces richesses restent ici.

Le Royaume de Dieu appartient aux pauvres de cœur. Il y a ceux qui ont les royaumes de ce monde, ils ont des biens et ils ont le confort. Mais nous savons comment ils finissent. Règne vraiment celui qui sait aimer le véritable bien plus que lui-même. Et c’est cela, le pouvoir de Dieu.

En quoi le Christ s’est-il montré puissant ? Parce qu’il a su faire ce que les rois de la terre ne font pas : donner sa vie pour les hommes. Et c’est cela, le vrai pouvoir. Le pouvoir de la fraternité, le pouvoir de la charité, le pouvoir de l’amour, le pouvoir de l’humilité. Voilà ce qu’a fait le Christ.

C’est en cela qu’est la vraie liberté : celui qui a ce pouvoir de l’humilité, du service, de la fraternité est libre. La pauvreté dont les Béatitudes font l’éloge est au service de cette liberté.

Parce qu’il y a une pauvreté que nous devons accepter, celle de notre être, et une pauvreté que nous devons, en revanche, chercher, la pauvreté concrète, des choses de ce monde, pour être libres et pouvoir aimer. Nous devons toujours chercher la liberté du cœur, celle qui plonge ses racines dans la pauvreté de notre être.

 

 

 

Nouvelle série de catéchèses sur les Béatitudes

Les « Béatitudes » contiennent la « carte d’identité » du chrétien, parce qu’elles dessinent le visage de Jésus lui-même, son style de vie ». C’est ce qu’a d’emblée affirmé le pape François dans sa catéchèse sur cette « voie du bonheur » que Jésus nous propose, « “sa” voie » : « la patience, la pauvreté, le service des autres, la consolation… Ceux qui progressent dans ces domaines sont heureux et seront bienheureux », parce que, a insisté le pape, « les Béatitudes te conduisent à la joie, toujours ; elles sont la voie pour atteindre la joie ».

Le pape a entamé un nouveau cycle de catéchèses sur le passage de l’Évangile de saint Matthieu qui traite des Béatitudes (chapitre 5, versets 1 à 11).

Ébauchant une analyse textuelle du célèbre « Discours sur la montagne », le pape a souligné que « le motif de la béatitude n’est pas la situation actuelle mais la nouvelle condition que les bienheureux reçoivent de Dieu comme un don » car, a-t-il fait observer, « Dieu choisit souvent des chemins impensables, peut-être ceux de nos limites, de nos larmes, de nos échecs » pour conduire à la « joie pascale, celle qui porte des stigmates mais qui est vivante, qui a traversé la mort et a fait l’expérience de la puissance de Dieu ».

 

Chers frères et sœurs, bonjour !

Nous entamons aujourd’hui une série de catéchèses sur les Béatitudes dans l’Évangile de Matthieu (5,1-11). Ce texte, qui ouvre le « Discours sur la montagne » et qui a éclairé la vie des croyants, et même de nombreux non-croyants. Il est difficile de ne pas être touché par ces paroles de Jésus, et il est juste d’avoir le désir de les comprendre et de les accueillir toujours plus profondément. Les Béatitudes contiennent la « carte d’identité » du chrétien – c’est notre carte d’identité –, parce qu’elles dessinent le visage de Jésus lui-même, son style de vie.

Nous allons maintenant situer dans leur ensemble ces paroles de Jésus ; dans les prochaines catéchèses, nous commenterons chacune des Béatitudes, l’une après l’autre.

Avant tout, il est important de voir comment a eu lieu la proclamation de ce message : Jésus, voyant les foules qui le suivent, monte sur la pente douce qui entoure le lac de Galilée, se met à s’asseoir et, s’adressant à ses disciples, annonce les Béatitudes. Le message s’adresse donc aux disciples, mais à l’horizon, il y a les foules, c’est-à-dire toute l’humanité. C’est un message pour toute l’humanité.

En outre, la « montagne » renvoie au Sinaï, où Dieu donna à Moïse les Commandements. Jésus commence à enseigner une nouvelle loi : être pauvres, être doux, être miséricordieux… Ces « nouveaux commandements » sont bien plus que des normes. En effet, Jésus n’impose rien, mais il dévoile la voie du bonheur – sa voie – répétant huit fois le mot « heureux ».

Chaque Béatitude se compose de trois parties. D’abord, il y a toujours le mot « heureux » ; puis vient la situation dans laquelle se trouvent ceux qui sont heureux : la pauvreté de cœur, l’affliction, la faim et la soif de justice, etc. ; enfin, il y a le motif de la béatitude, introduit par la conjonction « car » : « Heureux ceux-ci car…, heureux ceux-là car… ». Ce sont les huit béatitudes et ce serait beau de les apprendre par cœur pour les répéter, pour avoir vraiment dans la tête et dans le cœur cette loi que nous a donnée Jésus.

Faisons attention à cet aspect : le motif de la béatitude n’est pas la situation actuelle mais la nouvelle condition que les bienheureux reçoivent de Dieu comme un don : « car le Royaume des cieux est à eux », « car ils seront consolés », « car ils recevront la terre en héritage », etc.

Dans le troisième élément, qui est précisément le motif du bonheur, Jésus emploie souvent un futur à la forme passive : « ils seront consolés », « ils recevront la terre en héritage », « ils seront rassasiés », « ils obtiendront miséricorde », « ils seront appelés fils de Dieu ».

Mais que signifie le mot « heureux » ? Pourquoi chacune des huit Béatitudes commence-t-elle par le mot « heureux » ? Le terme originel n’indique pas quelqu’un qui a l’estomac plein ou qui a une vie facile, mais c’est une personne qui est dans une condition de grâce, qui progresse dans la grâce de Dieu et qui progresse dans la voie de Dieu : la patience, la pauvreté, le service des autres, la consolation… Ceux qui progressent dans ces domaines sont heureux et seront bienheureux.

Pour se donner à nous, Dieu choisit souvent des chemins impensables, peut-être ceux de nos limites, de nos larmes, de nos échecs. C’est la joie pascale dont parlent nos frères orientaux, celle qui porte des stigmates mais qui est vivante, qui a traversé la mort et a fait l’expérience de la puissance de Dieu. Les Béatitudes te conduisent à la joie, toujours ; elles sont la voie pour atteindre la joie.

Cela nous fera du bien de prendre l’Évangile de Matthieu aujourd’hui, au chapitre cinq, versets un à onze, et de lire les Béatitudes – peut-être plusieurs fois au cours de la semaine – pour comprendre ce chemin si beau, si sûr, du bonheur que le Seigneur nous propose.