« Nous vous en supplions au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2Co 5, 20)

Chers frères et sœurs!

Cette année encore, le Seigneur nous accorde un temps favorable pour nous préparer à célébrer avec un cœur renouvelé le grand Mystère de la mort et de la résurrection de Jésus, pierre angulaire de la vie chrétienne personnelle et communautaire. Il nous faut constamment revenir à ce Mystère, avec notre esprit et notre cœur. En effet, ce Mystère ne cesse de grandir en nous, dans la mesure où nous nous laissons entraîner par son dynamisme spirituel et y adhérons par une réponse libre et généreuse.

1.      Le Mystère pascal, fondement de la conversion


La joie du chrétien découle de l’écoute et de l’accueil de la Bonne Nouvelle de la mort et de la résurrection de Jésus : le kérygme. Il résume le Mystère d’un amour « si réel, si vrai, si concret qu’il nous offre une relation faite de dialogue sincère et fécond » (Exhort. ap. Christus vivit, n. 117). Celui qui croit en cette annonce rejette le mensonge selon lequel notre vie aurait son origine en nous-même, alors qu’en réalité elle jaillit de l’amour de Dieu le Père, de sa volonté de donner la vie en abondance (cf. Jn 10, 10). En revanche, si nous écoutons la voix envoûtante du “père du mensonge” (cf. Jn 8, 45), nous risquons de sombrer dans l’abîme du non-sens, de vivre l’enfer dès ici-bas sur terre, comme en témoignent malheureusement de nombreux événements dramatiques de l’expérience humaine personnelle et collective.

En ce Carême de l’année 2020, je voudrais donc étendre à tous les chrétiens ce que j’ai déjà écrit aux jeunes dans l’Exhortation Apostolique Christus vivit: « Regarde les bras ouverts du Christ crucifié, laisse-toi sauver encore et encore. Et quand tu t’approches pour confesser tes péchés, crois fermement en sa miséricorde qui te libère de la faute. Contemple son sang répandu avec tant d’amour et laisse-toi purifier par lui. Tu pourras ainsi renaître de nouveau » (n. 123). La Pâque de Jésus n’est pas un événement du passé : par la puissance de l’Esprit Saint, elle est toujours actuelle et nous permet de regarder et de toucher avec foi la chair du Christ chez tant de personnes souffrantes.

2. Urgence de la conversion


Il est salutaire de contempler plus profondément le Mystère pascal, grâce auquel la miséricorde de Dieu nous a été donnée. L’expérience de la miséricorde, en effet, n’est possible que dans un ‘‘face à face’’ avec le Seigneur crucifié et ressuscité « qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20). Un dialogue cœur à cœur, d’ami à ami. C’est pourquoi la prière est si importante en ce temps de Carême. Avant d’être un devoir, elle exprime le besoin de correspondre à l’amour de Dieu qui nous précède et nous soutient toujours. En effet, le chrétien prie tout en ayant conscience d’être aimé malgré son indignité. La prière peut prendre différentes formes, mais ce qui compte vraiment aux yeux de Dieu, c’est qu’elle creuse en nous jusqu’à réussir à entamer la dureté de notre cœur, afin de le convertir toujours plus à lui et à sa volonté.

En ce temps favorable, laissons-nous donc conduire comme Israël dans le désert (cf. Os 2, 16), afin que nous puissions enfin entendre la voix de notre Époux, pour la faire résonner en nous avec plus de profondeur et de disponibilité. Plus nous nous laisserons impliquer par sa Parole, plus nous pourrons expérimenter sa miséricorde gratuite envers nous. Ne laissons donc pas passer ce temps de grâce en vain, dans l’illusion présomptueuse d’être nous-mêmes les maîtres du temps et des modes de notre conversion à lui.

3. La volonté passionnée de Dieu de dialoguer avec ses enfants


Le fait que le Seigneur nous offre, une fois de plus, un temps favorable pour notre conversion, ne doit jamais être tenu pour acquis. Cette nouvelle opportunité devrait éveiller en nous un sentiment de gratitude et nous secouer de notre torpeur. Malgré la présence, parfois dramatique, du mal dans nos vies ainsi que dans la vie de l’Église et du monde, cet espace offert pour un changement de cap exprime la volonté tenace de Dieu de ne pas interrompre le dialogue du salut avec nous. En Jésus crucifié, qu’il «a fait péché pour nous» (2Co 5, 21), cette volonté est arrivée au point de faire retomber tous nos péchés sur son Fils au point de « retourner Dieu contre lui-même », comme le dit le Pape Benoît XVI (cf. Enc. Deus caritas est, n. 12). En effet, Dieu aime aussi ses ennemis (cf. Mt 5, 43-48).

Le dialogue que Dieu par le Mystère pascal de son Fils veut établir avec chaque homme n’est pas comme celui attribué aux habitants d’Athènes, qui «n’avaient d’autre passe-temps que de dire ou écouter les dernières nouveautés» (Ac 17, 21). Ce genre de bavardage, dicté par une curiosité vide et superficielle, caractérise la mondanité de tous les temps et, de nos jours, il peut aussi se faufiler dans un usage trompeur des moyens de communication.

4. Une richesse à partager et non pas à accumuler seulement pour soi


Mettre le Mystère pascal au centre de la vie signifie éprouver de la compassion pour les plaies du Christ crucifié perceptibles chez les nombreuses victimes innocentes des guerres, dans les atteintes à la vie, depuis le sein maternel jusqu’au troisième âge, sous les innombrables formes de violence, de catastrophes environnementales, de distribution inégale des biens de la terre, de traite des êtres humains dans tous aspects et d’appât du gain effréné qui est une forme d’idolâtrie.

Aujourd’hui encore, il est important de faire appel aux hommes et aux femmes de bonne volonté pour qu’ils partagent leurs biens avec ceux qui en ont le plus besoin en faisant l’aumône, comme une forme de participation personnelle à la construction d’un monde plus équitable. Le partage dans la charité rend l’homme plus humain, alors que l’accumulation risque de l’abrutir, en l’enfermant dans son propre égoïsme. Nous pouvons et nous devons aller encore plus loin, compte tenu des dimensions structurelles de l’économie. C’est pourquoi, en ce Carême 2020, du 26 au 28 mars, j’ai convoqué à Assise de jeunes économistes, entrepreneurs et porteurs de changement, dans le but de contribuer à l’esquisse d’une économie plus juste et plus inclusive que l’actuelle. Comme le Magistère de l’Église l’a répété à plusieurs reprises, la politique est une forme éminente de charité (cf. Pie XI, Discours aux Membres de la Fédération Universitaire Catholique Italienne, 18 décembre 1927). Ainsi en sera-t-il de la gestion de l’économie, basée sur ce même esprit évangélique qui est l’esprit des Béatitudes.

J’invoque l’intercession de la Très-Sainte Vierge Marie pour ce Carême à venir, afin que nous accueillions l’appel à nous laisser réconcilier avec Dieu, pour fixer le regard du cœur sur le Mystère pascal et nous convertir à un dialogue ouvert et sincère avec Dieu. C’est ainsi que nous pourrons devenir ce que le Christ dit de ses disciples : sel de la terre e lumière du monde (cf. Mt 5, 13-14).

FRANÇOIS                                          

 

 

 

 « Querida Amazonia »: « Au peuple de Dieu » (texte complet)

Tout le « peuple de Dieu » est concerné et « toutes les personnes de bonne volonté »

 

Tout le « peuple de Dieu » est concerné et « toutes les personnes de bonne volonté », comme le titre l’atteste, par cette « lettre d’amour » du pape François à l’Amazonie qui commence par ces mots « Chère Amazonie », dans l’original espagnol, « Querida Amazonia », publiée ce 12 février 2020. Elle a été bouclée en décembre dernier et elle est en date du 2 février.

Le pape confirme cette universalité de la responsabilité pour l’Amazonie dans un tweet de ce 12 février: « J’adresse cette Exhortation au monde entier, pour aider à réveiller l’affection et la préoccupation pour l’Amazonie, une terre qui est aussi la “nôtre”. »

Le pape y dit, en se laissant inspirer per la poésie et la mystique, ses quatre grands rêves pour l’Amazonie, mais ne nous y méprenons pas, ce sont des rêves qui doivent prendre corps dans la réalité de la forêt et des villes amazoniennes distribuées sur 9 pays concrets.

Voici le texte ne français de l’exhortation apostolique qui noue la gerbe des travaux du synode d’octobre 2019 et va certainement faire aimer l’Amazonie pour que beaucoup, et notamment des prêtres choisissent l’Amazonie: la générosité, le zèle apostolique c’est la « solution » promue par le pape pour faire accéder les catholiques d’Amazonie à l’eucharistie et au sacrement du pardon.

Quant à la place des femmes, le pape leur rend hommage et met en garde contre ce qui serait une « cléricalisation » de leurs charismes.

Le pape confie le présent et l’avenir de l’Amazonie à sa mère et à sa reine, la Vierge Marie.

AB

EXHORTATION APOSTOLIQUE POST-SYNODALE

QUERIDA AMAZONIA

DU SAINT-PÈRE FRANÇOIS

AU PEUPLE DE DIEU
ET À TOUTES LES PERSONNES DE BONNE VOLONTÉ

1. L’Amazonie bien-aimée se présente au monde dans toute sa splendeur, son drame et son mystère. Dieu nous a fait la grâce de l’avoir tenue spécialement présente au cours du Synode qui s’est déroulé à Rome du 6 au 27 octobre, et qui s’est achevé par un texte ayant pour titre Amazonie : nouveaux chemins pour l’Église et pour une écologie intégrale.

Le sens de cette Exhortation

2. J’ai écouté les interventions pendant le Synode et j’ai lu avec intérêt les contributions des cercles mineurs. Dans cette Exhortation, je souhaite exprimer les résonnances qu’a provoquées en moi ce parcours de dialogue et de discernement. Je ne développerai pas toutes les questions abondamment exposées dans le Document de conclusion. Je ne prétends pas le remplacer ni le répéter. Je désire seulement fournir un bref cadre de réflexions qui incarne, dans la réalité amazonienne, une synthèse de certaines grandes préoccupations que j’ai exprimées dans mes documents antérieurs, et qui aide et oriente vers une réception harmonieuse, créative et fructueuse de tout le chemin synodal.

3. En même temps, je veux présenter officiellement ce Document qui nous expose les conclusions du Synode auquel ont collaboré de nombreuses personnes qui connaissent, mieux que moi et que la Curie romaine, la problématique de l’Amazonie, parce qu’elles y vivent, elles y souffrent et elles l’aiment avec passion. J’ai préféré ne pas citer ce Document dans cette Exhortation parce que j’invite à le lire intégralement.

4. Dieu veuille que toute l’Église se laisse enrichir et interpeler par ce travail; que les pasteurs, les personnes consacrées et les fidèles laïcs de l’Amazonie s’engagent pour son application et qu’il puisse inspirer, d’une manière ou d’une autre, toutes les personnes de bonne volonté.

Rêves pour l’Amazonie

5. L’Amazonie est une totalité plurinationale interconnectée, un grand biome partagé par neuf pays : le Brésil, la Bolivie, la Colombie, l’Équateur, la Guyane, le Pérou, le Surinam, le Venezuela et la Guyane Française. Cependant, j’adresse cette Exhortation à tous. Je le fais, d’une part en vue d’aider à réveiller l’affection et la préoccupation pour cette terre qui est aussi la « nôtre » et vous inviter à l’admirer et à la reconnaître comme un mystère sacré. D’autre part, parce que l’attention de l’Église aux problématiques de ce lieu nous oblige à reprendre brièvement certains thèmes que nous ne devrions pas oublier et qui peuvent inspirer d’autres régions du monde face à leurs propres défis.

6. Tout ce que l’Église offre doit s’incarner de manière originale dans chaque lieu du monde, de sorte que l’Épouse du Christ acquière des visages multiformes qui manifestent mieux l’inépuisable richesse de la grâce. La prédication doit s’incarner, la spiritualité doit s’incarner, les structures de l’Église doivent s’incarner. Voilà pourquoi je me permets humblement, dans cette brève Exhortation, d’exprimer quatre grands rêves que l’Amazonie m’inspire.

7. Je rêve d’une Amazonie qui lutte pour les droits des plus pauvres, des peuples autochtones, des derniers, où leur voix soit écoutée et leur dignité soit promue.

Je rêve d’une Amazonie qui préserve cette richesse culturelle qui la distingue, où la beauté humaine brille de diverses manières.

Je rêve d’une Amazonie qui préserve jalousement l’irrésistible beauté naturelle qui la décore, la vie débordante qui remplit ses fleuves et ses forêts.

Je rêve de communautés chrétiennes capables de se donner et de s’incarner en Amazonie, au point de donner à l’Église de nouveaux visages aux traits amazoniens.

PREMIER CHAPITRE

UN RÊVE SOCIAL

8. Notre rêve est celui d’une Amazonie qui intègre et promeuve tous ses habitants pour qu’ils puissent renforcer un « bien-vivre ». Mais un cri prophétique est nécessaire et une tâche exigeante est à accomplir en faveur des plus pauvres. Parce que même, si l’Amazonie se trouve devant un désastre écologique, il convient de souligner qu’«une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres».[1] Un conservatisme «qui se préoccupe du biome mais qui ignore les peuples amazoniens»[2] est inutile.

Injustice et crime

9. Les intérêts colonisateurs qui ont répandu et exercent -légalement et illégalement – l’extraction du bois et l’industrie minéralière, et qui ont chassé et encerclé les peuples indigènes, riverains et d’origine africaine, provoquent une clameur vers le ciel :

«Nombreux sont les arbres
où la torture a vécu,
et vastes les forêts
achetées au milieu de mille morts ».[3]

«Les bûcherons possèdent des parlementaires
et notre Amazonie, personne ne la défend […].
Les perroquets et les singes sont exilés […] la récolte des châtaignes ne sera plus la même ».[4]

10. Cela a favorisé les récents mouvements migratoires des indigènes vers les périphéries des villes. Ils n’y trouvent pas une véritable libération de leurs drames, mais les pires formes d’esclavages, d’asservissements et de misères. Dans ces villes, caractérisées par une grande inégalité, où la majeure partie de la population de l’Amazonie habite aujourd’hui, la xénophobie, l’exploitation sexuelle et le trafic de personnes se développent également. C’est pour cela que le cri de l’Amazonie ne jaillit pas seulement du cœur des forêts, mais aussi de l’intérieur de ses villes.

11. Il n’est pas nécessaire de répéter ici les analyses, amples et complètes, qui ont été présentées avant et pendant le Synode. Rappelons au moins l’une des voix entendues : «Nous sommes affectés par les commerçants de bois, les éleveurs et autres. Nous sommes menacés par les acteurs économiques qui mettent en œuvre un modèle étranger à nos régions. Les entreprises forestières entrent sur le territoire pour exploiter la forêt; nous autres prenons soin de la forêt pour nos enfants, nous avons de la viande, du poisson, des médicaments à base de plantes, des arbres fruitiers […]. La construction d’installations hydroélectriques et les projets de voies navigables ont un impact sur le fleuve et sur les territoires […]. Nous sommes une région aux territoires volés». [5]

12. Mon prédécesseur Benoît XVI dénonçait déjà «la destruction de l’environnement en Amazonie et les menaces contre la dignité humaine de ses populations».[6] Je désire ajouter que de nombreux drames ont été mis en relation avec une fausse “mystique amazonienne”. Il est connu que, depuis les dernières décennies du siècle passé, l’Amazonie a été présentée comme un vide énorme dont il fallait s’occuper, comme une richesse brute à exploiter, comme une immensité sauvage à domestiquer. Tout cela avec un regard qui ne reconnaissait pas les droits des peuples autochtones, ou simplement les ignorait comme s’ils n’existaient pas, ou comme si ces terres qu’ils habitent ne leur appartenaient pas. Même dans les programmes éducatifs des enfants et des jeunes, les indigènes ont été vus comme des intrus ou des usurpateurs. Leurs vies, leurs inquiétudes, leurs manières de lutter et de survivre n’importaient pas, et on les considérait plus comme un obstacle dont il fallait se débarrasser que comme des êtres humains ayant la même dignité que tout un chacun, et avec des droits acquis.

13. Certains slogans ont accentué cette erreur, par exemple: «Ne pas livrer»[7] [aux étrangers], comme si cet asservissement ne pouvait venir que des pays étrangers, alors que les pouvoirs locaux, avec l’excuse du développement, ont participé aux alliances avec l’objectif de détruire la forêt – y compris les formes de vie qu’elle héberge – en toute impunité et sans limites. Les peuples autochtones ont assisté, souvent avec impuissance, à la destruction de cet environnement naturel qui leur permettait de s’alimenter, de se soigner, de survivre et de garder un style de vie et une culture qui leur donnaient une identité et un sens. La disparité de pouvoir est énorme, les faibles n’ont pas les moyens pour se défendre, alors que le gagnant continue à tout emporter. «Les peuples pauvres restent toujours pauvres, et les riches deviennent toujours plus riches».[8]

14. Il faut donner aux entreprises, nationales ou internationales, qui détruisent l’Amazonie et ne respectent pas le droit des peuples autochtones au territoire avec ses frontières, à l’autodétermination et au consentement préalable, les noms qui leur correspondent : injustice et crime. Quand certaines entreprises, assoiffées de gain facile, s’approprient des terrains et vont jusqu’à privatiser même l’eau potable, ou bien quand les autorités donnent libre cours aux industries du bois, aux projets miniers et pétroliers, et à d’autres activités qui dévastent les forêts et polluent l’environnement, les relations économiques se transforment abusivement et deviennent un instrument qui tue. Le recours à des moyens éloignés de toute éthique est fréquent, comme sanctionner les protestations, y compris en ôtant la vie aux autochtones qui s’opposent aux projets, provoquer intentionnellement des incendies forestiers, ou corrompre les politiciens et les indigènes eux-mêmes. Cela est accompagné par de graves violations des droits humains et de nouvelles formes d’esclavage qui frappent spécialement les femmes, par la peste du trafic de drogue qui prétend soumettre les indigènes, ou par la traite des personnes qui profite de ceux qui ont été chassés de leur contexte culturel. Nous ne pouvons pas permettre que la globalisation se transforme en «un nouveau type de colonialisme».[9]

S’indigner et demander pardon

15. Il faut s’indigner,[10] come s’indignait Moïse (cf. Ex 11, 8), comme s’indignait Jésus (cf. Mc 3, 5), comme Dieu s’indigne devant l’injustice (cf. Am 2, 4-8; 5, 7-12; Ps 106, 40). Il n’est pas sain de s’habituer au mal, il n’est pas bien de le laisser anesthésier la conscience sociale, alors qu’un «sillage de gaspillage, et aussi de mort, à travers toute notre région […] met en péril la vie des milliers de personnes et spécialement l’habitation des paysans et des indigènes».[11] Les histoires d’injustices et de cruautés en Amazonie, déjà au siècle passé, devraient provoquer un profond refus, et en même temps nous rendre plus sensibles pour reconnaître les formes actuelles d’exploitation humaine, d’abus de pouvoir et de mort. De ce passé honteux, recueillons, à titre d’exemple, un récit sur les souffrances des indigènes à l’époque du caoutchouc en Amazonie vénézuélienne : «Ils ne donnaient pas d’argent aux indigènes, seulement des marchandises à des prix élevés qu’ils ne finissaient jamais de payer […]. Ils payaient mais ils disaient à l’indigène: « Vous avez une grande dette » et l’indigène devait retourner pour travailler […]. Plus de vingt villages ye’kuana ont été entièrement dévastés. Les femmes ye’kuana ont été violées et leurs poitrines amputées, les femmes enceintes éventrées. On coupait aux hommes les doigts de la main ou les pouces, de sorte qu’ils ne puissent pas naviguer, […] et d’autres scènes du plus absurde sadisme».[12]

16. Cette histoire de douleur et de mépris ne se guérit pas facilement. Et la colonisation ne s’arrête pas, elle se transforme même en certains lieux, se déguise et se dissimule,[13] mais ne perd pas sa domination sur la vie des pauvres et la fragilité de l’environnement. Les évêques de l’Amazonie brésilienne ont rappelé que «l’histoire de l’Amazonie révèle qu’une minorité a toujours profité de la pauvreté de la majorité et du pillage sans scrupules des richesses naturelles de la région, don divin aux peuples qui y vivaient depuis des millénaires et aux migrants qui sont arrivés au cours des siècles passés».[14]

17. En même temps, laissons naître une saine indignation, rappelons qu’il est toujours possible de vaincre les diverses mentalités de colonisation pour construire des réseaux de solidarité et de développement. «Le défi est d’assurer une mondialisation dans la solidarité, une mondialisation sans marginalisation».[15] On peut trouver des alternatives d’élevage et d’agriculture durables, des énergies qui ne polluent pas, des sources de travail digne qui ne provoquent pas la destruction de l’environnement et des cultures. En même temps, il faut pour les indigènes et pour les plus pauvres assurer une éducation adéquate qui développe leurs capacités et les valorise. Concernant, justement, ces objectifs, la véritable adresse et l’authentique capacité des politiques entrent en jeu. Il ne s’agit pas de rendre aux morts la vie qui leur a été refusée, pas même de dédommager les survivants de ces massacres, mais il s’agit que nous soyons, aujourd’hui, réellement humains.

18. Cela nous encourage à rappeler que, au milieu des graves excès de la colonisation, faite de «contradictions et de blessures»,[16] de l’Amazonie, de nombreux missionnaires sont arrivés là avec l’Évangile, laissant leurs pays et acceptant une vie austère et difficile aux côtés des personnes les plus vulnérables. Nous savons que tous n’ont pas été exemplaires, mais le travail de ceux qui sont restés fidèles à l’Évangile a inspiré «une législation, comme les Lois des Indes, qui protégeait la dignité des autochtones contre les abus sur leurs populations et leurs territoires».[17] C’étaient souvent les prêtres qui protégeaient les indigènes des agresseurs et des abuseurs. C’est pourquoi les missionnaires racontent qu’«ils nous demandaient avec insistance que nous ne les abandonnions pas et ils nous arrachaient la promesse de revenir à nouveau».[18]

19. À présent, l’Église ne peut pas être moins engagée et elle est appelée à écouter les cris des peuples amazoniens «afin de pouvoir exercer son rôle prophétique de manière transparente».[19] En même temps, nous ne pouvons pas nier que le grain ne se soit mélangé avec l’ivraie et que les missionnaires n’ont pas toujours été aux côtés des opprimés. J’ai honte et, une fois encore, «je demande humblement pardon, non seulement pour les offenses de l’Église même, mais pour les crimes contre les peuples autochtones durant ce que l’on appelle la conquête de l’Amérique »,[20] et pour les crimes atroces qui se sont produits à travers toute l’histoire de l’Amazonie. Je remercie les membres des peuples autochtones, et je leur dis de nouveau que, «par votre vie, vous constituez un cri pour qu’on prenne conscience […]. Vous êtes la mémoire vivante de la mission que Dieu nous a donnée à nous tous : sauvegarder la Maison commune ».[21]

Sens communautaire

20. La lutte sociale implique une capacité de fraternité, un esprit de communion humaine. Sans diminuer l’importance de la liberté personnelle, on constate que les peuples autochtones de l’Amazonie ont un sens communautaire fort. Ils vivent de cette manière «le travail, le repos, les relations humaines, les rites et les célébrations. Tout se partage, les espaces privés – typiques de la modernité – sont minimes. La vie est un cheminement communautaire dans lequel les tâches et les responsabilités sont réparties et partagées en fonction du bien commun. On ne conçoit pas l’individu détaché de la communauté ou de son territoire».[22] Ces relations humaines sont imprégnées de la nature environnante parce qu’ils la sentent et la perçoivent comme une réalité qui s’intègre dans leur société et dans leur culture, comme un prolongement de leur corps personnel, familial et de groupe:

«Cette étoile du matin s’approche,
les colibris battent des ailes,
plus que la chute d’eau, mon cœur bat.
Avec tes lèvres, j’arroserai la terre
que le vent joue en nous ».[23]

21. Cela multiplie l’effet désintégrateur du déracinement que vivent les indigènes qui se voient obligés d’immigrer en ville en tentant de survivre, même indignement, au milieu des habitats urbains plus individualistes et dans un environnement hostile. Comment guérir un dommage aussi grave? Comment recomposer toutes ces vies déracinées ? Face à cette réalité, il faut valoriser et accompagner tous les efforts que font plusieurs de ces groupes pour conserver leurs valeurs et leur style de vie et s’intégrer dans des environnements nouveaux sans les perdre mais plutôt en les offrant comme une contribution au bien commun.

22. Le Christ a sauvé l’être humain tout entier et veut restaurer en chacun sa capacité d’entrer en relation avec les autres. L’Évangile propose la charité divine qui jaillit du Cœur du Christ engendrant une recherche de la justice qui est inséparablement un chant de fraternité et de solidarité, une stimulation pour la culture de la rencontre. La sagesse de la manière de vivre des peuples autochtones – malgré toutes ses limites – nous pousse à approfondir cette aspiration. Pour cette raison, les évêques de l’Équateur ont réclamé «un nouveau système social et culturel qui privilégie les relations fraternelles, dans un cadre de reconnaissance et de valorisation des différentes cultures et écosystèmes, capable de s’opposer à toute forme de discrimination et de domination entre les êtres humains».[24]

Institutions dégradées

23. Nous rappelions dans Laudato si’ que «si tout est lié, l’état des institutions d’une société a aussi des conséquences sur l’environnement et sur la qualité de vie humaine […]. À l’intérieur de chacun des niveaux sociaux et entre eux, se développent les institutions qui régulent les relations humaines. Tout ce qui leur porte préjudice a des effets nocifs, comme la perte de la liberté, l’injustice et la violence. Divers pays s’alignent sur un niveau institutionnel précaire, au prix de la souffrance des populations».[25]

24. Comment les institutions de la société civile en Amazonie sont-elles? L’Instrumentum laboris du Synode, qui recueille de nombreuses contributions de personnes et de groupes de l’Amazonie, parle d’«une culture qui empoisonne l’État et ses institutions, imprégnant toutes les couches de la société, y compris les communautés autochtones. C’est un véritable fléau moral qui aboutit à une perte de confiance dans les institutions et dans leurs représentants, discréditant totalement la politique et les organisations sociales. Les peuples amazoniens ne sont pas étrangers à la corruption et en deviennent les principales victimes».[26]

25. Nous ne pouvons pas exclure le fait que des membres de l’Église ont fait partie de réseaux de corruption au point, parfois, d’accepter de garder le silence en échange d’aides économiques pour les œuvres ecclésiales. C’est précisément pourquoi des propositions sont arrivées au Synode, invitant à «accorder une attention particulière à l’origine des dons ou à l’origine d’autres types d’avantages, ainsi qu’aux investissements réalisés par les institutions ecclésiales ou par les chrétiens».[27]

Dialogue social

26. L’Amazonie devrait être aussi un lieu de dialogue social, spécialement entre les divers peuples autochtones, pour trouver des formes de communion et de lutte conjointe. Nous autres, nous sommes appelés à participer comme « invités » et à chercher avec le plus grand respect les voies de rencontre qui enrichissent l’Amazonie. Mais si nous voulons dialoguer, nous devrions le faire avant tout avec les derniers. Ils ne sont pas des interlocuteurs quelconques qu’il faudrait convaincre, ils ne sont pas, non plus, un de plus assis à une table de pairs. Ils sont les principaux interlocuteurs desquels nous devons avant tout apprendre, que nous devons écouter par devoir de justice, et auxquels nous devons demander la permission afin de pouvoir présenter nos propositions. Leurs paroles, leurs espérances, leurs craintes devraient être la voix la plus forte autour de n’importe quelle table de dialogue sur l’Amazonie, et la grande question est: comment eux-mêmes imaginent-ils leur bien-vivre, pour eux et pour leurs descendants?

27. Le dialogue ne doit pas seulement privilégier l’option préférentielle pour la défense des pauvres, des marginalisés et des exclus, mais il doit les respecter comme des protagonistes. Il s’agit de reconnaître l’autre et de l’apprécier « comme autre », avec sa sensibilité, ses opinions plus intimes, sa manière de vivre et de travailler. Autrement, le résultat sera, comme toujours, «un projet de quelques-uns destiné à quelques-uns»,[28] quand il ne sera pas «un consensus de bureau ou une paix éphémère, pour une minorité heureuse».[29] Si cela se produit, «une voix prophétique est nécessaire»[30] et, comme chrétiens, nous sommes appelés à la faire entendre.

D’ici naît le rêve suivant.

DEUXIEME CHAPITRE

UN RÊVE CULTUREL

28. La question est de promouvoir l’Amazonie. C’est pourquoi il ne s’agit pas de la coloniser culturellement mais plutôt de faire en sorte qu’elle tire le meilleur d’elle-même. Voilà le sens de la meilleure œuvre éducative: cultiver sans déraciner, aider à croître sans affaiblir l’identité, promouvoir sans envahir. De même qu’il y a des potentialités dans la nature qui peuvent se perdre pour toujours, la même chose peut arriver avec les cultures qui portent un message non encore écouté, cultures plus que jamais menacées aujourd’hui.

Le polyèdre amazonien

29. En Amazonie il y a de nombreux peuples et nationalités et plus de cent dix peuples indigènes en état d’isolement volontaire (PIAV).[31] Leur situation est très fragile, et beaucoup sentent qu’ils sont les derniers dépositaires d’un trésor destiné à disparaître, comme si on leur permettait seulement de survivre sans déranger pendant que la colonisation post-moderne avance. Il faut éviter de les considérer comme des sauvages « non civilisés ». Ils ont simplement donné vie à des cultures différentes et à d’autres formes de civilisations qui autrefois étaient très développées.[32]

30. Avant la colonisation, la population était concentrée le long des rives des fleuves et des lacs, mais l’avancée colonisatrice a expulsé les habitants autochtones vers l’intérieur de la forêt. Aujourd’hui, la désertification croissante recommence à en expulser un grand nombre qui vont vivre dans les périphéries ou sur les trottoirs des villes, souvent dans une extrême misère, mais aussi brisés intérieurement à cause de la perte des valeurs qui les soutenaient. Là, en général, les points de repère et les racines culturels qui leur conféraient une identité et un sentiment de dignité leur manquent, et ils augmentent le nombre des exclus. C’est ainsi que la transmission culturelle d’une sagesse qui a franchi des siècles, de génération en génération, s’interrompt. Les villes, qui devraient être des lieux de rencontre, d’enrichissement mutuel, de fécondation entre diverses cultures, se transforment en un douloureux lieu de rejet.

31. Les peuples qui ont réussi à survivre en Amazonie conservent leur identité culturelle et une richesse unique, dans un univers multiculturel qui est dû à l’étroite relation que les habitants établissent avec leur environnement, dans une symbiose – non déterministe – difficile à comprendre avec les schémas mentaux étrangers:

«Il était une fois un paysage qui se dévoilait avec son fleuve,
ses animaux, ses nuages et ses arbres.
Mais parfois, quand on ne voyait nulle part
le paysage avec son fleuve et ses arbres,
il fallait que les choses sortent de l’imagination d’un garçon ».[33]

«De la rivière, fais ton sang […] Ensuite, plante-toi,
germe et croîs.
Que ta racine
s’accroche à la terre
pour toujours et à jamais.

Et enfin,
sois un canoë,
une barque, un radeau,
une liane, une jarre,
un enclos et un homme ».[34]

32. Les groupes humains, leurs styles de vie et leur vision du monde sont aussi variés que le territoire, puisqu’ils ont dû s’adapter à la géographie et à ses possibilités. Les peuples de pêcheurs ne sont pas les mêmes que les peuples de chasseurs ou de cultivateurs sur terre ferme, ou que les peuples qui cultivent les terres inondables. De plus, nous rencontrons en Amazonie des milliers de communautés autochtones, d’ascendances africaines, riveraines et habitant les villes qui, à leur tour, sont très différentes les unes des autres et hébergent une grande diversité humaine. À travers un territoire et ses caractéristiques, Dieu se manifeste, reflète quelque chose de son inépuisable beauté. Par conséquent, les divers groupes, dans une synthèse vitale avec leur entourage, développent un mode particulier de sagesse. Nous devrions éviter envers ceux que nous observons de l’extérieur des généralisations injustes, des discours simplistes ou des conclusions faites seulement à partir de nos structures mentales et de nos expériences.

Prendre soin des racines

33. Je désire maintenant rappeler que «la vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie globalisée actuelle, tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité».[35] Ceci touche de très près les jeunes, quand on tend «à dissoudre les différences propres à leur lieu d’origine, à les transformer en êtres manipulables, fabriqués en série».[36] Pour éviter cette dynamique d’appauvrissement humain, il faut aimer les racines et en prendre soin car elles sont «un point d’ancrage qui nous permet de nous développer et de répondre à de nouveaux défis».[37] J’invite les jeunes de l’Amazonie, surtout les autochtones, à «prendre en charge les racines, parce que des racines provient la force qui les fait croître, fleurir, fructifier».[38] Pour les baptisés, l’histoire du peuple d’Israël et de l’Église jusqu’à aujourd’hui font partie de ces racines. Les connaître est une source de joie et surtout d’espérance qui inspire des actions braves et courageuses.

34. Des siècles durant, les peuples amazoniens ont transmis leur sagesse culturelle oralement, par des mythes, des légendes, des narrations, comme c’était le cas avec «ces conteurs anciens qui parcouraient la forêt racontant des fables de village en village, maintenant vivante une communauté qui, sans le cordon ombilical de ces histoires, aurait été fragmentée et dissoute par la distance et l’isolement».[39] C’est pourquoi il est important que «les personnes âgées racontent de longues histoires»[40] et que les jeunes s’arrêtent pour boire à cette source.

35. Alors que le risque est toujours plus grand que cette richesse culturelle se perde, ces dernières années, grâce à Dieu, certains peuples ont commencé à écrire pour raconter leurs histoires et décrire le sens de leurs coutumes. Ils peuvent ainsi reconnaître eux-mêmes, de manière explicite, qu’il y a quelque chose de plus qu’une identité ethnique et qu’ils sont dépositaires de précieuses mémoires personnelles, familiales et collectives. Je me réjouis de voir que ceux qui ont perdu le contact avec leurs propres racines cherchent à retrouver la mémoire perdue. Par ailleurs, une plus grande perception de l’identité amazonienne s’est aussi développée dans les secteurs professionnels, et même pour eux, très souvent descendants d’immigrants, l’Amazonie est devenue une source d’inspiration artistique, littéraire, musicale, culturelle. Les divers arts, et en particulier la poésie, se sont laissé inspirer par l’eau, par la forêt, par la vie qui bouillonne, ainsi que par la diversité culturelle et par les défis écologiques et sociaux.

Rencontre interculturelle

36. Comme toute réalité culturelle, les cultures de l’Amazonie profonde ont leurs limites. Les cultures urbaines de l’Occident les ont aussi. Des facteurs comme le consumérisme, l’individualisme, la discrimination, l’inégalité, et beaucoup d’autres, sont des aspects fragiles des cultures prétendument plus évoluées. Les ethnies qui ont développé un trésor culturel en étant liées à la nature, avec un fort sens communautaire, perçoivent facilement nos ténèbres que nous ne reconnaissons pas au milieu du prétendu progrès. Par conséquent, recueillir leur expérience de vie nous fera du bien.

37. Partant de nos racines, nous nous asseyons à la table commune, lieu de conversation et d’espérances partagées. De cette façon, la différence que peut représenter un drapeau ou une frontière se transforme en un pont. L’identité et le dialogue ne sont pas ennemis. La propre identité culturelle s’approfondit et s’enrichit dans le dialogue avec les différences, et le moyen authentique de la conserver n’est pas un isolement qui appauvrit. Mon intention n’est donc pas de proposer un indigénisme complètement fermé, anhistorique, figé, qui se refuserait à toute forme de métissage. Une culture peut devenir stérile lorsqu’ «elle se ferme sur elle-même et cherche à perpétuer des manières de vivre vieillies, en refusant tout échange et toute confrontation au sujet de la vérité de l’homme».[41] Il est vrai que cela pourrait sembler peu réaliste, puisqu’il est difficile de se protéger de l’invasion culturelle. C’est pourquoi la sauvegarde des valeurs culturelles des groupes indigènes devrait être une préoccupation de tous, parce que leur richesse est aussi la nôtre. Si on ne progresse pas dans ce sens de coresponsabilité face à la diversité qui embellit notre humanité, on ne pourra demander aux groupes qui habitent la forêt de s’ouvrir naïvement à la « civilisation ».

38. En Amazonie, il est possible de développer, même entre les divers peuples autochtones, «des relations interculturelles où la diversité ne représente pas une menace, ne justifie pas les hiérarchies de pouvoir des uns sur les autres, mais signifie un dialogue à partir de visions culturelles différentes concernant les façons de célébrer, d’entrer en relation et de raviver l’espérance».[42]

Cultures menacées, peuples à risque

39. L’économie globalisée altère sans pudeur la richesse humaine, sociale et culturelle. La désintégration des familles, en raison des migrations forcées, affecte la transmission des valeurs, parce que «la famille est, et a toujours été, l’institution sociale qui a le plus contribué à maintenir vivantes nos cultures».[43] De plus, «face à une invasion colonisatrice des moyens de communication de masse», il est nécessaire de promouvoir pour les peuples autochtones «des communications alternatives dans leurs propres langues et cultures» et que «les sujets autochtones soient présents dans les moyens de communication déjà existants».[44]

40. Dans tout projet en faveur de l’Amazonie, «il faut inclure la perspective des droits des peuples et des cultures, et comprendre ainsi que le développement d’un groupe social […] requiert de la part des acteurs sociaux locaux un engagement constant en première ligne, à partir de leur propre culture. Même la notion de qualité de vie ne peut être imposée, mais elle doit se concevoir à l’intérieur du monde des symboles et des habitudes propres à chaque groupe humain».[45] Mais si les cultures ancestrales des peuples autochtones sont nées et se développent en étroite relation avec l’environnement naturel, elles peuvent difficilement rester intactes quand cet environnement se détériore.

Ceci ouvre la voie au rêve suivant.

TROISIÈME CHAPITRE

UN RÊVE ÉCOLOGIQUE

41. Dans une réalité culturelle comme l’Amazonie, où existe une relation si étroite entre l’homme et la nature, l’existence quotidienne est toujours cosmique. Libérer les autres de leurs servitudes implique certainement de prendre soin de leur environnement et de le défendre,[46] mais plus encore d’aider le cœur de l’homme à s’ouvrir avec confiance à ce Dieu qui, non seulement a créé tout ce qui existe, mais qui s’est aussi donné lui-même à nous en Jésus-Christ. Le Seigneur, qui le premier prend soin de nous, nous enseigne à prendre soin de nos frères et sœurs et de l’environnement qu’il nous offre chaque jour. C’est la première écologie dont nous avons besoin. En Amazonie on comprend mieux les paroles de Benoît XVI lorsqu’il disait: «En plus de l’écologie de la nature, il y a donc une écologie que nous pourrions appeler “humaine”, qui requiert parfois une “écologie sociale”. Et cela implique pour l’humanité […] d’avoir toujours plus présents à l’esprit les liens qui existent entre l’écologie naturelle, à savoir le respect de la nature, et l’écologie humaine ».[47] Cette insistance sur le fait que «tout est lié»[48] vaut spécialement pour un territoire comme l’Amazonie.

42. La protection des personnes et celle des écosystèmes sont inséparables. Cela signifie en particulier que là où «la forêt n’est pas une ressource à exploiter, elle est un être, ou plusieurs êtres avec qui entrer en relation».[49] La sagesse des peuples autochtones d’Amazonieencourage «la protection et le respect de la création, avec la conscience claire de ses limites, interdisant d’en abuser. Abuser de la nature c’est abuserdes ancêtres, des frères et sœurs, de la création et du Créateur, en hypothéquant l’avenir ».[50] Les autochtones, «quand ils restent sur leurs territoires, ce sont précisément eux qui les préservent le mieux »,[51] tant qu’ils ne se laissent pas piéger par le chant des sirènes et par les offres intéressées des groupes de pouvoir. Les dommages faits à la nature les touchent de façon très directe et visible, parce que – disent-ils – « Nous sommes eau, air, terre et vie du milieu ambiant créé par Dieu. Par conséquent, nous demandons que cessent les mauvais traitements et les destructions de la Mère terre. La terre a du sang et elle saigne, les multinationales ont coupé les veines à notre Mère terre».[52]

Ce rêve fait d’eau

43. L’eau est la reine en Amazonie, les rivières et les ruisseaux sont comme des veines, elle est déterminante pour toute forme de vie:

«Là, en plein cœur des étés torrides, quand les dernières rafales du vent d’est se diluent dans l’air stagnant, l’hygromètre remplace le thermomètre pour définir le climat. Les êtres vivants sont soumis aux flux et reflux des grands fleuves: affligeante alternative. Les crues s’élèvent d’une façon effrayante. L’Amazone s’enfle, sort de son lit, hausse en quelques jours le niveau de ses eaux […]. L’inondation est une pause dans la vie. Pris dans les mailles des igarapés, l’homme attend alors, avec un stoïcisme rare devant cette fatalité inéluctable, la fin de cet hiver paradoxal, aux températures élevées. Reflux et été sont synonymes. C’est la reviviscence de l’activité rudimentaire des hommes de ces régions, qui se démènent comme ils le peuvent face à une nature qui abuse des manifestations contradictoires et rend impossible la continuité de tout effort ».[53]

44. L’eau est éblouissante dans le grand Amazone qui rassemble et vivifie tout alentour:

«Amazone
capitale des syllabes de l’eau,
père patriarche, tu es
la mystérieuse éternité
des fécondations,
les fleuves choient en toi comme des vols d’oiseaux… ».[54]

45. Il est également la colonne vertébrale qui harmonise et unit: «Le fleuve ne nous sépare pas, il nous unit, il nous aide à vivre ensemble avec des cultures et des languesdifférentes ».[55] Cela est si vrai qu’ il y a beaucoup d’“Amazonies” sur ce territoire, son axe principal est le grand fleuve, enfant de nombreuses rivières:

«De l’extrême hauteur de la cordillère, où les neiges sont éternelles, l’eau se détache et trace un contour tremblant sur la peau ancienne de la pierre : l’Amazone vient de naître. Elle naît à chaque instant. Elle descend lentement, lumière un peu occultée, pour croître dans la terre. D’un vert saisissant, elle invente son chemin et se développe. Les eaux souterraines affleurent pour accueillir l’eau qui descend des Andes. Du ventre des nuages très blancs, touchés par le vent, tombe l’eau céleste. Ensemble, ils avancent, multipliés selon des chemins infinis, baignant l’immense plaine […] C’est la Grande Amazonie, tout entière sous l’humide tropique, avec sa forêt compacte et étourdissante, où palpite encore, intacte et en de vastes lieux, jamais surprise par l’homme, la vie qui s’est tissée dans les intimités de l’eau […]. Depuis que l’homme l’habite, jaillit des profondeurs de ses eaux, et glisse des centres élevés de sa forêt une peur terrible : que cette vie, lentement, coure vers la fin ».[56]

46. Les poètes populaires, qui sont tombés amoureux de son immense beauté, ont essayé d’exprimer ce que ce fleuve leur fait ressentir, et la vie qu’il offre sur son passage dans une danse de dauphins, d’anacondas, d’arbres et de pirogues. Mais ils déplorent aussi des dangers qui le menacent. Ces poètes contemplatifs et prophétiques nous aident à nous libérer du paradigme technocratique et consumériste qui détruit la nature et qui nous laisse sans existence véritablement digne:

«Le monde souffre de la transformation des pieds en caoutchouc, des jambes en cuir, du corps en tissu et de la tête en acier […] Le monde souffre de la transformation de la bêche en fusil, de la charrue en char de guerre, de l’image du semeur qui sème en celle de l’automate avec son lance-flammes, dont le semis germe en désert. Seule la poésie, grâce à l’humilité de sa voix, pourra sauver ce monde ».[57]

Le cri de l’Amazonie

47. La poésie aide à exprimer une douloureuse sensation que beaucoup aujourd’hui partagent. La vérité inéluctable est que, dans les conditions actuelles, avec cette façon de traiter l’Amazonie, beaucoup de vie et de beauté sont en train de “courir vers la fin”, même si un grand nombre veulent continuer à croire que rien n’arrivera:

«Ceux qui pensaient que le fleuve était une corde à jouer se trompaient.
Le fleuve est une veine très fine à la surface de la terre. […] Le fleuve est une corde à laquelle s’attachent les animaux et les arbres.
Si vous tiriez trop fort, le fleuve pourrait déborder.
Il pourrait déborder et nous laver le visage avec l’eau et le sang».[58]

48. L’équilibre planétaire dépend aussi de la santé de l’Amazonie. Avec le biome du Congo et de Bornéo, elle éblouit par la diversité de ses forêts desquelles dépendent aussi les cycles des pluies, l’équilibre du climat, et une grande variété d’êtres vivants. Elle fonctionne comme un grand filtre à dioxyde de carbone qui aide à éviter le réchauffement de la terre. Son sol est, en grande partie, pauvre en humus; c’est pourquoi la forêt «pousse, en réalité, sur le sol et non du sol».[59] Lorsque l’on élimine la forêt, elle n’est pas remplacée car elle fait place à un terrain contenant peu de nutriments qui devient désertique ou pauvre en végétation. Cela est grave car, dans les entrailles de la forêt amazonienne, d’innombrables ressources subsistent qui pourraient être indispensables à la guérison des maladies. Ses poissons, ses fruits, et autres dons surabondants, enrichissent l’alimentation humaine. De plus, dans un écosystème comme l’Amazonie, chaque partie, en raison de son importance, devient indispensable à la conservation de l’ensemble. Les basses terres et la végétation marine ont aussi besoin d’être fertilisées par ce que draine l’Amazone. Le cri de l’Amazonie parvient à tous car «la conquête et l’exploitation des ressources […] menacent aujourd’hui la capacité même d’accueil de l’environnement: l’environnement comme “ressource” met en danger l’environnement comme “maison” ».[60] L’intérêt d’un petit nombre d’entreprises puissantes ne devrait pas être mis au-dessus du bien de l’Amazonie et de l’humanité entière.

49. Il ne suffit pas de prêter attention à la conservation des espèces les plus visibles en voie d’extinction. Il est crucial de prendre en compte le fait que «pour le bon fonctionnement des écosystèmes, les champignons, les algues, les vers, les insectes, les reptiles et l’innombrable variété de micro-organismes sont aussi nécessaires. Certaines espèces peu nombreuses, qui sont d’habitude imperceptibles, jouent un rôle fondamental pour établir l’équilibre d’un lieu ».[61] Cela est facilement ignoré dans l’évaluation de l’impact environnemental des projets économiques d’industries extractives, énergétiques, forestières et autres, qui détruisent et polluent. D’autre part, l’eau, abondante en Amazonie, est un bien essentiel pour la survie humaine, mais les sources de pollution sont toujours plus grandes.[62]

50. Il est vrai qu’en plus des intérêts économiques d’entrepreneurs et de politiciens locaux, il y a aussi«les énormes intérêts économiques internationaux».[63] La solution n’est donc pas dans une “internationalisation” de l’Amazonie,[64] mais la responsabilité des gouvernements nationaux devient plus lourde. Pour cette même raison, «elle est louable la tâche des organismes internationaux et des organisations de la société civile qui sensibilisent les populations et coopèrent de façon critique, en utilisant aussi des systèmes de pression légitimes, pour que chaque gouvernement accomplisse son propre et intransférable devoir de préserver l’environnement ainsi que les ressources naturelles de son pays, sans se vendre à des intérêts illégitimes locaux ou internationaux ».[65]

51. Pour sauvegarder l’Amazonie, il est bon de conjuguer les savoirs ancestraux avec les connaissances techniques contemporaines, mais toujours en cherchant à intervenir sur le terrain de manière durable, en préservant en même temps le style de vie et les systèmes de valeurs des habitants.[66] À eux, et de manière spéciale aux peuples autochtones, il revient de recevoir – en plus de la formation de base – une information complète et transparente sur les projets, leur étendue, leurs effets et risques, afin de pouvoir confronter cette information avec leurs intérêts et leur connaissance des lieux, et ainsi donner ou non leur consentement, ou bien proposer des alternatives.[67]

52. Les plus puissants ne se contentent jamais des gains qu’ils obtiennent, et les ressources du pouvoir économique s’accroissent beaucoup avec le développement scientifique et technologique. C’est pourquoi nous devrions tous insister sur l’urgence de «créer un système normatif qui implique des limites infranchissables et assure la protection des écosystèmes, avant que les nouvelles formes de pouvoir dérivées du paradigme techno-économique ne finissent par raser non seulement la politique mais aussi la liberté et la justice ».[68] Si l’appel de Dieu exige une écoute attentive de la clameur des pauvres et de la terre,[69] pour nous, «le cri que l’Amazonie fait monter vers le Créateur est semblable au cri du Peuple de Dieu en Egypte (cf. Ex 3, 7). C’est un cri d’esclavage et d’abandon, qui appelle la liberté ».[70]

La prophétie de la contemplation

53. Souvent nous laissons notre conscience devenir insensible, car la «distraction constante nous ôte le courage de nous rendre compte de la réalité d’un monde limité et fini ».[71] Si nous regardons les choses en surface, il semble peut-être «qu’elles ne soient pas si graves et que la planète pourrait subsister longtemps dans les conditions actuelles. Ce comportement évasif nous permet de continuer à maintenir nos styles de vie, de production et de consommation. C’est la manière dont l’être humain s’arrange pour alimenter tous les vices autodestructifs: en essayant de ne pas les voir, en luttant pour ne pas les reconnaître, en retardant les décisions importantes, en agissant comme si de rien n’était ».[72]

54. Au-delà de tout cela, je voudrais rappeler que chacune des différentes espèces a une valeur en elle-même, or «chaque année, disparaissent des milliers d’espèces végétales et animales que nous ne pourrons plus connaître, que nos enfants ne pourront pas voir, perdues pour toujours. L’immense majorité disparaît pour des raisons qui tiennent à une action humaine. À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en n’avons pas le droit».[73]

55. Apprenant des peuples autochtones, nous pouvons contempler l’Amazonie, et pas seulement l’étudier, pour reconnaître ce mystère qui nous dépasse. Nous pouvons l’aimer, et pas seulement l’utiliser, pour que l’amour réveille un intérêt profond et sincère. Qui plus est, nous pouvons nous sentir intimement unis à elle, et pas seulement la défendre, et alors l’Amazonie deviendra pour nous comme une mère. Car «le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur, en reconnaissant les liens par lesquels le Père nous a unis à tous les êtres ».[74]

56. Réveillons le sens esthétique et contemplatif que Dieu a mis en nous et que parfois nous laissons atrophier. Rappelons-nous que «quand quelqu’un n’apprend pas à s’arrêter pour observer et pour évaluer ce qui est beau, il n’est pas étonnant que tout devienne pour lui objet d’usage et d’abus sans scrupule ».[75] En revanche, si nous entrons en communion avec la forêt, notre voix s’unira facilement à la sienne et deviendra prière: «Couchés à l’ombre d’un vieil eucalyptus notre prière de lumière s’immerge dans le chant du feuillage éternel ».[76] Cette conversion intérieure est ce qui permettra de pleurer pour l’Amazonie et de crier avec elle devant le Seigneur.

57. Jésus disait: « Ne vend-on pas cinq passereaux pour deux sous? Et pas un d’entre eux n’est en oubli devant Dieu» (Lc 12, 6). Dieu le Père, qui a créé chaque être de l’univers avec un amour infini, nous appelle à être ses instruments pour écouter le cri de l’Amazonie. Si nous nous rendons présents à cette clameur déchirante, il sera manifeste que les créatures de l’Amazonie n’ont pas été oubliées par le Père du ciel. Pour les chrétiens, Jésus lui-même nous interpelle à partir d’elles«parce que le Ressuscité les enveloppe mystérieusement et les oriente vers un destin de plénitude. Même les fleurs des champs et les oiseaux qu’émerveillé il a contemplés de ses yeux humains, sont maintenant remplis de sa présence lumineuse ».[77] C’est pourquoi les croyants trouvent dans l’Amazonie un lieu théologique, un espace où Dieu lui-même se montre et appelle ses enfants.

Education et habitudes écologiques

58. Nous pouvons ainsi faire un pas de plus et rappeler qu’une écologie intégrale ne se contente pas de régler des questions techniques ou de prendre des décisions politiques, juridiques et sociales. La grande écologie inclut un aspect éducatif qui provoque le développement de nouvelles habitudes chez les personnes et les groupes humains. Malheureusement, beaucoup d’habitants de l’Amazonie ont adopté des habitudes propres aux grandes villes où le consumérisme et la culture du déchet sont très enracinés. Il n’y aura pas d’écologie saine et durable, capable de transformer les choses, si les personnes ne changent pas, si on ne les encourage pas à choisir un autre style de vie, moins avide, plus serein, plus respectueux, moins anxieux, plus fraternel.

59. En effet, «plus le cœur de la personne est vide, plus elle a besoin d’objets à acheter, à posséder et à consommer. Dans ce contexte, il ne semble pas possible qu’une personne accepte que la réalité lui fixe des limites […] Nous ne pensons pas seulement à l’éventualité de terribles phénomènes climatiques ou à de grands désastres naturels, mais aussi aux catastrophes dérivant de crises sociales, parce que l’obsession d’un style de vie consumériste ne pourra que provoquer violence et destruction réciproque, surtout quand seul un petit nombre peut se le permettre ».[78]

60. L’Église, avec sa grande expérience spirituelle, avec sa conscience renouvelée de la valeur de la création, avec son souci de la justice, avec son option pour les derniers, avec sa tradition éducative et avec son histoire d’incarnation dans des cultures si diverses dans le monde entier, veut à son tour contribuer à la sauvegarde et à la croissance de l’Amazonie.

Cela donne lieu au rêve suivant que je désire partager plus directement avec les pasteurs et les fidèles catholiques.

QUATRIÈME CHAPITRE

UN RÊVE ECCLÉSIAL

61. L’Église est appelée à marcher avec les peuples de l’Amazonie. En Amérique Latine, cette marche a connu des expressions privilégiées comme la Conférence des Evêques de Medellín (1968) et son application à l’Amazonie à Santarem (1972)[79]; puis à Puebla (1979), Santo Domingo (1992) et Aparecida (2007). La marche se poursuit, et si l’on veut développer une Église au visage amazonien le travail missionnaire a besoin de croître dans une culture de la rencontre visant une «harmoniemultiforme ».[80] Mais pour que cette incarnation de l’Église et de l’Évangile soit possible, la grande annonce missionnaire doit résonner, encore et encore.

L’annonce indispensable en Amazonie

62. Face à tant de besoins et d’angoisses qui crient du cœur de l’Amazonie, nous pouvons répondre par des organisations sociales, des ressources techniques, des espaces de discussion, des programmes politiques, et tout cela peut faire partie de la solution. Mais nous ne renonçons pas, en tant que chrétiens, à la proposition de la foi que nous recevons de l’Évangile. Même si nous voulons lutter avec tous, coude à coude, nous n’avons pas honte de Jésus-Christ. Pour ceux qui l’ont rencontré, vivent dans son amitié et s’identifient à son message, il est impossible de ne pas parler de lui et de proposer aux autres sa proposition de vie nouvelle: «Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile! » (1Co 9, 16).

63. L’option authentique pour les pauvres et les oubliés, en même temps qu’elle nous pousse à les libérer de la misère matérielle et à défendre leurs droits, implique que nous leurs proposions l’amitié avec le Seigneur qui les promeut et leur donne dignité. Il serait triste qu’ils reçoivent de nous un code de doctrines ou une obligation morale, et non pas la grande annonce salvifique, ce cri missionnaire qui vise le cœur et donne sens à tout le reste. Nous ne pouvons pas non plus nous contenter d’un message social. Si nous donnons notre vie pour eux, pour la justice et la dignité qu’ils méritent, nous ne pouvons pas leur cacher que nous le faisons parce que nous reconnaissons le Christ en eux et parce que nous découvrons l’immense dignité que leur donne le Père qui les aime infiniment.

64. Ils ont le droit à l’annonce de l’Évangile, surtout à cette première annonce qui s’appelle kérygme et quiest «l’annonce principale, celle que l’on doit toujours écouter de nouveau de différentes façons et que l’on doit toujours annoncer de nouveau sous une forme ou une autre ».[81] C’est l’annonce d’un Dieu qui aime infiniment chaque être humain, qui a manifesté pleinement cet amour dans le Christ crucifié pour nous et ressuscité dans nos vies. Je propose de relire un bref résumé de ce contenu dans le Chapitre 4 de l’Exhortation Christus vivit. Cette annonce doit résonner constamment en Amazonie, exprimée de nombreuses manières différentes. Sans cette annonce passionnée, toute structure ecclésiale se transformera en une ONG de plus, et ainsi, nous ne répondrons pas à la demande de Jésus-Christ: «Allez dans le monde entier, et proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16, 15).

65. Toute proposition de mûrissement de la vie chrétienne a besoin d’avoir pour axe permanent cette annonce, car «toute la formation chrétienne est avant tout l’approfondissement du kérygme qui se fait chair toujours plus et toujours mieux ».[82] La réponse fondamentale face à cette annonce, quand elle parvient à provoquer une rencontre personnelle avec le Seigneur, est la charité fraternelle, «ce commandement nouveau qui est le premier, le plus grand, celui qui nous identifie le mieux comme disciples ».[83] Ainsi, le kérygme et l’amour fraternel constituent la grande synthèse de tout le contenu de l’Évangile qui ne peut pas ne pas être proposé en Amazonie. C’est ce qu’ont vécu les grands évangélisateurs de l’Amérique Latine comme saint Toribio de Mogrovejo ou saint José de Anchieta.

L’inculturation

66. L’Église, alors même qu’elle annonce encore et encore le kérygme, doit se développer en Amazonie. Pour cela elle reconfigure toujours sa propre identité par l’écoute et le dialogue avec les personnes, les réalités et les histoires de leur terre. De cette façon, pourra se développer de plus en plus un processus nécessaire d’inculturation qui ne déprécie rien de ce qu’il y a de bon dans les cultures amazoniennes, mais qui le recueille et le porte à sa plénitude à la lumière de l’Évangile.[84] Il ne dépréciera pas non plus la richesse de la sagesse chrétienne transmise pendant des siècles, comme si l’on prétendait ignorer l’histoire dans laquelle Dieu a œuvré de multiples manières, car l’Église a un visage multiforme «non seulement dans une perspective spatiale […] mais aussi dans sa réalité temporelle ».[85] Il s’agit de l’authentique Tradition de l’Église qui n’est pas un dépôt statique ni une pièce de musée, mais la racine d’un arbre qui grandit.[86] C’est la tradition millénaire qui témoigne de l’action de Dieu dans son Peuple et qui «a la mission d’entretenir vivant le feu plus que de conserver les cendres ».[87]

67. Saint Jean-Paul II enseignait qu’en présentant la proposition évangélique «l’Église ne prétend pas nier l’autonomie de la culture. Au contraire, elle a envers elle le plus grand respect », car la culture «n’est pas seulement sujet de rédemption et d’élévation, mais elle peut aussi jouer un rôle de médiation et de collaboration ».[88] En s’adressant aux indigènes du continent américain, il a rappelé qu’ «une foi qui ne se fait pas culture est une foi non pleinement accueillie, non pleinement pensée, non fidèlement vécue ».[89] Les défis des cultures invitent l’Église à «un sens critique aigu mais aussi [à la] confiance ».[90]

68. Il convient de reprendre ici ce que j’ai déjà dit dans l’Exhortation Evangelii gaudium sur l’inculturation, qui a comme base la conviction que «la grâce suppose la culture, et le don de Dieu s’incarne dans la culture de la personne qui le reçoit ».[91] Nous percevons que cela implique un double mouvement. D’une part, une dynamique de fécondation qui permet d’exprimer l’Évangile en un lieu, puisque «quand une communauté accueille l’annonce du salut, l’Esprit Saint féconde sa culture avec la force transformatrice de l’Évangile».[92] D’autre part, l’Église elle-même vit un chemin de réception qui l’enrichit de ce que l’Esprit a déjà semé mystérieusement dans cette culture. De cette manière, «l’Esprit Saint embellit l’Église, en lui indiquant de nouveaux aspects de la Révélation et en lui donnant un nouveau visage».[93] Il s’agit, en définitive, d’encourager et de permettre que l’annonce inlassable de l’Évangile, transmis avec «des catégories propres à la culture où il est annoncé, provoque une nouvelle synthèse avec cette culture ».[94]

69. C’est pourquoi, «comme nous pouvons le voir dans l’histoire de l’Église, le christianisme n’a pas un modèle culturel unique »[95] et «ce n’est pas faire justice à la logique de l’incarnation que de penser à un christianisme mono culturel et monocorde ».[96] Par conséquent, le risque pour les évangélisateurs qui arrivent en un lieu est de croire qu’ils doivent non seulement transmettre l’Évangile, mais aussi la culture dans laquelle ils ont grandi, oubliant qu’il ne s’agit pas d’«imposer une forme culturelle particulière, aussi belle et antique qu’elle soit ».[97] Il faut accepter avec courage la nouveauté de l’Esprit qui est capable de créer toujours quelque chose de nouveau avec le trésor inépuisable de Jésus-Christ, car «l’inculturation engage l’Église sur un chemin difficile, mais nécessaire ».[98] Il est vrai que, «bien que ces processus soient toujours lents, parfois la crainte nous paralyse trop » et nous finissons comme «spectateurs d’une stagnation stérile de l’Église ».[99] Ne craignons pas, ne coupons pas les ailes à l’Esprit Saint.

Chemins d’inculturation en Amazonie

70. Pour réaliser une nouvelle inculturation de l’Évangile en Amazonie, l’Église doit écouter sa sagesse ancestrale, redonner la parole aux personnes âgées, reconnaître les valeurs présentes dans le style de vie des communautés autochtones, récupérer à temps les riches récits des peuples. En Amazonie, nous avons déjà reçu des richesses qui viennent des cultures précolombiennes, «comme l’ouverture à l’action de Dieu, le sens de la reconnaissance pour les fruits de la terre, le caractère sacré de la vie humaine et la valorisation de la famille, le sens de la solidarité et la coresponsabilité dans le travail commun, l’importance du cultuel, la croyance en une vie au-delà de la vie terrestre, et beaucoup d’autres valeurs».[100]

71. Dans ce contexte, les peuples autochtones amazoniens expriment la qualité authentique de la vie comme un “bien-vivre” qui implique une harmonie personnelle, familiale, communautaire et cosmique, et qui s’exprime dans leur manière communautaire de concevoir l’existence, dans la capacité de trouver la joie et la plénitude au milieu d’une vie austère et simple, comme dans la protection responsable de la nature qui préserve les ressources pour les futures générations. Les peuples aborigènes pourraient nous aider à percevoir ce qu’est une heureuse sobriété et, dans ce sens, «ils ont beaucoup à nous enseigner».[101] Ils savent être heureux avec peu, ils jouissent des petits dons de Dieu sans accumuler beaucoup de choses, ils ne détruisent pas sans nécessité, ils prennent soin des écosystèmes et reconnaissent que la terre, en même temps qu’elle est offerte pour soutenir leur vie comme une source généreuse, a un sens maternel qui éveille à une tendresse respectueuse. Tout cela doit être valorisé et repris dans l’évangélisation.[102]

72. Pendant que nous luttons pour eux et avec eux, nous sommes appelés «à être leurs amis, à les écouter, à les comprendre et à accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux».[103] Les habitants des villes doivent valoriser cette sagesse et se laisser “rééduquer” face à la consommation effrénée et à l’isolement urbain. L’Église elle-même peut être un moyen qui aide à cette récupération culturelle dans une précieuse synthèse avec l’annonce de l’Évangile. Par ailleurs, elle devient un instrument de charité dans la mesure où les communautés urbaines sont non seulement missionnaires dans leur environnement, mais aussi accueillantes envers les pauvres qui arrivent de l’intérieur du pays poussés par la misère. Elle l’est également dans la mesure où les communautés sont proches des jeunes migrants pour les aider à s’intégrer dans la ville sans tomber dans les réseaux de dégradation. Ces actions ecclésiales qui jaillissent de l’amour sont des voies précieuses à l’intérieur d’un processus d’inculturation.

73. Mais l’inculturation élève et apporte plénitude. Certainement, il faut valoriser cette mystique autochtone de l’interconnexion et de l’interdépendance de toute la création, une mystique de gratuité qui aime la vie comme un don, une mystique d’admiration sacrée devant la nature qui déborde de tant de vie. Cependant, il s’agit aussi de faire en sorte que cette relation avec Dieu présent dans le cosmos se transforme toujours plus en une relation personnelle avec un Tu qui soutient sa réalité et qui veut lui donner un sens, un Tu qui nous connaît et qui nous aime:

«Mon ombre flotte, au milieu des bois morts.
Mais l’étoile est née sans reproche
sur les mains de cet enfant, expertes,
qui conquièrent les eaux et la nuit.
Il doit me suffire de savoir
que tu me connais
tout entier, bien avant ma naissance ».[104]

74. De même, la relation avec Jésus-Christ, Dieu et vrai homme, libérateur et rédempteur, n’est pas contraire à cette vision du monde fortement cosmique qui caractérise ces peuples, parce qu’il est aussi le Ressuscité qui pénètre toute chose.[105] Pour l’expérience chrétienne, «toutes les créatures de l’univers matériel trouvent leur vrai sens dans le Verbe incarné, parce que le Fils de Dieu a intégré dans sa personne une partie de l’univers matériel, où il a introduit un germe de transformation définitive».[106] Il est glorieux et mystérieusement présent dans le fleuve, dans les arbres, dans les poissons, dans le vent, comme le Seigneur qui règne dans la création sans perdre ses plaies transfigurées, et dans l’Eucharistie il assume les éléments du monde en donnant à chacun le sens du don pascal.

Inculturation sociale et spirituelle

75. Cette inculturation, étant donné la situation de pauvreté et d’abandon de nombreux habitants de l’Amazonie, devra nécessairement avoir une odeur fortement sociale et se caractériser par une défense ferme des droits humains, en faisant briller le visage du Christ qui «a voulu s’identifier par une tendresse spéciale avec les plus faibles et les plus pauvres».[107] Parce qu’ «à partir du cœur de l’Évangile, nous reconnaissons la connexion intime entre évangélisation et promotion humaine»,[108] et cela implique pour les communautés chrétiennes un engagement clair pour le Règne de justice dans la promotion des exclus. C’est pourquoi une formation adéquate des agents pastoraux dans la Doctrine Sociale de l’Église est particulièrement importante.

76. En même temps, l’inculturation de l’Évangile en Amazonie doit mieux intégrer la dimension sociale à la dimension spirituelle, de sorte que les plus pauvres ne doivent pas aller chercher hors de l’Église une spiritualité qui réponde aux aspirations de leur dimension transcendante. Par conséquent, il ne s’agit pas d’une religiosité aliénante et individualiste qui évite les revendications sociales pour une vie plus digne, mais il ne s’agit pas non plus de mutiler la dimension transcendante et spirituelle comme si seul le développement matériel suffisait à l’être humain. Cela nous invite, non seulement à combiner les deux choses, mais aussi à les relier intimement. Ainsi resplendira la vraie beauté de l’Évangile qui est pleinement humanisant, qui honore intégralement les personnes et les peuples, qui comble le cœur et la vie entière.

Points de départ pour une sainteté amazonienne

77. Ainsi pourront naître des témoins de sainteté au visage amazonien qui ne soient pas des copies de modèles des autres régions, une sainteté faite de rencontre et de don de soi, de contemplation et de service, de solitude réceptive et de vie commune, de sobriété joyeuse et de lutte pour la justice. Cette sainteté est atteinte par «chacun à sa manière»,[109] et cela vaut aussi pour les peuples où la grâce s’incarne et resplendit avec des traits distinctifs. Imaginons une sainteté aux traits amazoniens, appelée à interpeler l’Église universelle.

78. Un processus d’inculturation, qui implique des chemins non seulement individuels mais aussi populaires, exige un amour du peuple plein de respect et de compréhension. Dans une bonne partie de l’Amazonie, ce processus a déjà été initié. Il y a plus de quarante ans, les évêques de l’Amazonie du Pérou soulignaient que, dans bon nombre de groupes présents dans cette région, «le sujet évangélisateur, modelé par une culture multiple et changeante, est initialement évangélisé», il possède «certains traits du catholicisme populaire qui, bien que peut-être promus à l’origine par des agents pastoraux, sont actuellement une réalité que les gens ont fait leur, et même en ont changé la signification et les ont transmis de génération en génération».[110] Ne nous précipitons pas pour qualifier de superstition ou de paganisme certaines expressions religieuses qui surgissent spontanément de la vie des peuples. Il faut plutôt savoir reconnaître le blé qui grandit au milieu de l’ivraie, parce que «dans la piété populaire, on peut comprendre comment la foi reçue s’est incarnée dans une culture et continue à se transmettre».[111]

79. Il est possible de recueillir d’une certaine manière un symbole autochtone sans le qualifier nécessairement d’idolâtrie. Un mythe chargé de sens spirituel peut être utilisé et pas toujours être considéré comme une erreur païenne. Certaines fêtes religieuses contiennent une signification sacrée et sont des espaces de rencontre et de fraternité, bien qu’un lent processus de purification ou de maturation soit requis. Un missionnaire zélé essaie de trouver quelles aspirations légitimes cherchent une voie dans des manifestations religieuses parfois imparfaites, partielles ou équivoques, et veut répondre à partir d’une spiritualité inculturée.

80. Ce sera certainement une spiritualité centrée sur l’unique Dieu et Seigneur, mais en même temps capable d’entrer en contact avec les nécessités quotidiennes des personnes qui cherchent une vie digne, qui veulent apprécier les belles choses de l’existence, trouver la paix et l’harmonie, résoudre les crises familiales, soigner leurs maladies, voir leurs enfants grandir heureux. Le pire danger serait de les éloigner de la rencontre avec le Christ en le présentant comme un ennemi du bonheur, ou comme indifférent aux quêtes et aux angoisses humaines.[112] Aujourd’hui, il est indispensable de montrer que la sainteté ne laisse pas les personnes sans «forces, ni vie, ni joie».[113]

L’inculturation de la liturgie

81. L’inculturation de la spiritualité chrétienne dans les cultures des peuples autochtones trouve, dans les sacrements, un chemin d’une valeur particulière parce que le divin et le cosmique, la grâce et la création s’unissent en eux. En Amazonie, ils ne devraient pas être interprétés comme séparés de la création. Ils «sont un mode privilégié de la manière dont la nature est assumée par Dieu et devient médiation de la vie surnaturelle».[114] Ils sont un accomplissement de la création où la nature est élevée pour qu’elle soit le lieu et l’instrument de la grâce afin d’«embrasser le monde à un niveau différent».[115]

82. Dans l’Eucharistie, Dieu «au sommet du mystère de l’Incarnation, a voulu rejoindre notre intimité à travers un fragment de matière. […] [Elle]unit le ciel et la terre, elle embrasse et pénètre toute la création».[116] C’est pourquoi elle peut être une «motivation pour nos préoccupations concernant l’environnement, et elle nous invite à être gardiens de toute la création».[117] Ainsi, «nous ne nous évadons pas du monde, et nous ne nions pas la nature quand nous voulons rencontrer Dieu».[118] Cela nous permet de retrouver dans la liturgie beaucoup d’éléments propres de l’expérience des indigènes dans leur contact intime avec la nature et de favoriser des expressions autochtones en chants, danses, rites, gestes et symboles. Déjà le Concile Vatican II avait demandé cet effort d’inculturation de la liturgie chez les peuples autochtones,[119] mais plus de cinquante ans se sont écoulés et nous avons fait peu de progrès dans cette ligne.[120]

83. Le dimanche, «la spiritualité chrétienne intègre la valeur du loisir et de la fête. L’être humain tend à réduire le repos contemplatif au domaine de l’improductif ou de l’inutile, en oubliant qu’ainsi il retire à l’œuvre qu’il réalise le plus important : son sens. Nous sommes appelés à inclure dans notre agir une dimension réceptive et gratuite».[121] Les peuples autochtones connaissent cette gratuité et ce sain loisir contemplatif. Nos célébrations devraient les aider à vivre cette expérience dans la liturgie dominicale et à rencontrer la lumière de la Parole et de l’Eucharistie qui illumine nos vies concrètes.

84. Les sacrements montrent et communiquent le Dieu proche qui vient avec miséricorde pour soigner et fortifier ses enfants. C’est pourquoi ils doivent être accessibles, surtout aux pauvres, et ils ne doivent jamais être refusés pour des raisons d’argent. Il ne faut pas non plus qu’ils soient pour les pauvres et les oubliés de l’Amazonie une discipline qui exclut et éloigne, car ils seraient finalement mis à l’écart par une Église transformée en douane. Au contraire, «dans les situations difficiles que vivent les personnes qui sont le plus dans le besoin, l’Église doit surtout avoir à cœur de les comprendre, de les consoler, de les intégrer, en évitant de leur imposer une série de normes, comme si celles-ci étaient un roc, avec pour effet qu’elles se sentent jugées et abandonnées précisément par cette Mère qui est appelée à les entourer de la miséricorde de Dieu».[122] Dans l’Église, la miséricorde peut devenir une simple expression romantique si elle ne se manifeste pas concrètement dans la tâche pastorale.[123]

L’inculturation de la ministérialité

85. L’inculturation doit aussi se développer et se traduire dans une manière incarnée de mettre en œuvre l’organisation ecclésiale et la ministérialité. Si l’on inculture la spiritualité, si l’on inculture la sainteté, si l’on inculture même l’Évangile, comment ne pas penser à une inculturation de la manière dont les ministères ecclésiaux se structurent et se vivent? La présence pastorale de l’Église en Amazonie est précaire, en partie à cause de l’immense extension territoriale, avec de nombreux lieux d’accès difficiles, une grande diversité culturelle, de sérieux problèmes sociaux, et avec l’option, propre à certains peuples, de s’isoler. Cela ne peut nous laisser indifférents et exige de l’Église une réponse spécifique et courageuse.

86. Il faudra veiller à ce que la ministérialité se configure de telle manière qu’elle soit au service d’une plus grande fréquence de la célébration de l’Eucharistie, même dans les communautés les plus éloignées et cachées. Aparecida a invité à écouter la plainte de nombreuses communautés de l’Amazonie «privées de l’Eucharistie dominicale durant de longues périodes».[124] Mais en même temps, il faut des ministres qui puissent comprendre de l’intérieur la sensibilité et les cultures amazoniennes.

87. La manière de configurer la vie et l’exercice du ministère des prêtres n’est pas monolithique, et acquiert diverses nuances en différents lieux de la terre. C’est pourquoi il est important de déterminer ce qui est spécifique au prêtre, ce qui ne peut pas être délégué. La réponse se trouve dans le sacrement de l’Ordre sacré qui le configure au Christ prêtre. Et la première conclusion est que ce caractère exclusif reçu dans l’Ordre le rend capable, seulement lui, de présider l’Eucharistie.[125] C’est sa fonction spécifique principale et qui ne peut être déléguée. Certains pensent que ce qui distingue le prêtre est le pouvoir, le fait d’être l’autorité suprême de la communauté. Mais saint Jean-Paul II a expliqué que, même si le sacerdoce est considéré comme “hiérarchique”, cette fonction n’équivaut pas à le mettre au-dessus des autres, mais l’ordonne «totalement à la sainteté des membres du Christ».[126] Lorsqu’on affirme que le prêtre est signe du “Christ tête”, le sens principal est que le Christ est la source de la grâce: il est la tête de l’Église «parce qu’il peut communiquer la grâce à tous les membres de l’Église».[127]

88. Le prêtre est signe de cette Tête qui répand la grâce, en particulier lorsqu’il célèbre l’Eucharistie, source et sommet de toute la vie chrétienne.[128] C’est son grand pouvoir qui peut être reçu seulement dans le sacrement de l’Ordre. C’est pourquoi lui seul peut dire: “Ceci est mon corps”. Il y a d’autres paroles que lui seul peut prononcer: “Je te pardonne tes péchés”, parce que le pardon sacramentel est au service d’une célébration eucharistique digne. Le cœur de son identité exclusive se trouve dans ces deux sacrements.[129]

89. Dans les circonstances spécifiques de l’Amazonie, en particulier dans ses forêts et ses zones très reculées, il faut trouver un moyen d’assurer ce ministère sacerdotal. Les laïcs pourront annoncer la Parole, enseigner, organiser leurs communautés, célébrer certains sacrements, chercher différentes voies pour la piété populaire et développer la multitude des dons que l’Esprit répand en eux. Mais ils ont besoin de la célébration de l’Eucharistie parce qu’elle «fait l’Église»,[130] et nous en sommes arrivés à dire qu’ «aucune communauté chrétienne ne peut se construire sans trouver sa racine et son centre dans la célébration de la très sainte Eucharistie».[131] Si vraiment nous croyons qu’il en est ainsi, il est urgent d’éviter que les peuples amazoniens soient privés de cet aliment de vie nouvelle et du sacrement du pardon.

90. Cette nécessité urgente m’amène à exhorter tous les évêques, en particulier ceux de l’Amérique Latine, non seulement à promouvoir la prière pour les vocations sacerdotales, mais aussi à être plus généreux en orientant ceux qui montrent une vocation missionnaire à choisir l’Amazonie.[132] En même temps, il convient de réviser complètement la structure et le contenu tant de la formation initiale que de la formation permanente des prêtres, afin qu’ils acquièrent les attitudes et les capacités que requiert le dialogue avec les cultures amazoniennes. Cette formation doit être éminemment pastorale et favoriser le développement de la miséricorde sacerdotale.[133]

Communautés pleines de vie

91. Par ailleurs, l’Eucharistie est le grand sacrement qui signifie et réalise l’unité de l’Église,[134] et qui est célébré «afin que d’étrangers, de dispersés, et d’indifférents les uns les autres, nous devenions unis, égaux et amis».[135] Celui qui préside l’Eucharistie doit prendre soin de la communion qui n’est pas une unité appauvrie, mais qui accueille la multiple richesse des dons et des charismes que l’Esprit répand dans la communauté.

92. C’est pourquoi l’Eucharistie, source et sommet, exige que cette richesse multiforme se développe. Il faut des prêtres, mais cela n’empêche pas que, d’une façon ordinaire, les diacres permanents – qui devraient être beaucoup plus nombreux en Amazonie –, les religieuses et même les laïcs assument des responsabilités importantes pour la croissance des communautés, et arrivent à maturité dans l’exercice de ces fonctions grâce à un accompagnement adéquat.

93. Il ne s’agit pas seulement de faciliter une plus grande présence des ministres ordonnés qui peuvent célébrer l’Eucharistie. Cela serait un objectif très limité si nous n’essayions pas aussi de susciter une nouvelle vie dans les communautés. Nous devons promouvoir la rencontre avec la Parole et la maturation dans la sainteté à travers des services laïcs variés qui supposent un processus de préparation – biblique, doctrinale, spirituelle et pratique – et divers parcours de formation permanente.

94. Une Église aux visages amazoniens requiert la présence stable de responsables laïcs adultes et dotés d’autorité[136] qui connaissent les langues, les cultures, l’expérience spirituelle et la manière de vivre en communauté de chaque lieu et qui laissent en même temps un espace à la multiplicité des dons que l’Esprit Saint sème en tous. Car là où il y a des besoins particuliers, l’Esprit a déjà répandu les charismes qui permettent de leur donner une réponse. Cela demande à l’Église une capacité d’ouvrir des chemins à l’audace de l’Esprit, pour faire confiance et pour permettre de façon concrète le développement d’une culture ecclésiale propre, nettement laïque. Les défis de l’Amazonie exigent de l’Église un effort particulier pour assurer une présence capillaire qui est possible seulement avec un rôle important des laïcs.

95. Beaucoup de personnes consacrées ont dépensé leurs énergies et une bonne partie de leurs vies pour le Règne de Dieu en Amazonie. La vie consacrée, capable de dialogue, de synthèse, d’incarnation et de prophétie, occupe une place de choix dans cette configuration plurielle et harmonieuse de l’Église amazonienne. Mais elle a besoin d’un nouvel effort d’inculturation qui mette en jeu la créativité, l’audace missionnaire, la sensibilité et la force particulière de la vie communautaire.

96. Les communautés de base, quand elles ont su intégrer la défense des droits sociaux à l’annonce missionnaire et à la spiritualité, ont été de vraies expériences de synodalité dans le cheminement d’évangélisation de l’Église en Amazonie. Ellesont souvent « aidé à former des chrétiens engagés dans la foi, disciples et missionnaires du Seigneur, comme en témoigne le don généreux, jusqu’au sang versé, de tant de leurs membres».[137]

97. J’encourage l’approfondissement du travail commun qui se réalise à travers le REPAM et d’autres associations, avec l’objectif de renforcer ce que demandait Aparecida: «Établir entre les Églises locales des divers pays sud-américains qui sont dans le bassin de l’Amazonie une pastorale d’ensemble aux priorités différenciées».[138] Cela vaut particulièrement pour les relations entre les Églises limitrophes.

98. Enfin, je voudrais rappeler que nous ne pouvons pas toujours penser à des projets pour des communautés stables, parce qu’il y a une grande mobilité interne en Amazonie, une migration constante souvent journalière, et «la région s’est transformée “de fait” en un couloir migratoire».[139] La «transhumance amazonienne n’a pas été bien appréhendée ni suffisamment étudiée du point de vue pastoral».[140] C’est pourquoi il faut penser à des équipes missionnaires itinérantes et «soutenir l’insertion et l’itinérance des personnes consacrées, hommes et femmes, pour être avec les plus pauvres et les exclus».[141] D’autre part, cela met au défi nos communautés urbaines qui devraient cultiver avec ingéniosité et générosité, en particulier dans les périphéries, différentes formes d’approche et d’accueil envers les familles et les jeunes qui arrivent de l’intérieur du territoire.

La force et le don des femmes

99. En Amazonie, il y a des communautés qui se sont longtemps maintenues et ont transmis la foi sans qu’un prêtre ne passe les voir; durant même des décennies. Cela s’est fait grâce à la présence de femmes fortes et généreuses. Les femmes baptisent, sont catéchistes, prient, elles sont missionnaires, certainement appelées et animées par l’Esprit Saint. Pendant des siècles, elles ont maintenu l’Église debout dans ces régions avec un dévouement admirable et une foi ardente. Elles-mêmes, au Synode, nous ont tous émus par leur témoignage.

100. Cela nous invite à élargir le champ de vision pour éviter de réduire notre compréhension de l’Église à des structures fonctionnelles. Ce réductionnisme nous conduirait à penser qu’on n’accorderait aux femmes un statut et une plus grande participation dans l’Église seulement si on leur donnait accès à l’Ordre sacré. Mais cette vision, en réalité, limiterait les perspectives, nous conduirait à cléricaliser les femmes, diminuerait la grande valeur de ce qu’elles ont déjà donné et provoquerait un subtil appauvrissement de leur apport indispensable.

101. Jésus-Christ se présente comme Époux de la communauté qui célèbre l’Eucharistie à travers la figure d’un homme qui la préside comme signe de l’unique Prêtre. Ce dialogue entre l’Époux et l’épouse, qui s’élève dans l’adoration et qui sanctifie la communauté, ne devrait pas nous enfermer dans des approches partielles sur le pouvoir dans l’Église. Car le Seigneur a voulu manifester son pouvoir et son amour à travers deux visages humains: celui de son divin Fils fait homme et celui d’une créature qui est une femme, Marie. Les femmes apportent leur contribution à l’Église d’une manière spécifique et en prolongeant la force et la tendresse de Marie, la Mère. Ainsi, nous ne nous limitons pas à une approche fonctionnelle mais nous entrons dans la structure intime de l’Église. Nous comprenons radicalement pourquoi, sans les femmes, elle s’effondre, comme beaucoup de communautés de l’Amazonie seraient tombées en lambeaux si les femmes n’avaient pas été là, en les soutenant, en les maintenant et en s’occupant d’elles. Cela montre ce qui caractérise leur pouvoir.

102. Nous ne pouvons pas cesser d’encourager les dons populaires qui ont donné tant d’importance aux femmes en Amazonie, même si aujourd’hui les communautés sont soumises à de nouveaux risques qui n’existaient pas à d’autres époques. La situation actuelle nous demande d’encourager l’émergence d’autres services et d’autres charismes féminins qui répondent aux nécessités spécifiques des peuples amazoniens en ce moment historique.

103. Dans une Église synodale, les femmes qui jouent un rôle central dans les communautés amazoniennes devraient pouvoir accéder à des fonctions, y compris des services ecclésiaux, qui ne requièrent pas l’Ordre sacré et qui permettent de mieux exprimer leur place. Il convient de rappeler que ces services impliquent une stabilité, une reconnaissance publique et l’envoi par l’évêque. Cela donne lieu aussi à ce que les femmes aient un impact réel et effectif dans l’organisation, dans les décisions les plus importantes et dans la conduite des communautés, mais sans cesser de le faire avec le style propre de leur empreinte féminine.

Elargir des horizons au-delà des conflits

104. Il arrive souvent que, dans un endroit déterminé, les agents pastoraux entrevoient des solutions très différentes pour les problèmes qui se posent, et proposent des formes d’organisation ecclésiale apparemment opposées. Lorsque cela se produit, il est probable que la vraie réponse aux défis de l’évangélisation se trouve dans le dépassement des deux propositions en trouvant d’autres voies meilleures, peut-être non encore imaginées. Le conflit est surmonté à un niveau supérieur où chacune des parties, sans cesser d’être fidèle à elle-même, est intégrée avec l’autre dans une nouvelle réalité. Tout se résout «à un plan supérieur qui conserve, en soi, les précieuses potentialités des polarités en opposition».[142] Autrement le conflit nous enferme, «nous perdons la perspective, les horizons se limitent et la réalité même reste fragmentée».[143]

105. Cela ne veut assurément pas dire qu’il faille relativiser les problèmes, les fuir ou laisser les choses comme elles étaient. Les vraies solutions ne sont jamais atteintes en affaiblissant l’audace, en se soustrayant aux exigences concrètes ou en cherchant les culpabilités en dehors. Au contraire, l’issue réside dans le “débordement”, en transcendant la dialectique qui limite la vision afin de pouvoir reconnaître un plus grand don que Dieu offre. De ce nouveau don accueilli avec courage et générosité, de ce don inattendu qui suscite une nouvelle et une plus grande créativité, couleront comme d’une source généreuse les réponses que la dialectique ne nous laissait pas voir. À ses débuts, la foi chrétienne s’est répandue admirablement en suivant cette logique qui lui a permis, à partir d’une matrice juive, de s’incarner dans les cultures gréco-romaines et d’acquérir sur son passage différentes modalités. De façon analogue, en ce moment historique, l’Amazonie nous met au défi de surmonter des perspectives limitées, des solutions pragmatiques qui demeurent enfermées dans les aspects partiels des grandes questions, pour chercher des voies plus larges et audacieuses d’inculturation.

La cohabitation œcuménique et interreligieuse

106. Dans une Amazonie multi religieuse, les croyants ont besoin de trouver des espaces afin de discuter et agir ensemble pour le bien commun et la promotion des plus pauvres. Il ne s’agit pas de vivre plus light ou de cacher les convictions qui nous animent afin de pouvoir rencontrer les autres qui pensent différemment. Si quelqu’un croit que l’Esprit Saint peut agir dans la diversité, alors il essayera de se laisser enrichir par cette lumière, mais il l’accueillera avec ses propres convictions et avec sa propre identité. Parce que, plus une identité est profonde, solide et riche, plus elle tendra à enrichir les autres avec sa contribution spécifique.

107. Nous, les catholiques, nous avons un trésor dans les Saintes Ecritures que d’autres religions n’acceptent pas, même si elles sont parfois capables de les lire avec intérêt et même de valoriser certaines parties de leur contenu. Nous essayons de faire quelque chose de semblable devant les textes sacrés des autres religions et communautés religieuses où l’on trouve «ces règles et ces doctrines qui, […] reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes».[144] Nous avons aussi une grande richesse dans les sept sacrements que certaines communautés chrétiennes n’acceptent pas dans leur totalité ou de manière identique. En même temps que nous croyons fermement en Jésus comme unique Rédempteur du monde, nous cultivons une profonde dévotion envers sa Mère. Bien que nous sachions que cela n’existe pas dans toutes les confessions chrétiennes, nous avons le devoir de communiquer à l’Amazonie la richesse de cet ardent amour maternel dont nous sommes les dépositaires. Et je finirai cette Exhortation par quelques mots à l’intention de Marie.

108. Tout cela ne devrait pas nous rendre ennemis. Dans un esprit vrai de dialogue, la capacité de comprendre le sens de ce que l’autre dit et fait se nourrit, bien qu’on ne puisse pas l’assumer comme sa propre conviction. Il devient ainsi possible d’être sincère, de ne pas dissimuler ce que nous croyons, sans cesser de dialoguer, de chercher des points de contact, et surtout de travailler et de lutter ensemble pour le bien de l’Amazonie. La force de ce qui unit tous les chrétiens a une valeur immense. Parfois, nous prêtons beaucoup plus d’attention à ce qui nous divise et nous n’apprécions ni ne valorisons ce qui nous unit. Et ce qui nous unit c’est ce qui nous permet de vivre dans le monde sans que l’immanence terrestre, le vide spirituel, l’égocentrisme confortable, l’individualisme de consommation et d’autodestruction nous dévorent.

109. Nous tous, chrétiens, nous sommes unis dans la foi en Dieu le Père qui nous donne la vie et qui nous aime tant. Nous sommes unis dans la foi en Jésus-Christ, l’unique Rédempteur qui nous a libérés par son Sang béni et par sa Résurrection glorieuse. Nous sommes unis dans le désir de sa Parole qui guide nos pas. Nous sommes unis dans le feu de l’Esprit qui nous pousse à la mission. Nous sommes unis dans le commandement nouveau que Jésus nous a laissé, la recherche d’une civilisation de l’amour, la passion pour le Royaume que le Seigneur nous appelle à construire avec lui. Nous sommes unis dans la lutte pour la paix et la justice. Nous sommes unis dans la conviction que tout ne s’achève pas dans cette vie, mais nous sommes appelés à la fête céleste où Dieu sèchera toutes les larmes et reconnaîtra ce que nous avons fait pour ceux qui souffrent.

110. Nous sommes unis par tout cela. Comment ne pas lutter ensemble? Comment ne pas prier ensemble et travailler côte à côte pour défendre les pauvres de l’Amazonie, pour montrer la sainte face du Seigneur et pour prendre soin de sa création?

CONCLUSION

LA MÈRE DE L’AMAZONIE

111. Après avoir partagé quelques rêves, j’encourage chacun à s’engager sur des chemins concrets qui permettront de transformer la réalité de l’Amazonie et de la libérer des maux qui l’affectent. À présent, levons les yeux vers Marie. La Mère que le Christ nous a laissée est l’unique Mère de tous, mais se manifeste en Amazonie de différentes manières. Nous savons que «les autochtones rencontrent vitalement Jésus-Christ par différentes voies; mais la voie mariale a le plus contribué à cette rencontre».[145] Devant la merveille de l’Amazonie que nous avons découverte de mieux en mieux dans la préparation et le déroulement du Synode, je crois qu’il est préférable de conclure cette Exhortation en nous adressant à elle:

Mère de la vie,
dans ton sein maternel s’est formé Jésus,
qui est le Seigneur de tout ce qui existe.
Ressuscité, il t’a transformée par sa lumière
et t’a faite reine de toute la création.
C’est pourquoi nous te demandons de régner, Marie,
dans le cœur palpitant de l’Amazonie.

Montre-toi comme mère de toutes les créatures,
dans la beauté des fleurs, des rivières,
du grand fleuve qui la traverse
et de tout ce qui vibre dans ses forêts.

Prends soin avec tendresse de cette explosion de splendeur.
Demande à Jésus de répandre son amour
sur les hommes et les femmes qui y vivent,
pour qu’ils sachent l’admirer et prendre soin d’elle.

Fais naître ton Fils dans leurs cœurs
pour qu’il resplendisse en Amazonie,
dans ses peuples et ses cultures,
par la lumière de sa Parole, par le réconfort de son amour,
par son message de fraternité et de justice.

Que dans chaque Eucharistie
s’élève aussi une telle merveille
pour la gloire du Père.

Mère, regarde les pauvres de l’Amazonie,
parce que leur maison est en cours de destruction
pour des intérêts mesquins.
Que de douleur et que de misère,
que d’abandon et que de violations
en cette terre bénie,
débordante de vie!

Touche la sensibilité des puissants
parce que, même si nous sentons qu’il est tard,
tu nous appelles à sauver
ce qui vit encore.

Mère au cœur transpercé,
toi qui souffres dans tes enfants abusés
et dans la nature blessée,
règne toi-même en Amazonie
avec ton Fils.
Règne pour que personne ne se sente plus jamais maître
de l’œuvre de Dieu.

Nous nous confions à toi, Mère de la vie,
ne nous abandonne pas
en cette heure sombre.
Amen.

Donné à Rome, près de Saint Jean du Latran, le 2 février, fête de la Présentation du Seigneur de l’année 2020, la septième de mon Pontificat.

FRANÇOIS

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[1] Lett. enc. Laudato sì’ (24 mai 2015), n. 49, AAS 107 (2015), p. 866.

[2] Instrumentum laboris, n. 45.

[3] Ana Varela Tafur, « Timareo » in Lo que no veo en visiones, Lima (1992).

[4] Jorge Vega Márquez, « Amazonia solitária », in Posesía obrera, Cobija-Pando – Bolivie (2009), p. 39.

[5] Red Eclesial Panamzónica (REPAM), Brésil, Synthèse de l’apport au Synode, n. 120: cf.Instrumentum laboris, n. 45.

[6] Discours durant la rencontre avec les jeunes, San Paolo – Brésil (10 mai 2007), n. 2: Insegnamenti 3, 1 (2007), p. 808.

[7] Cf. Alberto C. Araújo, « Imaginario amazónico », in Amazonia real : amazoniareal.com.br, (29 janvier 2014).

[8] S. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 57 : AAS 59 (1967), p.285.

[9] S. Jean Paul II, Discours à l’Académie Pontificale des Sciences Sociales (27 avril 2001), n. 4 : AAS 93 (2001), p. 600.

[10] Cf. Instrumentum laboris, n. 41.

[11] Vème Conférence Générale de l’Episcopat Latino-Américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 473.

[12] Ramón Iribertegui, Amazonas: El hombre y el caucho, Vicariat Apostolique de Puerto Ayacucho – Venezuela, Monografia, n. 4, Caracas (1987), p. 307ss.

[13] Cf. Amarílis Tupiassú, «Amazônia, das travessias lusitanas à literatura de até agora», in Estudos Avançados, vol. 19, n. 53, San Paolo – Brésil (janvier/avril 2005) : «En effet, après la fin de la première colonisation, l’Amazonie a continué son parcours comme région sujette à une avidité séculaire, maintenant sous de nouveaux paramètres rhétoriques […] de la part des agents « civilisateurs » qui n’ont pas besoin de personnification pour générer et multiplier les nouveaux visages de la vieille extermination, maintenant à travers une mort lente».

[14] Evêques de l’Amazonie du Brésil, Lettre au peuple de Dieu, Santarem – Brésil (6 juillet 2012).

[15] S. Jean-Paul II, Message pour la Journée Mondiale de la Paix 1998, n. 3 : AAS 90 (1998),p. 150.

[16] IIIème Conférence Générale de l’Episcopat Latino-Américain et des Caraïbes, Document de Puebla (23 mars 1979), n. 6.

[17] Instrumentum laboris, n. 6. Le Pape Paul III, avec le Bref Véritas ipsa (2juin1537), a condamné les thèses racistes, reconnaissant aux Indiens, chrétiens ou non, la dignité de la personne humaine; il leur reconnut le droit à leurs biens et interdit qu’ils soient réduits en esclavage. Il affirmait: « Étant des hommes comme les autres, […] ils ne peuvent absolument pas être privés de leur liberté ni de la possession de leurs biens, pas plus que ceux qui sont en dehors de la foi en Jésus-Christ ». Ce magistère a été réaffirmé par les papes Gregoire XIV, Bulle Cum sicuti (28avril1591); Urbain VIII, Bulle Commissum nobis (22avril1639); Benoît XIV, Bulle Immensa pastorum principis, adressée aux évêques du Brésil (20décembre1741); Gregoire XVI, Bref In supremo (3décembre1839); Léon XIII, Lettre aux Évêques du Brésil sur l’esclavage (5mai1888); S. Jean-Paul II, Message aux indigènes du Continent américain, Saint Domingue (12 octobre 1992), n.2: Insegnamenti, 15, 2 (1992), pp. 341-347.

[18] Frederico Benício de Souza Costa, Lettre pastorale (1909), éd. Imprenta del gobierno de estado de Amazonas, Manaos (1994), p. 83.

[19] Instrumentum laboris, n. 7.

[20] Discours à l’occasion de la IIème Rencontre Mondiale des Mouvements Populaires, Santa Cruz de la Sierra – Bolivie (9 juillet 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française, 16 juillet 2015, p. 16.

[21] Discours lors de la Rencontre avec les peuples de l’Amazonie, Puerto Maldonado – Pérou (19 janvier 2018): L’Osservatore Romano, éd. en langue française, 25 janvier 2018, p. 10.

[22] Instrumentum laboris, n. 24.

[23] Yana Lucila Lema, Tamyahuan Shamakupani (Con la lluvia estoy viviendo), 1, in http://siwarmayu.com/es/yana-lucila-lema-6-poemas-de-tamyawan-shamukupani-con-la-lluvia-estoy-viviendo/.

[24] Conférence Episcopale Equatorienne, Cuidemos nuestro planeta, (20 avril 2012), n.3.

[25] N. 142 : AAS 107 (2015), pp. 904-905.

[26] N. 82.

[27] Ibid., n. 83.

[28] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 239 : AAS 105 (2013), p. 1116.

[29] Ibid., n. 218 : AAS 105 (2013), p. 1110.

[30] Ibid.

[31] Cf. Instrumentum laboris, n. 57.

[32] Cf. Evaristo Eduardo de Miranda, Quando o Amazonas corria para o Pacífico, Petrópolis (2007), pp. 83-93.

[33] Juan Carlos Galeano, «Paisajes», in Amazonia y otros poemas, éd. Universidad Externado de Colombia, Bogota (2011), p. 31.

[34] Javier Yglesias, «Llamado», in Revista peruana de literatura, n. 6 (juin 2007), p. 31.

[35] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 144 : AAS 107 (2015), p. 905.

[36] Exhort. ap. postsyn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 186.

[37] Ibid., n. 200.

[38] Vidéo message pour la Rencontre Mondiale des Jeunes Indigènes, Soloy – Panama (18janvier 2019).

[39] Mario Vargas Llosa, Prologue de El Hablador, Madrid (8 octobre 2007).

[40] Exhort. ap. postsyn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 195.

[41] S. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 50 : AAS 83 (1991), p.856.

[42] Vème Conférence Générale de l’Episcopat Latino-Américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 97.

[43] Discours lors de la rencontre avec le Peuples de l’Amazonie, Puerto Maldonado – Pérou (19 janvier 2018).

[44] Instrumentum laboris, n. 123 e.

[45] Lett. enc. Laudato sì’ (24 mai 2015), n. 144 : AAS 107 (2015), p. 906.

[46] Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 51: AAS 101 (2009), p.687: «À notre époque en particulier, la nature est tellement intégrée dans les dynamiques sociales et culturelles qu’elle ne constitue presque plus une donnée indépendante. La désertification et la baisse de la productivité de certaines régions agricoles sont aussi le fruit de l’appauvrissement et du retard des populations qui y habitent ».

[47] Message pour la Journée Mondiale de la Paix 2007, n. 8; Insegnamenti, 2, 2 (2006), p. 776.

[48] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), nn. 16 ; 91 ; 117 ; 138 ; 240 : AAS 107 (2015), pp. 854 ; 884 ; 894 ; 903 ; 941.

[49] Document Bolivia: informe país, Consulta pre-sinodal (2019), n. 36; cf. Instrumentum laboris, n.23.

[50] Instrumentum laboris, n. 26.

[51] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 146 : AAS 107 (2015), p. 906.

[52] Documento con aportes al Sínodo de la Diócesis de San José del Guaviare y de l’Arquidiócesis de Villavicencio y Granada ; cf. Instrumentum laboris, n. 17.

[53] Euclides da Cunha, Los Sertones (Os Sertões) Buenos Aires (1946), pp. 65-66 : Trad. Française, Hautes Terres, La guerre de Canudos, ed. Métaillé, Paris (2012), p. 107.

[54] Pablo Neruda, «Amazonas», in Canto General (1938), I, IV ; Trad. française, Chant général, Gallimard, Paris (1977), p. 23.

[55] REPAM, Doc. Eje de Fronteras. Préparation pour le Synode de l’Amazonie, Tabatinga – Brésil (13 février 2019), p. 3; cf. Instrumentum laboris, n. 8.

[56] Amadeu Thiago de Mello, Amazonas, patria de agua.

[57] Vinicius de Moraes, Para vivir un gran amor, Buenos Aires (2013), p. 166.

[58] Juan Carlos Galean, «Los que creyeron», in Amazonia y otros poemas, ed. Universidad Externado de Colombia, Bogota (2011), p. 44.

[59] Harald Sioli, A Amazônia, Petropolis (1985), p. 60.

[60] S. Jean-Paul II, Discours aux participants au Congrès Internationale sur “Environnement et Santé” (24 mars 1997), n. 2: Insegnamenti 20, 1 (1997), p. 521.

[61] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 34 : AAS 107 (2015), p. 860.

[62] Cf. Ibid., nn. 28-31: AAS 107 (2015), pp. 858-859.

[63] Ibid., n. 38: AAS 107 (2015), p. 862.

[64] Cf. Vème Conférence Générale des Episcopats Latino-américains et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2017), n. 86.

[65] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 38 : AAS 107 (2015), p. 862.

[66] Cf. Ibid., nn. 144 ; 187: AAS 107 (2015), pp. 905-906; 921.

[67] Cf. Ibid., n. 183: AAS 107 (2015), p. 920.

[68] Ibid., n. 53: AAS 107 (2015), p. 868.

[69] Cf. Ibid., n. 49: AAS 107 (2015), p. 866.

[70] Document préparatoire à l’Assemblée spéciale du Synode des Evêques pour la Région Panamazonienne, n. 8.

[71] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 56 : AAS 107 (2015), p. 869.

[72] Ibid., n. 59: AAS 107 (2015), p. 870.

[73] Ibid., n. 33: AAS 107 (2015), p. 860.

[74] Ibid., n. 220: AAS 107 (2015), p. 934.

[75] Ibid., n. 215: AAS 107 (2015), p. 932.

[76] Sui Yun, Cantos para el mendigo y el rey, Wiesbaden (2000).

[77] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 100 : AAS 107 (2015), p. 887.

[78] Ibid., n. 204: AAS 107 (2015), p. 928.

[79] Cf. Documents de Santarem (1972) et de Manaos (1997): in Conférence Nationale des Evêques du Brésil, Desafio missionário. Documentos da Igreja na Amazônia, Brasilia (2014), pp. 9-28 ; 67-84.

[80] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 220: AAS 105 (2013), p. 1110.

[81] Ibid., n. 164: AAS 105 (2013), pp. 1088-1089.

[82] Ibid., n. 165: AAS 105 (2013), p. 1089.

[83] Ibid., n. 161: AAS 105 (2013), p. 1087.

[84] Ainsi le présente le Concile Vatican II au n. 44 de la Constitution Gaudium et spes lorsqu’il dit: «Dès les débuts de son histoire, [l’Église] a appris à exprimer le message du Christ en se servant des concepts et des langues des divers peuples et, de plus, elle s’est efforcée de le mettre en valeur par la sagesse des philosophes : ceci afin d’adapter l’Évangile, dans les limites convenables, et à la compréhension de tous et aux exigences des sages. À vrai dire, cette manière appropriée de proclamer la parole révélée doit demeurer la loi de toute évangélisation. C’est de cette façon, en effet, que l’on peut susciter en toute nation la possibilité d’exprimer le message chrétien selon le mode qui lui convient, et que l’on promeut en même temps un échange vivant entre l’Église et les diverses cultures».

[85] Lettre au Peuple de Dieu en marche en Allemagne (29 juin 2019), n. 9.

[86] Cf. S. Vincent de Lérins, Commonitorium primum, chap. 23: PL 50, p.668: «Ut annis scilicet consolidetur, dilatetur tempore, sublimetur aetate ».

[87] Lettre au Peuple de Dieu en marche en Allemagne (29 juin 2019), n. 9: cf. l’expression attribuée à Gustav Mahler: «La tradition est la garantie de l’avenir et non la conservation des cendres».

[88] Discours aux professeurs d’université et aux hommes de culture, Coimbra (15 mai 1982), n. 5: Insegnamenti 5, 2 (1982), pp. 1702-1703.

[89] Message aux indigènes du Continent américain, Saint Domingue (12 octobre 1992), n.6: Insegnamenti, 15, 2 (1992), p. 346; cf. Discours aux participants au Congrès national du Mouvement Ecclesial de l’engagement Culturel (16 janvier 1982), n.2: Insegnamenti, 5, 1 (1982), p. 131.

[90] Exhort. ap. postsyn. Vita consacrata (25 mars 1996), n. 98 : AAS 88 (1996), pp. 474-475.

[91] N. 115 : AAS 105 (2013), p. 1068.

[92] Ibid., n. 116: AAS 105 (2013), p. 1068.

[93] Ibid.

[94] Ibid., n. 129: AAS 105 (2013), p. 1074.

[95] Ibid., n. 116: AAS 105 (2013), p. 1068.

[96] Ibid., n. 117: AAS 105 (2013), p. 1069.

[97] Ibid.

[98] S. Jean-Paul II, Discours à l’Assemblée plénière du Conseil Pontifical pour la Culture (17 janvier 1987), n. 5: Insegnamenti 10, 1 (1987), p. 125.

[99] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 129 : AAS 105 (2013), p. 1074.

[100] IVème Conférence générale de l’Episcopat latino-américain et des Caraïbes, Document de Saint Domingue, (12-28 octobre 1992), n. 17.

[101] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 198: AAS 105 (2013), p. 1103.

[102] Cf. Vittorio Messori – Joseph Ratzinger, Informe sobrae la fe, ed. BAC, Madrid (2015), pp. 209-210.

[103] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 198: AAS 105 (2013), p. 1103.

[104] Pedro Casaldáliga, «Carta de navegar (Por el Tocantins amazónico)», in El tiempo y la espera, Santander (1986).

[105] Saint Thomas d’Aquin l’explique de cette manière: «La triple manière dont Dieu est dans les choses: l’une est commune, par essence, présence et puissance; une autre par la grâce dans ses saints, la troisième, singulière dans le Christ, par l’union» (Ad Colossenses, c. II, I. 2).

[106] Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 235: AAS 107 (2015), p. 939.

[107] IIIème Conférence générale de l’Episcopat latino-américain et des Caraïbes, Document de Puebla (23 mars 1979), n. 196.

[108] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 178: AAS 105 (2013), p. 1094.

[109] Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium sur l’Église, n. 11; cf. Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), nn. 10-11.

[110] Vicariats Apostoliques de l’Amazonie Péruvienne, «Deuxième assemblée épiscopale régionale de la forêt», San Ramón – Pérou (5 octobre 1973), in Éxodo de la Iglesia en la Amazonia. Documentos pastorales de la Iglesia en la Amazonia peruana, Iquitos (1976), p. 121.

[111] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 123: AAS 105 (2013), p. 1071.

[112] Cf. Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), nn. 126-127.

[113] Ibid., n. 32.

[114] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 235: AAS 107 (2015), p. 939.

[115] Ibid.

[116] Ibid., n. 236: AAS 107 (2015), p. 940.

[117] Ibid.

[118] Ibid., n. 235: AAS 107 (2015), p. 939.

[119] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. Sacrosanctum Concilium, sur la Liturgie sacrée, nn.37-40 ; 65; 77; 81.

[120] Dans le Synode a germé la proposition d’élaborer un “rite amazonien”.

[121] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 237: AAS 107 (2015), p. 940.

[122] Exhort. ap. postsyn. Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 49: AAS 108 (2016), p. 331; cf. Ibid. n. 305: AAS 108 (2016), pp. 436-437.

[123] Cf. Ibid., nn. 296 ; 308: AAS 108 (2016), pp. 430-431 ; 438.

[124] Vème Conférence Générale de l’Episcopat Latino-Américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 100, e.

[125] Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre Sacerdotium ministeriale aux évêques de l’Église Catholique sur quelques questions concernant le ministre de l’Eucharistie (6 août 1983): AAS 75 (1983) pp. 1001-1009.

[126] Lett. ap. Mulieris dignitatem (15 août 1988), n. 27: AAS 80 (1988), p. 1718.

[127] S. Thomas d’Aquin, Summa Theologiae, III, q. 8, a. 1, rép.

[128] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Decr. Presbyterorum ordinis sur le ministère et la vie des prêtres, n. 5; S. Jean-Paul II, Lett. enc. Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003), n. 22: AAS 95 (2003), p. 448.

[129] Il appartient aussi exclusivement au prêtre d’administrer l’Onction des malades, qui demeure intimement liée au pardon des péchés: «S’il a commis des péchés, ils lui seront remis» (Jc 5, 15).

[130] Catéchisme de l’Église Catholique, n. 1396; S. Jean-Paul II, Lett. enc. Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003), n. 26: AAS 95 (2003), p. 451; cf. Henri de Lubac, Méditations sur l’Église, Paris (1968), p. 101.

[131] Conc. Œcum. Vat. II, Decr. Presbyterorum ordinis, sur le ministère et la vie des prêtresn. 6.

[132] J’attire l’attention sur le fait que, dans certains pays du bassin amazonien, il y a plus de missionnaires pour l’Europe ou pour les Etats Unis que pour aider leurs propres Vicariats de l’Amazonie.

[133] Dans le Synode, on a également parlé du manque de séminaires pour la formation sacerdotale des personnes indigènes.

[134] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium sur l’Église, n. 3.

[135] S. Paul VI, Homélie en la Solennité du Corpus Christi, (17 juin 1965): Insegnamenti3 (1965), p. 358.

[136] Il est possible, qu’à cause du manque de prêtres, l’Evêque confie «une participation à l’exercice de la charge pastorale d’une paroisse à un diacre ou à une autre personne non revêtue du caractère sacerdotal, ou encore à une communauté de personnes» (Code de Droit Canonique, can. 517 § 2).

[137] Vème Conférence Générale de l’Episcopat Latino-Américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 178.

[138] Ibid., n. 475.

[139] Instrumentum laboris, n. 65.

[140] Ibid., n. 63.

[141] Ibid., n. 129 d, 2.

[142] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 228: AAS 105 (2013), p. 1113.

[143] Ibid., n. 226: AAS 105 (2013), p. 1112.

[144] Conc. Œcum. Vat. II, Dec. Nostra aetate sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes, n. 2.

[145] Celam, IIIème Symposium latino-américain sur la Théologie indienne, Guatemala (23-27 octobre 2006).

[Texte original: Espagnol]

Copyright 2020 – Librairie éditrice du Vatican

 

 

 

« “ Nous sommes membres les uns des autres ” (Ép. 4,25).

Des communautés de réseaux sociaux à la communauté humaine » 

 

Chers frères et sœurs,

depuis l’avènement de l'Internet, l'Église a toujours cherché à en promouvoir l’utilisation au service

de la rencontre entre les personnes et de la solidarité entre tous. Avec ce Message, je voudrais

vous inviter une fois de plus à réfléchir sur le fondement et l'importance de notre être-en-relation et

à redécouvrir, dans l'immensité des défis du contexte actuel de la communication, le désir de

l'homme qui ne veut pas rester dans sa solitude.

 

Les métaphores du “réseau” et de la “communauté”

 

L'environnement des médias est aujourd'hui tellement envahissant qu'on ne peut le distinguer de

la sphère de la vie quotidienne. Le réseau est un atout de notre temps. C'est une source de

connaissances et de relations naguère impensables. De nombreux experts, cependant, à propos

des transformations profondes imprimées par la technologie aux logiques de production, de

circulation et d’utilisation des contenus, soulignent également les risques qui menacent la

recherche et le partage d'une information authentique à l’échelle globale. Si l'Internet représente

une possibilité extraordinaire d'accès au savoir, il est également vrai qu'il s'est avéré l'un des lieux

les plus exposés à la désinformation et à la distorsion consciente et ciblée des faits et des

relations interpersonnelles, qui souvent prennent la forme de discrédit.

Il faut reconnaître que les réseaux sociaux, s’ils servent d’une part à nous relier davantage, à nouspermettre de nous retrouver et de nous entraider, de l'autre ils se prêtent aussi à une manipulation

de données personnelles, visant à obtenir des avantages politiques ou économiques, sans le

respect dû à la personne et à ses droits. Parmi les plus jeunes, les statistiques révèlent qu'un sur

quatre est mêlé à des épisodes de cyber-harcèlement.[1]

Dans la complexité de ce contexte, il peut être utile de réfléchir à nouveau sur la métaphore du

réseau mis initialement à la base de l'Internet, pour en redécouvrir le potentiel positif. L’image du

réseau nous invite à réfléchir sur la multiplicité des parcours et des nœuds qui en assurent la

solidité, en l'absence d'un centre, d'une structure hiérarchique, d'une organisation de type vertical.

Le réseau fonctionne grâce à la coparticipation de tous les éléments.

Ramenée à la dimension anthropologique, la métaphore du réseau rappelle une autre figure riche

de significations: celle de la communauté. Une communauté est d'autant plus forte qu'elle est

cohésive et solidaire, animée par des sentiments de confiance et poursuivant des objectifs

partagés. La communauté comme réseau solidaire requiert l'écoute mutuelle et le dialogue, basé

sur l'utilisation responsable du langage.

Il est évident pour tous que, dans le contexte actuel, la communauté des réseaux sociaux n'est

pas automatiquement synonyme de communauté. Dans le meilleur des cas, les communautés

réussissent à montrer cohésion et solidarité, mais elles ne restent souvent que des agrégats

d’individus qui se reconnaissent autour d'intérêts ou d'arguments caractérisés par des liens

faibles. En outre, dans le Web social trop souvent l'identité est basée sur l'opposition à l'autre, à

l'étranger au groupe: on se définit à partir de ce qui divise plutôt que de ce qui unit, laissant cours

à la suspicion et à l'explosion de toute sorte de préjugés (ethniques, sexuels, religieux et autres).

Cette tendance alimente des groupes qui excluent l'hétérogénéité, qui nourrissent, également

dans l'environnement numérique, un individualisme effréné qui finit parfois par fomenter des

spirales de haine. Ce qui devrait être une fenêtre sur le monde devient ainsi une vitrine dans

laquelle exhiber le propre narcissisme.

Le réseau est une occasion pour promouvoir la rencontre avec les autres, mais il peut également

renforcer notre auto-isolement, telle une toile d’araignée susceptible de piéger. Les enfants se

trouvent les plus exposés à l'illusion que le Web social puisse pleinement les satisfaire au plan

relationnel, jusqu'au phénomène dangereux des jeunes « ermites sociaux » qui courent le risque

de se rendre complètement étranger à la société. Cette dynamique dramatique révèle une faille

sérieuse dans le tissu relationnel de la société, une lacération que nous ne pouvons ignorer.

Cette réalité multidimensionnelle et insidieuse pose diverses questions de caractère éthique,

sociale, juridique, politique, économique, et interpelle aussi l'Église. Tandis que les

gouvernements cherchent des voies de réglementation légale pour sauver la vision originelle d'un

réseau libre, ouvert et sécurisé, nous avons tous la possibilité et la responsabilité d’en favoriser

une utilisation positive.

2Il est clair qu'il ne suffit pas de multiplier les connexions pour faire augmenter également la

compréhension mutuelle. Comment retrouver, par conséquent, la vraie identité communautaire en

ayant conscience de la responsabilité que nous avons les uns envers les autres aussi sur le

réseau en ligne ?

 

“Nous sommes membres les uns des autres”

 

Une réponse possible peut être esquissée à partir d'une troisième métaphore, celle du corps et

des membres, que Saint Paul utilise pour parler de la relation de réciprocité entre les personnes,

fondée dans un organisme qui les unit. « Débarrassez-vous donc du mensonge, et dites la vérité,

chacun à son prochain, parce que nous sommes membres les uns des autres. » (Ep 4,25). Être

membres les uns des autres est la motivation profonde avec laquelle l'Apôtre exhorte à se

débarrasser du mensonge et à dire la vérité: l'obligation de garder la vérité découle de la

nécessité de ne pas nier la relation réciproque de la communion. La vérité, en fait, se révèle dans

la communion. Le mensonge au contraire est un refus égoïste de reconnaître la propre

appartenance au corps; c'est le refus de se donner aux autres, perdant ainsi la seule voie de se

retrouver soi-même.

La métaphore du corps et des membres nous amène à réfléchir sur notre identité, qui est basée

sur la communion et sur l'altérité. Comme chrétiens, nous nous reconnaissons tous membres de

l’unique corps dont le Christ est la tête. Cela nous aide à ne pas voir les personnes comme des

concurrents potentiels, mais à considérer même les ennemis comme des personnes. Il n’y a plus

besoin de l'adversaire pour se définir soi-même, parce que le regard d'inclusion que nous

apprenons du Christ nous fait découvrir l'altérité d'une nouvelle manière, comme partie intégrante

et condition de la relation et de la proximité.

Une telle capacité de compréhension et de communication entre les personnes humaines a son

fondement dans la communion de l'amour entre les Personnes divines. Dieu n'est pas Solitude,

mais Communion; Dieu est Amour, et donc communication, parce que l'amour communique

toujours, et bien plus se communique soi-même pour rencontrer l'autre. Pour communiquer avec

nous et pour se communiquer à nous Dieu s'adapte à notre langage, établissant dans l'histoire un

véritable dialogue avec l'humanité (cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Dei Verbum, 2).

En vertu de notre être créé à l'image et à la ressemblance de Dieu qui est communion et

communication-de-soi, nous portons toujours dans le cœur la nostalgie de vivre en communion,

d'appartenir à une communauté. « Rien, en fait – affirme Saint Basile –, n’est plus conforme à

notre nature que de nous fréquenter mutuellement, d’avoir besoin les uns des autres ».[2]

Le contexte actuel nous appelle tous à investir dans les relations, à affirmer aussi sur le réseau et

à travers le réseau le caractère interpersonnel de notre humanité. À plus forte raison nous,

chrétiens, sommes appelés à manifester cette communion qui est la marque de notre identité de

3croyants. La foi elle-même, en fait, est une relation, une rencontre; et sous la poussée de l'amour

de Dieu, nous pouvons communiquer, accueillir et comprendre le don de l'autre et y correspondre.

C'est la communion à l'image de la Trinité qui distingue la personne de l'individu. De la foi en un

Dieu qui est Trinité, il découle que, pour être moi-même, j'ai besoin de l'autre. Je suis vraiment

humain, vraiment personnel, seulement si je me mets en relation avec les autres. Le terme de

personne désigne en fait l'être humain comme « visage », face à l'autre, engagé avec les autres.

Notre vie grandit en humanité avec le passage du caractère individuel à celui personnel;

l’authentique chemin d'humanisation va de l'individu qui perçoit l'autre comme un rival, à la

personne qui le reconnaît comme un compagnon de voyage.

 

Du "j’aime" à l’"Amen"

 

L'image du corps et des membres nous rappelle que l'utilisation du Web social est

complémentaire de la rencontre en chair et en os, qui vit à travers le corps, le cœur, les yeux, le

regard, le souffle de l'autre. Si le réseau est utilisé comme une extension ou comme une attente

d'une telle rencontre, alors il ne se trahit pas et demeure une ressource pour la communion. Si

une famille utilise le réseau pour être plus connectée, pour ensuite se réunir à table et se regarder

dans les yeux, alors c'est une ressource. Si une communauté ecclésiale coordonne sa propre

activité à travers le réseau, pour ensuite célébrer l'Eucharistie ensemble, alors c'est une

ressource. Si le réseau est une occasion pour se rapprocher des histoires et des expériences de

beauté ou de souffrance physiquement loin de moi, pour prier ensemble et ensemble chercher le

bien dans la redécouverte de ce qui nous unit, alors c'est une ressource.

Ainsi, nous pouvons passer du diagnostic à la thérapie: en ouvrant le chemin au dialogue, à la

rencontre, au sourire, à la caresse... Ceci est le réseau que nous voulons. Un réseau qui n'est pas

fait pour piéger, mais pour libérer, pour prendre soin de la communion entre des personnes libres.

L'Église elle-même est un réseau tissé par la communion eucharistique, où l'union n'est pas

fondée sur "j’aime", mais sur la vérité, sur l’"Amen", avec lequel chacun adhère au Corps du Christ

en accueillant les autres.

 

Du Vatican, le 24 janvier 2019, mémoire de Saint François de Sales.

Franciscus

 

[1] Pour endiguer ce phénomène un Observatoire international sur le cyber-harcèlement sera

créé, avec son siège au Vatican.

4[2] Les Grandes Règles, III, 1: PG 31, 917°; cf. Benoît XVI, Message pour la 43ème Journée

mondiale des Communications Sociales (2009).

© Copyright - Libreria Editrice Vaticana

 

 

 

« La paix, un chemin d’espérance: dialogue, réconciliation, conversion écologique »

LA PAIX, UN CHEMIN D’ESPÉRANCE:

DIALOGUE, RÉCONCILIATION ET CONVERSION ÉCOLOGIQUE

1. La paix, chemin d’espérance face aux obstacles et aux épreuves

La paix est un bien précieux, objet de notre espérance auquel aspire toute l’humanité. Espérer la paix est un comportement humain qui renferme une tension existentielle; c’est pourquoi même un présent parfois pénible «peut être vécu et accepté s’il conduit vers un terme et si nous pouvons être sûrs de ce terme, si ce terme est si grand qu’il peut justifier les efforts du chemin »[1]. De cette façon, l’espérance est la vertu qui nous met en chemin, qui nous donne des ailes pour aller de l’avant, même quand les obstacles semblent insurmontables.

Notre communauté humaine porte dans sa mémoire et dans sa chair les signes des guerres et des conflits qui se sont succédés avec une capacité destructrice croissante, et qui ne cessent de frapper spécialement les plus pauvres et les plus faibles. Aussi, des nations entières peinent à se libérer des chaînes de l’exploitation et de la corruption, lesquelles alimentent haines et violences. Aujourd’hui encore, à tant d’hommes et de femmes, d’enfants et de personnes âgées, sont niées la dignité, l’intégrité physique, la liberté, y compris religieuse, la solidarité communautaire, l’espérance en l’avenir. De nombreuses victimes innocentes portent sur elles le supplice de l’humiliation et de l’exclusion, du deuil et de l’injustice, voire même les traumatismes de l’acharnement systématique contre leur peuple et leurs proches.

Les terribles épreuves des conflits civils et internationaux, aggravées souvent par des violences sans aucune pitié, marquent pour longtemps le corps et l’âme de l’humanité. Toute guerre, en réalité, est un fratricide qui détruit le projet même de fraternité inscrit dans la vocation de la famille humaine.

La guerre, nous le savons bien, commence souvent par l’intolérance à l’égard de la différence de l’autre, qui renforce le désir de possession et la volonté de domination. Elle naît, dans le cœur de l’homme, de l’égoïsme et de l’orgueil, de la haine qui pousse à détruire, à renfermer l’autre dans une vision négative, à l’exclure et à le faire disparaître. La guerre se nourrit de la perversion des relations, d’ambitions hégémoniques, d’abus de pouvoir, de la peur de l’autre et de la différence perçue comme un obstacle; et en même temps elle alimente tout cela.

Il est paradoxal, comme j’ai eu à le souligner durant mon récent voyage au Japon, que « notre monde vit la perverse dichotomie de vouloir défendre et garantir la stabilité et la paix sur la base d’une fausse sécurité soutenue par une mentalité de crainte et de méfiance qui finit par envenimer les relations entre les peuples et empêcher tout dialogue possible. La paix et la stabilité internationales sont incompatibles avec toute tentative de construction sur la peur de la destruction réciproque ou sur une menace d’anéantissement total ; elles ne sont possibles qu’à partir d’une éthique globale de solidarité et de coopération au service d’un avenir façonné par l’interdépendance et la coresponsabilité au sein de toute la famille humaine d’aujourd’hui et de demain »[2].

Toute situation de menace alimente le manque de confiance et le repli sur soi. Le manque de confiance et la peur renforcent la fragilité des rapports et le risque de violence, dans un cercle vicieux qui ne conduira jamais à une relation de paix. En ce sens, la dissuasion nucléaire ne peut que créer une sécurité illusoire.

Par conséquent, nous ne pouvons pas prétendre maintenir la stabilité mondiale par la peur de l’anéantissement, dans un équilibre plus que jamais instable, suspendu au bord du gouffre nucléaire et enfermé dans les murs de l’indifférence, où l’on prend des décisions socio-économiques qui ouvrent la voie aux drames de l’exclusion de l’homme et de la création, au lieu de nous protéger les uns les autres[3]. Comment, alors, construire un chemin de paix et de reconnaissance réciproque? Comment rompre la logique macabre de la menace et de la peur? Comment briser la dynamique de la défiance qui prévaut actuellement?

Nous devons poursuivre une fraternité réelle, basée sur la commune origine divine et exercée dans le dialogue et la confiance réciproques. Le désir de paix est profondément inscrit dans le cœur de l’homme et nous ne devons nous résigner à rien de moins que cela.

2. La paix, chemin d’écoute basé sur la mémoire, sur la solidarité et sur la fraternité

Les Hibakusha, les survivants des bombardements atomiques de Hiroshima et de Nagasaki, sont parmi ceux qui, aujourd’hui, maintiennent vivante la flamme de la conscience collective, témoignant aux générations successives l’horreur de ce qui est arrivé en août 1945 et les souffrances indicibles qui ont suivi jusqu’à aujourd’hui. Leur témoignage réveille et conserve de cette façon la mémoire des victimes afin que la conscience humaine devienne toujours plus forte face à toute volonté de domination et de destruction: « Nous ne pouvons pas permettre que les générations présentes et nouvelles perdent la mémoire de ce qui est arrivé, cette mémoire qui est garantie et encouragement pour construire un avenir plus juste et plus fraternel »[4].

Tout comme eux, de nombreuses personnes partout dans le monde offrent aux générations futures le service indispensable de la mémoire qui doit être conservée, non seulement pour ne pas commettre de nouveau les mêmes erreurs ou pour que les schémas illusoires du passé ne soient reproposés, mais aussi pour que celle-ci, fruit de l’expérience, constitue la racine et suggère le chemin pour les choix présents et futurs en faveur de la paix.

De plus, la mémoire est l’horizon de l’espérance: bien des fois, dans l’obscurité des guerres et des conflits, même le rappel d’un petit geste de solidarité reçu peut inspirer des choix courageux et même héroïques, peut susciter de nouvelles énergies et rallumer une nouvelle espérance chez les individus et dans les communautés.

Ouvrir et tracer un chemin de paix est un défi d’autant plus complexe que les intérêts qui sont en jeu dans les relations entre les personnes, les communautés et les nations, sont multiples et contradictoires. Il faut avant tout faire appel à la conscience morale et à la volonté personnelle et politique. La paix, en effet, trouve sa source au plus profond du cœur humain, et la volonté politique doit toujours être revigorée afin d’initier de nouveaux processus qui réconcilient et unissent personnes et communautés.

Le monde n’a pas besoin de paroles creuses, mais de témoins convaincus, d’artisans de paix ouverts au dialogue sans exclusions ni manipulations. En effet, on ne peut parvenir vraiment à la paix que lorsqu’il y a un dialogue convaincu d’hommes et de femmes qui cherchent la vérité au-delà des idéologies et des opinions diverses. La paix est un édifice « sans cesse à construire »[5], un chemin que nous faisons ensemble, en cherchant toujours le bien commun et en nous engageant à maintenir la parole donnée et à respecter le droit. Dans l’écoute réciproque, la connaissance et l’estime de l’autre peuvent se développer jusqu’à reconnaître, dans l’ennemi, le visage d’un frère.

Le processus de paix est donc un engagement qui dure dans le temps. C’est un travail patient de recherche de la vérité et de la justice qui honore la mémoire des victimes et qui ouvre, pas à pas, à une espérance commune plus forte que la vengeance. Dans un État de droit, la démocratie peut être un paradigme significatif de ce processus si elle est basée sur la justice et sur l’engagement à sauvegarder les droits de chaque personne, en particulier si elle est faible ou marginalisée, dans la recherche continuelle de la vérité[6]. Il s’agit d’une construction sociale et d’une élaboration en devenir, où chacun apporte de manière responsable sa propre contribution, à tous les niveaux de la collectivité locale, nationale et mondiale.

Comme le soulignait saint Paul VI, « la double aspiration vers l’égalité et la participation cherche à promouvoir un type de société démocratique […]. C’est dire l’importance d’une éducation à la vie en société où, en plus de l’information sur les droits de chacun, soit rappelé leur nécessaire corrélatif : la reconnaissance des devoirs à l’égard des autres ; le sens et la pratique du devoir sont eux-mêmes conditionnés par la maîtrise de soi, l’acceptation des responsabilités et des limites posées à l’exercice de la liberté de l’individu ou du groupe »[7].

Au contraire, la fracture entre les membres d’une société, l’accroissement des inégalités sociales et le refus d’utiliser les instruments en vue d’un développement humain intégral mettent en péril la poursuite du bien commun. Par contre, le travail patient basé sur la force de la parole et de la vérité peut réveiller chez les personnes la capacité de compassion et de solidarité créative.

Dans notre expérience chrétienne, nous faisons constamment mémoire du Christ qui a donné sa vie pour notre réconciliation (cf. Rm 5, 6-11). L’Eglise participe pleinement à la recherche d’un ordre juste, tout en continuant à servir le bien commun et à nourrir l’espérance de paix à travers la transmission des valeurs chrétiennes, l’enseignement moral et les œuvres sociales et éducatives.

3. La paix, chemin de réconciliation dans la communion fraternelle

La Bible, en particulier à travers la parole des prophètes, rappelle les consciences et les peuples à l’alliance de Dieu avec l’humanité. Il s’agit d’abandonner le désir de dominer les autres et d’apprendre à se regarder réciproquement comme des personnes, comme des enfants de Dieu, comme des frères. L’autre ne doit jamais être enfermé dans ce qu’il a pu dire ou faire, mais il doit être considéré selon la promesse qu’il porte en lui. C’est seulement en choisissant la voie du respect qu’on pourra rompre la spirale de la vengeance et entreprendre le chemin de l’espérance.

Le passage de l’Évangile qui rapporte l’échange entre Pierre et Jésusnous guide : «Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner? Jusqu’à sept fois?Jésus lui répond: “Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois”» (Mt 18, 21-22). Ce chemin de réconciliation nous appelle à trouver dans le fond de notre cœur la force du pardon et la capacité de nous reconnaître frères et sœurs. Apprendre à vivre le pardon fait grandir notre capacité à devenir des femmes et des hommes de paix.

Ce qui est vrai de la paix dans le domaine social est vrai aussi dans le domaine politique et économique, puisque la question de la paix traverse toutes les dimensions de la vie communautaire: il n’y aura jamais de vraie paix tant que nous ne serons pas capables de construire un système économique plus juste. Comme l’écrivait Benoît XVI, il y a dix ans, dans l’Encyclique Caritas in veritate: «Vaincre le sous-développement demande d’agir non seulement en vue de l’amélioration des transactions fondées sur l’échange et des prestations sociales, mais surtout sur l’ouverture progressive, dans un contexte mondial, à des formes d’activité économique caractérisées par une part de gratuité et de communion » (n. 39).

4. La paix, chemin de conversion écologique

«Si une mauvaise compréhension de nos propres principes nous a parfois conduits à justifier le mauvais traitement de la nature, la domination despotique de l’être humain sur la création, ou les guerres, l’injustice et la violence, nous, les croyants, nous pouvons reconnaître que nous avons alors été infidèles au trésor de sagesse que nous devions garder ».[8]

Face aux conséquences de notre hostilité envers les autres, du manque de respect de la maison commune et de l’exploitation abusive des ressources naturelles – considérées comme des instruments utiles uniquement pour le profit d’aujourd’hui, sans respect pour les communautés locales, pour le bien commun ni pour la nature – nous avons besoin d’une conversion écologique.

Le récent Synode sur l’Amazonie nous pousse à adresser, de manière nouvelle, l’appel à une relation pacifique entre les communautés et la terre, entre le présent et la mémoire, entre les expériences et les espérances.

Ce chemin de réconciliation est aussi écoute et contemplation du monde qui nous a été donné par Dieu pour que nous en fassions notre maison commune. En effet, les ressources naturelles, les nombreuses formes de vie et la terre elle-même nous sont confiées pour être “cultivées et gardées” (cf. Gn 2, 15) aussi pour les générations à venir, avec la participation responsable et active de chacun. En outre, nous avons besoin d’un changement, dans les convictions et dans le regard, qui ouvre davantage à la rencontre avec l’autre et à l’accueil du don de la création qui reflète la beauté et la sagesse de son Auteur.

En découlent, en particulier, des motivations profondes et une nouvelle manière d’habiter la maison commune, d’être présents les uns aux autres, chacun dans sa diversité, de célébrer et de respecter la vie reçue et partagée, de se préoccuper des conditions et des modèles de société qui favorisent l’éclosion et la permanence de la vie dans l’avenir, de développer le bien commun de toute la famille humaine.

La conversion écologique à laquelle nous faisons appel nous conduit donc à avoir un nouveau regard sur la vie, en considérant la générosité du Créateur qui nous a donné la terre et nous rappelle à la joyeuse sobriété du partage. Cette conversion doit être comprise de manière intégrale, comme une transformation des relations que nous entretenons avec nos sœurs et nos frères, avec les autres êtres vivants, avec la création dans sa très riche variété, avec le Créateur qui est l’origine de toute vie. Pour le chrétien, elle demande de « laisser jaillir toutes les conséquences de la rencontre avec Jésus-Christ sur les relations avec le monde »[9].

5. On obtient autant qu’on espère[10]

Le chemin de la réconciliation exige patience et confiance. On n’obtient pas la paix si on ne l’espère pas.

Il s’agit avant tout de croire en la possibilité de la paix, de croire que l’autre a le même besoin de paix que nous. En cela, l’amour de Dieu pour chacun d’entre nous peut nous inspirer, un amour libérateur, sans limite, gratuit, inlassable.

La peur est souvent source de conflit. Il est donc important d’aller au-delà de nos craintes humaines, en nous reconnaissant comme des enfants dans le besoin devant celui qui nous aime et qui nous attend, comme le Père du fils prodigue (cf. Lc 15, 11-24). La culture de la rencontre entre frères et sœurs rompt avec la culture de la menace. Elle fait de toute rencontre une possibilité et un don de l’amour généreux de Dieu. Elle nous pousse à dépasser les limites de nos horizons restreints afin de toujours viser à vivre la fraternité universelle comme enfants de l’unique Père céleste.

Pour les disciples du Christ, ce chemin est aussi soutenu par le sacrement de la Réconciliation, donné par le Seigneur pour la rémission des péchés des baptisés. Ce sacrement de l’Eglise, qui renouvelle les personnes et les communautés, invite à avoir le regard tourné vers Jésus qui a réconcilié « tous les êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix » (Col 1, 20); et il demande d’abandonner toute violence en pensées, en paroles et en actions, aussi bien envers le prochain qu’envers la création.

La grâce de Dieu le Père s’offre comme un amour sans conditions. Une fois reçu son pardon dans le Christ, nous pouvons nous mettre en chemin afin de l’offrir aux hommes et aux femmes de notre temps. Jour après jour, l’Esprit Saint nous suggère des comportements et des paroles pour que nous devenions des artisans de justice et de paix.

Que le Dieu de la paix nous bénisse et vienne à notre aide.

Que Marie, Mère du Prince de la Paix et Mère de tous les peuples de la terre, nous accompagne et nous soutienne, pas à pas, sur notre chemin de réconciliation.

Et que toute personne venant en ce monde puisse connaître une existence paisible et développer pleinement la promesse d’amour et de vie qu’elle porte en elle.

Du Vatican, le 8 décembre 2019

FRANÇOIS

___________________

[1] Benoît XVI, Lett. enc. Spe salvi (30 novembre 2007), n. 1.

[2] Discours sur les armes nucléaires, Nagasaki, “Atomic Bomb Hypocenter”, 24 novembre 2019.

[3] Cf. Homélie à Lampedusa, 8 juillet 2013.

[4] Discours sur la Paix, Hiroshima, Mémorial de la Paix, 24 novembre 2019.

[5] Conc. œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 78.

[6] Cf. Benoît XVI, Discours du pape Benoît XVI aux dirigeants des associations chrétiennes des travailleurs italiens, 27 janvier 2006.

[7] Lett. ap. Octogesima adveniens (14 mai 1971), n. 24.

[8] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 200.

[9] Ibid., n. 217.

[10] Cf. Jean de la Croix, Nuit obscure, II, 21, 8.

 

 

« Il est la plus belle jeunesse de ce monde »

EXHORTATION APOSTOLIQUE POST-SYNODALE

CHRISTUS VIVIT

DU SAINT-PÈRE FRANÇOIS

AUX JEUNES ET À TOUT LE PEUPLE DE DIEU

1. Il vit, le Christ, notre espérance et il est la plus belle jeunesse de ce monde. Tout ce qu’il touche devient jeune, devient nouveau, se remplit de vie. Les premières paroles que je voudrais adresser à chacun des jeunes chrétiens sont donc : Il vit et il te veut vivant!

2. Il est en toi, il est avec toi et jamais ne t’abandonne. Tu as beau t’éloigner, le Ressuscité est là, t’appelant et t’attendant pour recommencer. Quand tu te sens vieilli par la tristesse, les rancœurs, les peurs, les doutes ou les échecs, il sera toujours là pour te redonner force et espérance.

3. A vous tous, jeunes chrétiens, j’écris avec affection cette Exhortation apostolique, c’est-à-dire une lettre qui rappelle certaines convictions de foi et qui, en même temps, encourage à grandir en sainteté et dans l’engagement de sa propre vocation. Mais étant donné qu’il s’agit d’une balise sur un chemin synodal, je m’adresse en même temps à tout le peuple de Dieu, à ses pasteurs et à ses fidèles, car la réflexion sur les jeunes et pour les jeunes nous interpelle et nous stimule tous. Par conséquent, dans certains paragraphes, je m’adresserai directement aux jeunes et, dans d’autres, je ferai des approches plus générales pour le discernement ecclésial.

4. Je me suis laissé inspirer par la richesse des réflexions et des échanges du Synode de l’année passée. Je ne pourrai pas présenter ici toutes les contributions, que vous pourrez lire dans le Document final, mais j’ai essayé d’inclure dans la rédaction de cette lettre les propositions qui m’ont paru les plus significatives. Ainsi, ma parole sera chargée de mille voix de croyants du monde entier qui ont fait parvenir leurs opinions au Synode. Même les jeunes non croyants, qui ont voulu y prendre part par leurs réflexions, ont soulevé des questions qui ont suscité en moi de nouvelles interrogations.

CHAPITRE 1

Que dit la Parole de Dieu sur les jeunes?

5. Recueillons certains trésors des Saintes Écritures, où, à plusieurs reprises, on parle des jeunes et de la façon dont le Seigneur va à leur rencontre.

Dans l’Ancien Testament

6. A une époque où les jeunes comptaient peu, certains textes montrent que Dieu a sur eux un autre regard. Par exemple, nous voyons que Joseph était presque le plus jeune de la famille (cf. Gn 37, 2-3). Toutefois, Dieu lui communiquait de grandes choses en rêve et il a dépassé tous ses frères dans les tâches importantes lorsqu’il avait environ vingt ans (cf. Gn 37-47).

7. En Gédéon, nous reconnaissons la sincérité des jeunes, qui n’ont pas l’habitude d’édulcorer la réalité. Quand on lui a annoncé que le Seigneur était avec lui, il a répondu: «Si Yahvé est avec nous, d’où vient tout ce qui nous arrive ?» (Jg 6, 13). Mais Dieu ne s’est pas senti offensé par ce reproche et a doublé la mise pour lui: « Va avec la force qui t’anime et tu sauveras Israël» (Jg6, 14).

8. Samuel était un jeune peu sûr de lui-même, mais le Seigneur parlait avec lui. Sur le conseil d’un adulte, il a ouvert son cœur pour écouter l’appel de Dieu: «Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute» (1 S 3, 9-10). C’est pourquoi il a été un grand prophète qui est intervenu en des moments importants pour sa patrie. Le roi Saül, lui aussi, était jeune quand le Seigneur l’a appelé à accomplir sa mission (cf. 1 S 9, 2).

9. Le roi David a été choisi alors qu’il était un jeune garçon. Quand le prophète Samuel était à la recherche du futur roi d’Israël, un homme lui a présenté comme candidats ses enfants aînés et les plus expérimentés. Mais le prophète a fait savoir que l’élu était le jeune David qui gardait les brebis (cf. 1 S 16, 6-13), car «l’homme regarde à l’apparence, mais le Seigneur regarde au cœur» (v. 7). La gloire de la jeunesse était plus dans le cœur que dans la force physique ou dans l’impression que l’on donne aux autres.

10. Salomon, quand il a dû succéder à son père, s’est senti perdu et a dit à Dieu: «Moi, je suis un tout jeune homme, je ne sais pas agir en chef» (1 R 3, 7). Cependant, l’audace de la jeunesse l’a amené à demander à Dieu la sagesse et il s’est consacré à sa mission. Quelque chose de semblable est arrivée au prophète Jérémie appelé, alors qu’il était très jeune, à réveiller son peuple. Dans son désarroi, il a dit: «Ah! Seigneur, vraiment, je ne sais pas parler, car je suis un enfant !» (Jr 1, 6). Mais le Seigneur lui a demandé de ne pas dire cela (cf. Jr 1, 7), et il a ajouté: «N’aie aucune crainte en leur présence car je suis avec toi pour te délivrer» (Jr 1, 8). Le dévouement du prophète Jérémie dans sa mission montre ce qui est possible si le courage de la jeunesse s’allie à la force de Dieu.

11. Une jeune juive, qui était au service du soldat étranger Naman, est intervenue avec foi pour l’aider à se soigner de sa maladie (cf. 2 R 5, 2-6). La jeune Ruth a été un exemple de générosité en restant avec sa belle-mère tombée en disgrâce (cf. Rt1, 1-18), et elle a montré également son audace en allant de l’avant dans la vie (cf. Rt 4, 1-17).

Dans le Nouveau Testament

12. Une parabole de Jésus (cf. Lc 15, 11-32) raconte que le “plus jeune” fils a voulu partir de la maison paternelle pour un pays lointain (cf. vv. 12.13). Mais ses rêves d’autonomie se sont transformés en libertinage et en débauche (cf. vv. 12-13) et il a éprouvé la rigueur de la solitude et de la pauvreté (cf. vv. 14-16). Toutefois, il a su se reprendre pour un nouveau départ (cf. vv.17-19) et il a décidé de se lever (cf. v. 20). C’est la caractéristique du cœur jeune d’être disponible au changement, d’être capable de se relever et de se laisser instruire par la vie. Comment ne pas accompagner le fils dans cette nouvelle tentative? Mais le frère aîné avait déjà le cœur vieilli et il s’est laissé posséder par l’avidité, l’égoïsme et l’envie (cf. vv. 28-30). Jésus fait plus l’éloge du jeune pécheur qui retrouve le bon chemin que l’éloge de celui qui se croit fidèle mais ne vit pas l’esprit d’amour et de miséricorde.

13. Jésus, l’éternel jeune, veut nous faire don d’un cœur toujours jeune. La Parole de Dieu nous demande: «Purifiez-vous du vieux levain pour être une pâte nouvelle» (1Co 5, 7). Elle nous invite en même temps à nous dépouiller du “vieil homme” pour revêtir l’homme “nouveau” (cf. Col 3, 9.10).[1] Et quand elle explique ce que signifie se revêtir de cette jeunesse qui se renouvelle (cf. v.10), elle affirme qu’il s’agit de revêtir «des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience, et de se supporter les uns les autres en se pardonnant mutuellement» (Col 3, 12-13). Cela signifie que la vraie jeunesse, c’est avoir un cœur capable d’aimer. En revanche, ce qui vieillit l’âme, c’est tout ce qui nous sépare des autres. Mais elle conclut ainsi: «Par-dessus tout, ayez la charité, en laquelle se noue la perfection» (Col 3, 14).

14. Remarquons que Jésus n’appréciait pas que les personnes adultes regardent avec mépris les plus jeunes ou les maintiennent à leur service de manière despotique. Au contraire, il demandait: «Que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert» (Lc 22, 26). Pour lui, l’âge n’établissait pas de privilèges, et le fait que quelqu’un soit moins âgé ne signifiait pas qu’il valait moins ou qu’il avait moins de dignité.

15. La Parole de Dieu dit qu’il faut traiter les jeunes gens «comme des frères» (1 Tm 5, 1), et elle recommande aux parents: «N’exaspérez pas vos enfants, de peur qu’ils ne se découragent» (Col 3, 21). Un jeune ne peut pas se décourager, il doit rêver de grandes choses, chercher de larges horizons, aspirer à plus, vouloir conquérir le monde, être capable d’accepter des propositions provocantes et souhaiter apporter le meilleur de lui-même pour construire quelque chose de meilleur. Voilà pourquoi j’invite avec insistance les jeunes à ne pas se laisser dérober l’espérance, et je répète à chacun : «Que personne ne méprise ton jeune âge» (1 Tm 4, 12).

16. Cependant, en même temps, il est recommandé aux jeunes: «Soyez soumis aux anciens (1 P 5, 5). La Bible invite toujours à un profond respect envers les anciens, car ils possèdent un trésor d’expérience, ont connu les succès et les échecs, les joies et les grandes angoisses de la vie, les illusions et les déceptions, et ils gardent, dans le silence de leur cœur, beaucoup d’histoires qui peuvent nous aider à ne pas nous tromper ni nous laisser entraîner par de faux mirages. La parole d’un aîné sage invite à respecter certaines limites et à savoir se dominer au bon moment: «Exhorte également les jeunes gens à garder en tout la pondération» (Tt 2, 6). Il ne convient pas de tomber dans un culte de la jeunesse, ou dans une attitude juvénile qui méprise les autres à cause de leur âge, ou parce qu’ils sont d’une autre époque. Jésus disait que la personne sage est capable de tirer de son trésor aussi bien du nouveau que du vieux (cf. Mt 13, 52). Un jeune sage s’ouvre à l’avenir, mais il est toujours capable de recueillir quelque chose de l’expérience des autres.

17. Dans l’Evangile de Marc, apparaît une personne qui, lorsque Jésus lui rappelle les commandements, dit: «Tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse» (10, 20). Le psalmiste l’affirmait déjà: «Car c’est toi mon espoir, Seigneur, […] ma foi dès ma jeunesse. […] Tu m’as instruit dès ma jeunesse, et jusqu’ici j’annonce tes merveilles» (71, 5.17). Il ne faut pas regretter de passer sa jeunesse en étant bon, en ouvrant son cœur au Seigneur, en vivant d’une autre manière. Rien de tout cela ne nous ôte la jeunesse mais plutôt la renforce et la renouvelle: «Ta jeunesse se renouvelle comme celle de l’aigle» (Ps 103, 5). C’est pourquoi saint Augustin déplorait: «Je t’ai aimée bien tard, Beauté si ancienne et si nouvelle, je t’ai aimée bien tard !».[2] Mais cet homme riche, qui avait été fidèle à Dieu dans sa jeunesse, a laissé le temps lui ôter les rêves et a préféré continuer à s’attacher à ses biens (cf. Mc 10, 22).

18. En revanche, dans l’Evangile de Matthieu, se présente un jeune (cf. 19, 20.22) qui s’approche de Jésus pour lui demander davantage (cf. v. 20), avec cet esprit ouvert propre aux jeunes en recherche de nouveaux horizons et de grands défis. En réalité, son esprit n’était pas si jeune, car il était attaché aux richesses et au confort. Il disait en paroles qu’il voulait quelque chose de plus, mais quand Jésus lui a demandé d’être généreux et de partager ses biens, il s’est rendu compte qu’il était incapable de se dépouiller de ce qu’il possédait. En fin de compte, en «entendant cette parole, le jeune homme s’en alla contristé, car il avait de grands biens» (v. 22). Il avait renoncé à sa jeunesse.

19. L’Evangile nous parle également de quelques jeunes filles prudentes, qui étaient vigilantes et attentives, tandis que d’autres étaient distraites et endormies (cf. Mt 25, 1-13). En effet, on peut passer sa jeunesse en étant distrait, en vivant superficiellement, endormi, incapable de cultiver des relations profondes et d’entrer au cœur de la vie. On prépare ainsi un avenir pauvre, sans substance. Ou bien on peut passer sa jeunesse à cultiver de belles et grandes choses, et ainsi on prépare un avenir rempli de vie et de richesse intérieure.

20. Si tu as perdu la vigueur intérieure, les rêves, l’enthousiasme, l’espérance et la générosité, Jésus se présente à toi comme il l’a fait pour l’enfant mort de la veuve, et avec toute sa puissance de Ressuscité le Seigneur t’exhorte: «Jeune homme, je te le dis, lève-toi» (Lc 7, 14).

21. Il y a sans doute beaucoup d’autres textes de la Parole de Dieu qui peuvent nous éclairer sur cette étape de la vie. Nous recueillerons certains d’entre eux dans les prochains chapitres.

CHAPITRE 2

Jésus-Christ toujours jeune

22. Jésus est «jeune parmi les jeunes afin d’être un exemple pour les jeunes et les consacrer au Seigneur».[3] C’est pourquoi le Synode a affirmé que «la jeunesse est une période originale et stimulante de la vie, que Jésus lui-même a vécue, en la sanctifiant».[4] Que nous dit l’Evangile concernant la jeunesse de Jésus ?

La jeunesse de Jésus

23. Le Seigneur «rendit l’esprit» (Mt 27, 50) sur une croix, alors qu’il avait un peu plus de trente ans (cf. Lc 3, 23). Il est important de prendre conscience du fait que Jésus était un jeune. Il a donné sa vie à un âge considéré aujourd’hui comme l’âge d’un jeune adulte. Il a commencé sa mission publique dans la plénitude de sa jeunesse, et ainsi, «une grande lumière» (Mt 4, 16) s’est manifestée, surtout quand il a donné sa vie jusqu’à la fin. Cette fin n’a pas été improvisée, mais toute sa jeunesse a été une précieuse préparation, à chacun de ses moments, car «tout dans la vie de Jésus est signe de son mystère »[5] et «toute la vie du Christ est mystère de Rédemption».[6]

24. L’Evangile ne parle pas des premières années de la vie de Jésus, mais nous raconte certains événements de son adolescence et de sa jeunesse. Matthieu situe cette période de la jeunesse du Seigneur entre deux événements: le retour de sa famille à Nazareth, après le temps de l’exil, et son baptême dans le Jourdain où a commencé sa mission publique. Les dernières images de l’enfant Jésus sont celles d’un petit réfugié en Égypte (cf. Mt 2, 14-15) et ensuite celle d’un rapatrié à Nazareth (cf. Mt 2, 19-23). Les premières images de Jésus, jeune adulte, sont celles qui nous le présentent dans la foule près des bords du Jourdain, pour se faire baptiser par son cousin Jean-Baptiste, comme l’un parmi tant d’autres de son peuple (cf. Mt 3, 13-17).

25. Ce baptême n’était pas comme le nôtre, qui nous introduit dans la vie de la grâce, mais il a été une consécration avant le début de la grande mission de sa vie. L’Evangile dit que son baptême a été source de la joie et de la satisfaction du Père: «Tu es mon fils [bien-aimé]» (Lc 3, 22). Ensuite, Jésus est apparu rempli de l’Esprit Saint et a été conduit par l’Esprit au désert. Il était ainsi préparé pour sortir prêcher et faire des prodiges, pour libérer et guérir (cf. Lc 4, 1-14). Tout jeune est ainsi invité, lorsqu’il se sent appelé à accomplir une mission sur cette terre, à reconnaître en lui-même ces mêmes paroles que Dieu le Père lui dit : “Tu es mon fils bien-aimé”.

26. Parmi ces récits, il y en a un qui montre Jésus en pleine adolescence. C’est lorsqu’il retourne avec ses parents à Nazareth, après qu’ils l’aient perdu et retrouvé au Temple (cf. Lc 2, 41-51). Il est dit qu’il leur “était soumis” (cf. Lc 2, 51), car il ne reniait pas sa famille. Ensuite, Luc ajoute que Jésus «croissait en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les hommes» (Lc2, 52). C’est-à-dire qu’il était en train de se préparer et que, en cette période, il approfondissait sa relation avec le Père et avec les autres. Saint Jean-Paul II explique qu’il ne grandissait pas seulement physiquement mais qu’il « y eut aussi une croissance spirituelle de Jésus » car «la plénitude de grâce en Jésus était relative à l’âge: il y avait toujours plénitude, mais une plénitude qui croissait avec l’âge».[7]

27. Par ces données des Evangiles, nous pouvons dire qu’à l’étape de sa jeunesse, Jésus s’est “formé”, il s’est préparé pour réaliser le projet que le Père avait pour lui. Il a orienté son adolescence et sa jeunesse vers cette mission suprême.

28. Durant l’adolescence et la jeunesse, sa relation avec le Père était celle du Fils bien-aimé; attiré par le Père, il grandissait en s’occupant de ses affaires: «Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ?» (Lc 2, 49). Toutefois, il ne faut pas penser que Jésus était un adolescent solitaire ou un jeune enfermé sur lui-même. Sa relation avec les gens était celle d’un jeune qui partageait toute la vie d’une famille bien intégrée dans le peuple. Il a appris le travail de son père et l’a ensuite remplacé comme charpentier. C’est pourquoi on l’appelle une fois dans l’Evangile «le fils du charpentier» (Mt 13,55), et une autre fois simplement «le charpentier» (Mc 6,3). Ce détail montre qu’il était un jeune homme ordinaire de son peuple, qui entretenait des relations normales. Personne ne le considérait comme un jeune étrange ou séparé des autres. C’est précisément pourquoi, lorsque Jésus a commencé à prêcher, les gens ne s’expliquaient pas d’où il tirait cette sagesse: «N’est-il pas le fils de Joseph, celui-là?» (Lc 4, 22).

29. Le fait est que «Jésus n’a pas grandi non plus dans une relation fermée et exclusive avec Marie et Joseph, mais se déplaçait volontiers dans la famille élargie incluant parents et amis».[8] Nous comprenons ainsi pourquoi, revenant de pèlerinage à Jérusalem, ses parents avaient l’esprit tranquille en pensant que le garçon de douze ans (cf. Lc 2, 42) marchait librement avec les autres, même s’ils ne l’avaient pas vu de toute la journée: «Le croyant dans la caravane, ils firent une journée de chemin» (Lc 2, 44). Certainement – pensaient-ils – Jésus était là, allant et venant parmi les gens, plaisantant avec les autres jeunes de son âge, écoutant les récits des adultes et partageant les joies et les tristesses de la caravane. Le terme grec utilisé par Luc pour désigner la caravane des pèlerins – synodia – indique précisément cette communauté en marche dont la Sainte Famille fait partie. Grâce à la confiance de ses parents, Jésus se déplace librement et apprend à marcher avec tous les autres.

Sa jeunesse nous éclaire

30. Ces aspects de la vie de Jésus peuvent inspirer tout jeune qui grandit et se prépare pour réaliser sa mission. Cela implique qu’il faut mûrir dans la relation avec le Père, conscient d’être membre de la famille et du peuple, se disposer à être comblé de l’Esprit et à être conduit pour réaliser la mission que Dieu confie, sa propre vocation. Rien de cela ne devrait être ignoré dans la pastorale des jeunes, pour qu’on ne crée pas des projets qui isolent les jeunes de la famille et du monde, ou qui les transforment en une minorité sélectionnée et préservée de toute contagion. Nous avons plutôt besoin de projets qui les fortifient, les accompagnent et les lancent vers la rencontre avec les autres, vers le service généreux, vers la mission.

31. Vous les jeunes, Jésus ne vous éclaire pas de loin ou du dehors, mais dans votre jeunesse même qu’il partage avec vous. Il est très important de contempler le Jésus jeune que nous montrent les Evangiles, car il a été vraiment l’un de vous, et en lui on peut reconnaître beaucoup de caractéristiques des cœurs jeunes. Nous le voyons, par exemple, à travers les caractéristiques suivantes: «Jésus a eu une confiance inconditionnelle dans le Père, il a pris soin de l’amitié avec ses disciples et, même dans les moments de crise, il y est resté fidèle. Il a manifesté une profonde compassion à l’égard des plus faibles, spécialement des pauvres, des malades, des pécheurs et des exclus. Il a eu le courage d’affronter les autorités religieuses et politiques de son temps; il a fait l’expérience d’être incompris et rejeté ; il a éprouvé la peur de la souffrance et connu la fragilité dans la Passion ; il a tourné son regard vers l’avenir, en se remettant entre les mains sûres du Père et en se confiant à la force de l’Esprit. En Jésus, tous les jeunes peuvent se retrouver».[9]

32. Par ailleurs, Jésus est ressuscité et il veut nous faire participer à la nouveauté de sa résurrection. Il est la vraie jeunesse d’un monde vieilli, et il est aussi la jeunesse d’un univers qui attend, «en travail d’enfantement» (Rm 8, 22), d’être revêtu de sa lumière et de sa vie. Près de lui, nous pouvons boire à la vraie source qui garde vivants nos rêves, nos projets, nos grands idéaux, et qui nous lance dans l’annonce de la vie qui vaut la peine. Dans deux curieux détails de l’Evangile de Marc, on peut remarquer l’appel à la vraie jeunesse des ressuscités. D’une part, dans la passion du Seigneur, apparaît un jeune peureux qui a essayé de suivre Jésus mais qui a fui nu (cf. Mc 14, 51-52), un jeune qui n’a pas eu la force de tout risquer pour suivre le Seigneur. En revanche, près du tombeau vide, nous voyons un jeune «vêtu d’une robe blanche» (Mc 16, 5) qui invitait à se départir de la peur et qui annonçait la joie de la résurrection (cf. Mc 16, 6-7).

33. Le Seigneur nous appelle à allumer des étoiles dans la nuit d’autres jeunes, il nous invite à regarder les vrais astres, ces signes si variés qu’il nous donne pour que nous ne restions pas figés, mais imitions le semeur qui les regardait pour pouvoir labourer son champ. Dieu allume pour nous des étoiles pour que nous continuions à marcher: «Les étoiles brillent à leur poste, joyeuses : les appelle-t-il, elles répondent: Nous voici!» (Ba 3, 34-35). Mais le Christ lui-même est pour nous la grande lumière d’espérance et la boussole dans notre nuit, car il est «l’étoile radieuse du matin» (Ap 22, 16).

La jeunesse de l’Eglise

34. Avant d’être un âge, être jeune est un état d’esprit. Il en résulte qu’une institution si ancienne que l’Eglise peut se renouveler et se rajeunir aux diverses étapes de sa très longue histoire. En réalité, dans les moments les plus tragiques, elle sent l’appel à retourner à l’essentiel du premier amour. En se souvenant de cette vérité, le Concile Vatican II a affirmé que «riche d’un long passé toujours vivant en elle, et marchant vers la perfection humaine dans le temps et vers les destinées ultimes de l’histoire et de la vie, elle est la vraie jeunesse du monde». En elle, il est toujours possible de rencontrer le Christ, «le compagnon et l’ami des jeunes».[10]

Une Eglise qui se laisse renouveler

35. Demandons au Seigneur de délivrer l’Eglise des personnes qui veulent la faire vieillir, la scléroser dans le passé, la figer, l’immobiliser. Demandons-lui également de la délivrer d’une autre tentation: croire qu’elle est jeune parce qu’elle cède à tout ce que le monde lui offre; croire qu’elle se renouvelle parce qu’elle cache son message et qu’elle imite les autres. Non! Elle est jeune quand elle est elle-même, quand elle reçoit la force toujours nouvelle de la Parole de Dieu, de l’Eucharistie, de la présence du Christ et de la force de son Esprit chaque jour. Elle est jeune quand elle est capable de retourner inlassablement à sa source.

36. En tant que membres de l’Eglise, il est certain que nous ne devons pas être des personnes étranges. Tous doivent sentir que nous sommes frères et proches, comme les Apôtres qui «avaient la faveur de tout le peuple» (Ac 2,47; cf. 4, 21.33; 5,13). Mais, en même temps, nous devons oser être différents, afficher d’autres rêves que ce monde n’offre pas, témoigner de la beauté de la générosité, du service, de la pureté, du courage, du pardon, de la fidélité à sa vocation, de la prière, de la lutte pour la justice et le bien commun, de l’amour des pauvres, de l’amitié sociale.

37. L’Eglise du Christ peut toujours succomber à la tentation de perdre l’enthousiasme parce qu’elle n’écoute plus l’appel du Seigneur au risque de la foi, l’appel à tout donner sans mesurer les dangers, et qu’elle recommence à chercher de fausses sécurités mondaines. Ce sont précisément les jeunes qui peuvent l’aider à rester jeune, à ne pas tomber dans la corruption, à ne pas s’installer, à ne pas s’enorgueillir, à ne pas se transformer en secte, à être plus pauvre et davantage témoin, à être proche des derniers et des marginalisés, à lutter pour la justice, à se laisser interpeller avec humilité. Ils peuvent apporter à l’Eglise la beauté de la jeunesse quand ils stimulent la capacité «de se réjouir de ce qui commence, de se donner sans retour, de se renouveler et de repartir pour de nouvelles conquêtes».[11]

38. Ceux d’entre nous qui ne sont plus jeunes ont besoin d’occasions pour rester proches de leur voix et de leur enthousiasme, et «la proximité crée les conditions pour faire de l’Eglise un espace de dialogue et un fascinant témoignage de fraternité»[12]. Il nous faut créer plus d’espaces où résonne la voix des jeunes: «L’écoute rend possible un échange de dons, dans un contexte d’empathie. […] En même temps, elle pose les conditions d’une annonce de l’Evangile qui atteigne vraiment le cœur, de façon percutante et féconde».[13]

Une Eglise attentive aux signes des temps

39. «Si, pour beaucoup de jeunes, Dieu, la religion et l’Eglise semblent des mots vides, ils sont sensibles à la figure de Jésus, lorsqu’elle est présentée de façon attrayante et efficace».[14] C’est pourquoi il est nécessaire que l’Eglise ne soit pas trop attentive à elle-même mais qu’elle reflète surtout Jésus-Christ. Cela implique qu’elle reconnaisse avec humilité que certaines choses concrètes doivent changer, et que pour cela il faut aussi prendre en compte la vision, voire les critiques des jeunes.

40. Au cours du Synode, il a été reconnu «qu’un nombre important de jeunes, pour les raisons les plus diverses, ne demandent rien à l’Eglise car ils considèrent qu’elle n’est pas significative pour leur existence. Certains demandent même expressément qu’elle les laisse tranquilles, car ils ressentent sa présence comme désagréable, sinon irritante. Cette requête ne naît pas, la plupart du temps, d’un mépris acritique ou impulsif, mais s’enracine dans des raisons sérieuses et respectables: les scandales sexuels et économiques, l’inadaptation des ministres ordonnés qui ne savent pas saisir de façon appropriée la sensibilité des jeunes, le manque de préparation des homélies et de la présentation de la Parole de Dieu, le rôle passif assigné aux jeunes à l’intérieur de la communauté chrétienne, les difficultés de l’Eglise à rendre raison de ses positions doctrinales et éthiques face à la société contemporaine».[15]

41. Même s’il y a des jeunes qui se réjouissent de voir une Eglise se montrant humblement sûre de ses dons et de sa capacité de faire une critique loyale et fraternelle, d’autres jeunes réclament une Eglise qui écoute davantage, qui ne soit pas toujours à condamner le monde. Ils ne veulent pas voir une Eglise silencieuse et timide, ni toujours en guerre sur deux ou trois thèmes qui l’obsèdent. Pour être crédible face aux jeunes, elle a parfois besoin de retrouver l’humilité et d’écouter simplement, de reconnaître dans ce que disent les autres la présence d’une lumière qui l’aide à mieux découvrir l’Evangile. Une Eglise sur la défensive, qui n’a plus l’humilité, qui cesse d’écouter, qui ne permet pas qu’on l’interpelle, perd la jeunesse et devient un musée. Comment pourra-t-elle accueillir de cette manière les rêves de ces jeunes? Bien qu’elle possède la vérité de l’Evangile, cela ne signifie pas qu’elle l’ait comprise pleinement; il lui faut au contraire toujours grandir dans la compréhension de ce trésor inépuisable.[16]

42. Par exemple, une Eglise trop craintive et trop structurée peut être continuellement critique face aux discours sur la défense des droits des femmes, et signaler constamment les risques et les erreurs possibles de ces revendications. Par contre, une Eglise vivante peut réagir en prêtant attention aux revendications légitimes des femmes qui demandent plus de justice et d’égalité. Elle peut se rappeler l’histoire et reconnaître une large trame d’autoritarisme de la part des hommes, de soumission, de diverses formes d’esclavage, d’abus et de violence machiste. Grâce à ce regard, elle sera capable de faire siennes ces revendications de droits, et elle donnera sa contribution avec conviction pour une plus grande réciprocité entre hommes et femmes, bien qu’elle ne soit pas d’accord avec tout ce que proposent certains groupes féministes. Dans cette ligne, le Synode veut renouveler l’engagement de l’Eglise contre «toute discrimination et toute violence liées à l’orientation sexuelle».[17] C’est la réaction d’une Eglise qui se révèle jeune et qui se laisse interpeller et stimuler par la sensibilité des jeunes.

Marie, la jeune femme de Nazareth

43. Marie resplendit dans le cœur de l’Eglise. Elle est le grand modèle pour une Eglise jeune, qui veut suivre le Christ avec courage et docilité. Quand elle était très jeune, elle a reçu l’annonce de l’ange et ne s’est pas privée de poser des questions (cf. Lc 1, 34). Mais elle avait une âme disponible et elle a dit: «Je suis la servante du Seigneur» (Lc 1, 38).

44. «Le force du “oui” de Marie, une jeune, impressionne toujours. La force de ce “qu’il en soit ainsi” qu’elle dit à l’ange. Ce fut une chose différente d’une acceptation passive ou résignée. Ce fut quelque chose d’autre qu’un “oui” voulant dire : on verra bien ce qui va se passer. Marie ne connaissait pas cette expression : attendons de voir. Elle était résolue, elle a compris de quoi il s’agissait et elle a dit « oui », sans détour. Ce fut quelque chose de plus, quelque chose de différent. Ce fut le “oui” de celle qui veut s’engager et risquer, de celle qui veut tout parier, sans autre sécurité que la certitude de savoir qu’elle était porteuse d’une promesse. Et je demande à chacun de vous : vous sentez-vous porteurs d’une promesse ? Quelle promesse est-ce que je porte dans le cœur, à poursuivre ? Marie, sans aucun doute, aura eu une mission difficile, mais les difficultés n’étaient pas une raison pour dire “non”. Certes elle aura des difficultés, mais ce ne seront pas les mêmes difficultés qui apparaissent quand la lâcheté nous paralyse du fait que tout n’est pas clair ni assuré par avance. Marie n’a pas acheté une assurance sur la vie ! Marie s’est mise en jeu, et pour cela elle est forte, pour cela elle est une influencer, elle est l’influencer de Dieu ! Le “oui” et le désir de servir ont été plus forts que les doutes et les difficultés».[18]

45. Sans s’évader ni céder à des mirages, «elle a su accompagner la souffrance de son Fils, […] le soutenir par le regard et le protéger avec le cœur. Douleur qu’elle a subie, mais qui ne lui a pas fait baisser les bras. Elle a été la femme forte du “oui”, qui soutient et accompagne, protège et prend dans ses bras. Elle est la grande gardienne de l’espérance.[…] D’elle nous apprenons à dire “oui” à la patience obstinée et à la créativité de ceux qui ne sont pas affaiblis et qui recommencent».[19]

46. Marie est la jeune fille à l’âme noble qui tressaille de joie (cf. Lc 1, 47), aux yeux illuminés par l’Esprit Saint qui contemple la vie avec foi et garde tout dans son cœur (cf. Lc 2, 19.51). Elle est cette femme attentive, prête à partir, qui lorsqu’elle apprend que sa cousine a besoin d’elle, ne pense pas à ses projets, mais se met en marche vers la montagne «en hâte» (Lc 1, 39).

47. Et quand il faut protéger son enfant, la voilà partie avec Joseph dans un pays lointain (cf. Mt 2, 13-14). Et elle reste au milieu des disciples réunis en prière dans l’attente de l’Esprit Saint (cf. Ac 1, 14). Ainsi, en sa présence, naît une Eglise jeune, avec ses Apôtres en sortie pour faire naître un monde nouveau (cf. Ac 2, 4-11).

48. Cette jeune fille est aujourd’hui la Mère qui veillent sur ses enfants, sur nous ses enfants qui marchent dans la vie souvent fatigués, démunis, mais souhaitant que la lumière de l’espérance ne s’éteigne pas. Voilà ce que nous voulons: que la lumière de l’espérance ne s’éteigne pas. Notre Mère regarde ce peuple pèlerin, peuple de jeunes qu’elle aime, qui la cherche en faisant silence dans le cœur, même si, sur le chemin, il y a beaucoup de bruit, de conversations et de distractions. Mais, aux yeux de la Mère, seul convient le silence chargé d’espérance. Et ainsi, Marie éclaire toujours notre jeunesse.

Des jeunes saints

49. Le coeur de l’Eglise est aussi riche de jeunes saints qui ont offert leur vie pour le Christ, et pour beaucoup en allant jusqu’au martyre. Ils ont été de précieux reflets du Christ jeune qui brillent pour nous stimuler et pour nous sortir du sommeil. Le Synode a souligné que « beaucoup de jeunes saints ont fait resplendir les traits de l’âge juvénile dans toute leur beauté et ont été, à leur époque, de véritables prophètes du changement ; leurs exemples nous montrent de quoi sont capables les jeunes quand ils s’ouvrent à la rencontre avec le Christ».[20]

50. «A travers la sainteté des jeunes, l’Eglise peut relancer son ardeur spirituelle et sa vigueur apostolique. Le baume de la sainteté engendrée par la bonté de la vie de tant de jeunes peut soigner les blessures de l’Eglise et du monde, en nous ramenant à la plénitude de l’amour à laquelle nous sommes appelés depuis toujours : les jeunes saints nous poussent à revenir à notre premier amour (cf. Ap 2, 4)». [21] Il y a des saints qui n’ont pas connu l’âge adulte et qui nous ont laissé le témoignage d’une autre manière de vivre la jeunesse. Souvenons-nous au moins de certains d’entre eux, de différentes époques de l’histoire, qui ont vécu la sainteté chacun à sa manière:

51. Au IIIème siècle, saint Sébastien était un jeune capitaine de la garde prétorienne. On raconte qu’il parlait du Christ partout et cherchait à convertir ses compagnons, jusqu’à ce qu’on lui demande de renoncer à sa foi. Comme il n’accepta pas, on fit pleuvoir sur lui une multitude de flèches, mais il survécut et continua à annoncer le Christ sans peur. En fin de compte, ils le flagellèrent à mort.

52. Saint François d’Assise était très jeune et rempli de rêves. Il a écouté l’appel de Jésus à être pauvre comme lui et à restaurer l’Eglise par son témoignage. Il renonça à tout avec joie et il est le saint de la fraternité universelle, le frère de tous, qui louait le Seigneur pour ses créatures. Il est mort en 1226.

53. Sainte Jeanne d’Arc est née en 1412. C’était une jeune paysanne qui, malgré son jeune âge, a lutté pour défendre la France contre les envahisseurs. Incomprise à cause de sa manière d’être et de vivre la foi, elle est morte sur le bûcher.

54. Le bienheureux André Phû Yên était un jeune vietnamien du XVIIème siècle. Il était catéchiste et aidait les missionnaires. Il a été emprisonné pour sa foi, et comme il ne voulait pas y renoncer, il a été assassiné. Il est mort en disant: «Jésus».

55. Au cours du même siècle, sainte Kateri Tekakwitha, une jeune laïque native d’Amérique du Nord, a subi une persécution pour sa foi et a fui en marchant plus de trois cents kilomètres dans une épaisse forêt. Elle s’est consacrée à Dieu et elle est morte en disant: “Jésus, je t’aime!”.

56. Saint Dominique Savio offrait à Marie toutes ses souffrrances. Quand saint Jean Bosco lui apprit que la sainteté suppose qu’on soit toujours joyeux, il ouvrit son cœur à une joie contagieuse. Il cherchait à être proche de ses compagnons les plus marginalisés et malades. Il est mort en 1857 à quatorze ans, en disant: “Quelle merveille je vois!”.

57. Sainte Thérèse l’Enfant-Jésus est née en 1873. Elle parvint à entrer dans un couvent de carmélites, à quinze ans, en traversant beaucoup de difficultés. Elle a vécu la petite voie de la confiance totale en l’amour du Seigneur et s’est proposé de nourrir par sa prière le feu de l’amour qui anime l’Eglise.

58. Le bienheureux Ceferino Namuncurá était un jeune argentin, fils d’un important chef de peuples autochtones. Il parvint à devenir séminariste salésien, brûlant du désir de retourner dans sa tribu pour conduire les gens à Jésus-Christ. Il est mort en 1905.

59. Le bienheureux Isidore Bakanja était un laïc du Congo qui témoignait de sa foi. Il a été torturé longtemps pour avoir proposé le christianisme à d’autres jeunes. Il est mort en 1909 en pardonnant à son bourreau.

60. Le bienheureux Pier Giorgio Frassati, mort en 1925, était «un jeune d’une joie contagieuse, une joie qui dépassait les nombreuses difficultés de sa vie».[22] Il disait qu’il essayait de répondre à l’amour de Jésus qu’il recevait dans la communion, en visitant et en aidant les pauvres.

61. Le bienheureux Marcel Callo était un jeune français mort en 1945. Il fut emprisonné en Autriche dans un camp de concentration, où il réconfortait dans la foi ses compagnons de captivité, au milieu de durs travaux.

62. La jeune bienheureuse Chiara Badano, morte en 1990, «fit l’expérience de la manière dont la souffrance peut être transfigurée par l’amour […] La clé de sa paix et de sa joie était sa pleine confiance dans le Seigneur, et l’acceptation de la maladie comme expression mystérieuse de sa volonté pour son bien et celui des autres».[23]

63. Qu’eux tous, ainsi que beaucoup d’autres jeunes qui souvent ont vécu à fond l’Evangile dans le silence et dans l’anonymat, intercèdent pour l’Eglise afin qu’elle soit remplie de jeunes joyeux, courageux et engagés, qui offrent au monde de nouveaux témoignages de sainteté.

CHAPITRE 3

Vous êtes l’aujourd’hui de Dieu

64. Après avoir consulté la Parole de Dieu, nous ne pouvons pas seulement dire que les jeunes sont l’avenir du monde. Ils sont le présent, ils l’enrichissent par leur contribution. Un jeune n’est plus un enfant, il se trouve dans une période de la vie où il commence à assumer diverses responsabilités, en participant avec les adultes au développement de la famille, de la société, de l’Eglise. Mais les temps changent et l’interrogation se fait entendre: Comment sont les jeunes aujourd’hui, qu’est-ce qui leur arrive à présent?

En positif

65. Le Synode a reconnu que les fidèles de l’Eglise n’ont pas toujours l’attitude de Jésus. Au lieu de nous disposer à les écouter à fond, «la tendance prévaut d’apporter des réponses toutes faites et de proposer des recettes toutes prêtes, sans laisser émerger les questions des jeunes dans leur nouveauté, ni saisir ce qu’elles ont de provocant».[24] Au contraire, quand l’Eglise abandonne les schémas rigides et s’ouvre à l’écoute disponible et attentive des jeunes, cette empathie l’enrichit car «elle permet aux jeunes d’apporter quelque chose à la communauté, en l’aidant à percevoir des sensibilités nouvelles et à se poser des questions inédites».[25]

66. Aujourd’hui, nous les adultes, nous courons le risque de dresser une liste de calamités, de défauts de la jeunesse actuelle. Certains pourraient nous applaudir parce que nous semblerions habiles à trouver des points négatifs et dangereux. Mais quel serait le résultat de cette attitude? Toujours plus de distance, moins de proximité, moins d’aide mutuelle.

67. La clairvoyance de ceux qui ont été appelés à être père, pasteur ou guide des jeunes consiste à trouver la petite flamme qui continue de brûler, le roseau sur le point de se briser (cf. Is 42, 3), mais qui cependant ne se rompt pas encore. C’est la capacité de trouver des chemins là où d’autres ne voient que des murailles, c’est l’habileté à reconnaître des possibilités là où d’autres ne voient que des dangers. Le regard de Dieu le Père est ainsi, capable de valoriser et d’alimenter les semences de bien semées dans les cœurs des jeunes. Le cœur de chaque jeune doit donc être considéré comme une “terre sacrée”, porteuse de semences de vie divine devant lesquelles nous devons “nous déchausser” pour pouvoir nous approcher et entrer en profondeur dans le Mystère.

Des jeunesses nombreuses

68. Nous pourrions essayer de décrire les caractéristiques des jeunes d’aujourd’hui, mais avant tout je veux rappeler une mise en garde des Pères synodaux: «La composition même du Synode a rendu visible la présence et l’apport des diverses régions du monde, en mettant en évidence la beauté d’être une Eglise universelle. Malgré un contexte de mondialisation croissante, les Pères synodaux ont demandé de mettre en relief les nombreuses différences entre les divers contextes et cultures, ainsi qu’à l’intérieur même d’un pays. Il existe une pluralité de mondes jeunes, si bien que dans certains pays on tend à utiliser le terme “jeunesses” au pluriel. De plus, la tranche d’âge concernée par le présent Synode (16-29 ans) ne représente pas un ensemble homogène, mais elle est composée de groupes qui vivent des situations particulières».[26]

69. Déjà du point de vue démographique, il y a beaucoup de jeunes dans certains pays, tandis que d’autres ont un taux de natalité très bas. Mais «une autre différence découle de l’histoire, qui fait que les pays et les continents d’antique tradition chrétienne, où la culture est porteuse d’une mémoire à conserver, sont différents des pays et continents marqués, en revanche, par d’autres traditions religieuses, où le christianisme constitue une présence minoritaire, et parfois récente. Par ailleurs, dans d’autres territoires, les communautés chrétiennes et les jeunes qui en font partie font l’objet de persécution».[27] Il faut aussi distinguer les jeunes «qui ont accès à une quantité croissante d’occasions offertes par la mondialisation, de ceux qui vivent en marge de la société ou dans le monde rural, et qui pâtissent des effets de diverses formes d’exclusion et de rejet».[28]

70. Il y a beaucoup d’autres différences qu’il serait complexe de détailler ici. Par conséquent, je n’estime pas opportun de m’arrêter pour fournir une analyse exhaustive sur les jeunes dans le monde actuel, sur la manière dont ils vivent et sur ce qui leur arrive. Mais comme il m’est aussi impossible de ne pas regarder la réalité, je présenterai brièvement certaines contributions parvenues avant le Synode, et d’autres que j’ai pu recueillir au cours du Synode même.

Ce que vivent parfois les jeunes

71. La jeunesse n’est pas une chose qu’on peut analyser de manière abstraite. En réalité, “la jeunesse” n’existe pas; il y a des jeunes avec leurs vies concrètes. Dans le monde actuel, marqué par les progrès, beaucoup de ces vies sont exposées à la souffrance et à la manipulation.

Des jeunes dans un monde en crise

72. Les Pères synodaux ont souligné avec douleur que « beaucoup de jeunes vivent dans des contextes de guerre et subissent la violence sous une innombrable variété de formes: enlèvements, extorsions, criminalité organisée, traite d’êtres humains, esclavage et exploitation sexuelle, viols de guerre, etc. D’autres jeunes, à cause de leur foi, ont du mal à trouver un emploi dans leur société et subissent différents types de persécutions, pouvant aller jusqu’à la mort. Nombreux sont les jeunes qui, par contrainte ou par manque d’alternatives, vivent en perpétrant des crimes et des violences : enfants soldats, bandes armées et criminelles, trafic de drogue, terrorisme, etc. Cette violence brise beaucoup de jeunes vies. Les abus et les dépendances, tout comme la violence et les déviances, figurent parmi les raisons qui conduisent les jeunes en prison, avec une incidence particulière dans certaines groupes ethniques et sociaux».[29]

73. De nombreux jeunes sont endoctrinés, instrumentalisés et utilisés comme chair à canon ou comme une force de choc pour détruire, intimider ou ridiculiser les autres. Et le pire, c’est que beaucoup deviennent individualistes, ennemis et méfiants envers tout le monde, si bien qu’ils deviennent la proie facile d’offres déshumanisantes et de plans destructeurs qu’élaborent des groupes politiques ou des pouvoirs économiques.

74. Cependant «encore plus nombreux dans le monde sont les jeunes qui souffrent de formes de marginalisation et d’exclusion sociale, pour des raisons religieuses, ethniques ou économiques. Rappelons la situation difficile d’adolescentes et de jeunes filles qui se trouvent enceintes, la plaie de l’avortement, de même que la diffusion du VIH, les diverses formes de dépendance (drogues, jeux de hasard, pornographie, etc.) et la situation des enfants et des jeunes de la rue, qui n’ont ni maison, ni famille, ni ressources économiques».[30] Quand, en outre, il s’agit des femmes, ces situations de marginalisation deviennent doublement douloureuses et difficiles.

75. Ne soyons pas une Eglise insensible à ces drames de ses enfants jeunes. Ne nous y habituons jamais, car qui ne sait pas pleurer n’est pas mère. Nous voulons pleurer pour que la société aussi soit davantage mère, pour qu’au lieu de tuer elle apprenne à donner naissance, pour qu’elle soit porteuse de vie. Nous pleurons quand nous nous souvenons des jeunes qui sont déjà morts de la misère et de la violence et nous demandons à la société d’apprendre à être une mère solidaire. Cette souffrance ne s’estompe pas, elle marche avec nous, parce que la réalité ne peut pas être cachée. Le pire que nous puissions faire, c’est d’appliquer la recette de l’esprit du monde qui consiste à anesthésier les jeunes avec d’autres nouvelles, d’autres distractions, d’autres banalités.

76. Peut-être que «nous avons une vie sans trop de besoins, nous ne savons pas pleurer. Certaines réalités de la vie se voient seulement avec des yeux lavés par les larmes. J’invite chacun de vous à se demander : ai-je appris à pleurer ? Ai-je appris à pleurer quand je vois un enfant qui a faim, un enfant drogué dans la rue, un enfant sans maison, un enfant abandonné, un enfant abusé, un enfant utilisé comme esclave par la société ? Ou bien mes pleurs sont-ils les pleurs capricieux de celui qui pleure parce qu’il voudrait avoir quelque chose de plus ?».[31] Essaie d’apprendre à pleurer pour les jeunes qui se trouvent dans une situation pire que la tienne. La miséricorde et la compassion se manifestent aussi par des pleurs. Si tu n’y parviens pas, prie le Seigneur pour qu’il t’accorde de verser des larmes pour la souffrance des autres. Quand tu sauras pleurer, alors tu seras capable de réaliser quelque chose du fond du cœur pour les autres.

77. Parfois, la souffrance de certains jeunes est vraiment déchirante ; c’est une souffrance qu’on ne peut pas exprimer par des paroles ; c’est une souffrance qui nous gifle. Seuls ces jeunes peuvent dire à Dieu qu’ils souffrent beaucoup, qu’il leur coûte trop d’aller de l’avant, qu’ils ne croient plus en personne. Mais dans cette plainte déchirante se font présentes les paroles de Jésus: «Heureux les affligés, car ils seront consolés» (Mt 5, 4). Il y a des jeunes qui ont pu s’ouvrir un chemin dans la vie parce que cette promesse divine leur est parvenue. Puisse-t-il y avoir toujours auprès d’un jeune qui souffre une communauté chrétienne capable de faire résonner ces paroles par des gestes, des accolades et des aides concrètes.

78. Certes, les puissants offrent certaines aides, mais souvent à un coût élevé. Dans de nombreux pays pauvres, les aides économiques de pays plus riches ou d’organismes internationaux peuvent être liées à l’acceptation de propositions occidentales ayant rapport à la sexualité, au mariage, à la vie ou à la justice sociale. Cette colonisation idéologique nuit surtout aux jeunes. En même temps, nous voyons comment une certaine publicité enseigne aux personnes à être toujours insatisfaites, et contribue à la culture du rejet où les jeunes eux-mêmes finissent par devenir du matériel jetable.

79. La culture actuelle présente un modèle de personne très associé à l’image du jeune. Se sent beau celui qui a l’air jeune, qui fait des traitements pour faire disparaître les traces du temps. Les corps jeunes sont constamment utilisés dans la publicité pour vendre. Le modèle de beauté est un modèle jeune, mais faisons attention, car cela n’est pas élogieux pour les jeunes. Cela signifie seulement que les adultes veulent voler la jeunesse pour eux-mêmes; non pas qu’ils respectent, aiment et prennent soin des jeunes.

80. Certains jeunes «ressentent les traditions familiales comme opprimantes et les fuient sous l’impulsion d’une culture mondialisée qui, parfois, leur ôte tout point de référence. Dans d’autres parties du monde, en revanche, il n’y a pas de véritable conflit intergénérationnel entre jeunes et adultes, mais ceux-ci s’ignorent réciproquement. Parfois les adultes ne cherchent pas ou ne parviennent pas à transmettre les valeurs de base de l’existence ou adoptent des styles juvéniles, inversant ainsi le rapport entre les générations. De la sorte, la relation entre les jeunes et les adultes risque de s’arrêter au plan affectif, sans jamais toucher la dimension éducative et culturelle». [32] Que de mal cela fait aux jeunes, même si certains ne s’en rendent pas compte! Ces mêmes jeunes nous ont fait remarquer que cela complique énormément la transmission de la foi «dans certains pays où il n’y a pas de liberté d’expression et où on les empêche de participer à la vie de l’Eglise».[33]

Désirs, blessures et recherches

81. Les jeunes reconnaissent que le corps et la sexualité ont une importance essentielle pour leur vie et pour le chemin de croissance de leur identité. Cependant, dans un monde qui souligne à l’exès la sexualité, il est difficile de garder une bonne relation avec son corps et de vivre sereinement les relations affectives. Pour cette raison, et pour d’autres, la morale sexuelle tend très souvent à être «une cause fréquente d’incompréhension et d’éloignement par rapport à l’Eglise, dans la mesure où elle est perçue comme un espace de jugement et de condamnation». En même temps, les jeunes expriment «un désir explicite de dialogue sur les questions relatives à la différence entre l’identité masculine et féminine, à la réciprocité entre les hommes et les femmes et à l’homosexualité».[34]

82. A notre époque «les développements de la science et des technologies biomédicales exercent une forte incidence sur la perception du corps, induisant l’idée qu’aucune limite ne peut empêcher de le modifier. La capacité d’intervenir sur l’ADN, la possibilité d’insérer des éléments artificiels dans l’organisme (cyborg) et le développement des neurosciences constituent une grande ressource, mais soulèvent en même temps des questions anthropologiques et éthiques».[35] Ils peuvent nous conduire à oublier que la vie est un don et que nous sommes des êtres créés et limités, que nous pouvons être facilement instrumentalisés par ceux qui ont le pouvoir technologique.[36] «En outre, certains milieux de jeunes sont de plus en plus fascinés par des comportements à risques comme moyens de s’explorer soi-même, de rechercher des émotions fortes et d’être reconnus […] Ces phénomènes, auxquels les nouvelles générations sont exposées, constituent un obstacle à une maturation sereine».[37]

83. Chez les jeunes, il y a aussi les chocs, les échecs, les souvenirs tristes gravés dans l’âme. Bien souvent « ce sont les blessures des défaites de leur propre histoire, des désirs frustrés, des discriminations et des injustices subies, ou encore du fait de ne pas se sentir aimés ou reconnus». En plus, «il y a aussi les blessures morales, le poids des erreurs commises, de la culpabilité après s’être trompé».[38]A ces carrefours, Jésus se rend présent aux jeunes pour leur offrir son amitié, son réconfort, sa compagnie qui guérit, et l’Eglise veut être son instrument sur ce chemin vers la restauration intérieure et la paix du cœur.

84. Nous reconnaissons, chez certains jeunes, un désir de Dieu, bien qu’il n’ait pas tous les contours du Dieu révélé. Chez d’autres, nous pourrons entrevoir un rêve de fraternité, ce qui n’est pas rien. Chez beaucoup, il y a un désir réel de développer les capacités qui se trouvent en eux pour apporter quelque chose au monde. Chez d’autres, nous observons une sensibilité artistique spéciale, ou une recherche d’harmonie avec la nature. Chez d’autres, ce peut-être un grand besoin de communication. Chez beaucoup d’entre eux, nous trouvons un profond désir d’une vie différente. Il s’agit de vrais points de départ, d’énergies intérieures en attente et ouvertes à une parole de stimulation, de lumière et d’encouragement.

85. Le Synode a traité de manière particulière trois thèmes d’une grande importance dont je voudrais accueillir les conclusions textuellement, même s’il nous faudrait encore procéder à une analyse plus approfondie et développer une capacité de réponse plus adéquate et plus efficace.

Le monde numérique

86. «Le monde numérique caractérise le monde contemporain. De vastes portions de l’humanité y sont plongées de manière ordinaire et continuelle. Il ne s’agit plus seulement d’”utiliser” des instruments de communication, mais de vivre dans une culture largement numérisée, qui influence profondément les notions de temps et d’espace, la perception de soi, des autres et du monde, la façon de communiquer, d’apprendre, de s’informer et d’entrer en relation avec les autres. Une approche de la réalité qui tend à privilégier l’image par rapport à l’écoute et à la lecture a une incidence sur la façon d’apprendre et sur le développement du sens critique».[39]

87. Internet et les réseaux sociaux ont créé une nouvelle manière de communiquer et de se mettre en relation et «sont des espaces où les jeunes passent beaucoup de temps et se rencontrent facilement, même si tous n’y ont pas accès de la même façon, en particulier dans certaines régions du monde. Quoi qu’il en soit, ils constituent une extraordinaire opportunité de dialogue, de rencontre et d’échange entre les personnes, et donnent accès à l’information et à la connaissance. En outre, l’environnement numérique est un contexte de participation sociopolitique et de citoyenneté active et il peut faciliter la circulation d’une information indépendante capable de protéger efficacement les personnes les plus vulnérables en révélant au grand jour les violations de leurs droits. Dans de nombreux pays, internet et les réseaux sociaux représentent désormais un lieu incontournable pour atteindre les jeunes et les faire participer, notamment aux initiatives et aux activités pastorales».[40]

88. Mais pour comprendre ce phénomène dans son intégralité, il faut reconnaître que, comme toute réalité humaine, il comporte des limites et des carences. Il n’est pas sain de confondre la communication avec le contact purement virtuel. De fait, «le monde numérique est aussi un espace de solitude, de manipulation, d’exploitation et de violence, jusqu’au cas extrême du dark web. Les médias numériques peuvent exposer au risque de dépendance, d’isolement et de perte progressive de contact avec la réalité concrète, entravant ainsi le développement d’authentiques relations interpersonnelles. De nouvelles formes de violence se diffusent à travers les social media, comme le cyber bizutage ; le web est aussi un canal de diffusion de la pornographie et d’exploitation des personnes à des fins sexuelles ou par le biais des jeux de hasard».[41]

89. On ne devrait pas oublier que «de gigantesques intérêts économiques opèrent dans le monde numérique. Ils sont capables de mettre en place des formes de contrôle aussi subtiles qu’envahissantes, créant des mécanismes de manipulation des consciences et des processus démocratiques. Le fonctionnement de nombreuses plates-formes finit toujours par favoriser la rencontre entre les personnes qui pensent d’une même façon, empêchant de faire se confronter les différences. Ces circuits fermés facilitent la diffusion de fausses informations et de fausses nouvelles, fomentant les préjugés et la haine. La prolifération des fake news est l’expression d’une culture qui a perdu le sens de la vérité et qui soumet les faits à ses intérêts particuliers. La réputation des personnes est mise en danger par des procès sommaires online. Le phénomène concerne aussi l’Eglise et ses pasteurs».[42]

90. Dans un document qu’ont préparé trois cents jeunes du monde entier avant le Synode, ceux-ci ont indiqué que «les relations online peuvent devenir inhumaines. Les espaces numériques nous rendent aveugles à la vulnérabilité des autres et empêchent la réflexion personnelle. Des problèmes comme la pornographie déforment la perception que le jeune a de la sexualité humaine. La technologie utilisée de cette manière crée une réalité parallèle illusoire qui ignore la dignité humaine ».[43] L’immersion dans le monde virtuel a favorisé une sorte de “migration numérique”, c’est-à-dire un éloignement de la famille ainsi que des valeurs culturelles et religieuses, qui conduit beaucoup de personnes dans un monde de solitude et d’auto-invention, à tel point qu’elles font l’expérience d’un déracinement même si elles demeurent physiquement au même endroit. La vie nouvelle et débordante des jeunes, qui les pousse à chercher et à affirmer leur personnalité, est confrontée aujourd’hui à un nouveau défi: interagir avec un monde réel et virtuel dans lequel ils pénètrent seuls comme dans un continent global inconnu. Les jeunes d’aujourd’hui sont les premiers à faire cette synthèse entre ce qui est personnel, ce qui est propre à chaque culture et ce qui est global. C’est pourquoi il faut qu’ils parviennent à passer du contact virtuel à une bonne et saine communication.

Les migrants comme paradigme de notre temps

91. Comment ne pas se rappeler ces nombreux jeunes touchés par les migrations? Les phénomènes migratoires ne représentent pas «une urgence transitoire. Les migrations peuvent advenir à l’intérieur même d’un pays ou bien entre des pays différents. La préoccupation de l’Eglise concerne en particulier ceux qui fuient la guerre, la violence, la persécution politique ou religieuse, les désastres naturels dus aux changements climatiques et à la pauvreté extrême : beaucoup d’entre eux sont jeunes. En général, ils sont en quête d’opportunités pour eux et pour leur famille. Ils rêvent d’un avenir meilleur et désirent créer les conditions de sa réalisation».[44] Les migrants «nous rappellent la condition primitive de la foi, celle d’“étrangers et voyageurs sur la terre” (He11, 13)».[45]

92. D’autres migrants «sont attirés par la culture occidentale, nourrissant parfois des attentes irréalistes qui les exposent à de lourdes déceptions. Des trafiquants sans scrupules, souvent liés aux cartels de la drogue et des armes, exploitent la faiblesse des migrants qui, au long de leur parcours, se heurtent trop souvent à la violence, à la traite des êtres humains, aux abus psychologiques et même physiques, et à des souffrances indicibles. Il faut signaler la vulnérabilité particulière des migrants non accompagnés et la situation de ceux qui sont contraints de passer de nombreuses années dans des camps de réfugiés ou qui restent longtemps bloqués dans les pays de transit, sans pouvoir poursuivre le cours de leurs études, ni exprimer leurs talents. Dans certains pays d’arrivée, les phénomènes migratoires suscitent des alarmes et des peurs, souvent fomentées et exploitées à des fins politiques. Une mentalité xénophobe, de fermeture et de repli sur soi se diffuse alors. Il faut réagir fermement à cela».[46]

93. «Les jeunes qui migrent vivent une séparation avec leur environnement d’origine et connaissent souvent un déracinement culturel et religieux. La fracture concerne aussi les communautés locales, qui perdent leurs éléments les plus vigoureux et entreprenants, et les familles, en particulier quand un parent migre, ou les deux, laissant leurs enfants dans leur pays d’origine. L’Eglise a un rôle important à jouer comme référence pour les jeunes de ces familles brisées. Mais les histoires des migrants sont aussi des histoires de rencontre entre personnes et cultures : pour les communautés et les sociétés d’accueil, ils représentent une opportunité d’enrichissement et de développement humain intégral de tous. Les initiatives d’accueil qui se rattachent à l’Eglise ont un rôle important de ce point de vue et peuvent revitaliser les communautés capables de les mettre en œuvre».[47]

94. «Grâce à la provenance variée des Pères, le Synode a vu confluer de nombreuses perspectives en ce qui concerne le thème des migrants, en particulier entre les pays de départ et les pays d’arrivée. En outre, on a entendu résonner le cri d’alarme des Eglises dont les membres sont contraints de fuir la guerre et la persécution et qui voient ces migrations forcées comme une menace pour leur existence même. Le fait d’inclure en son sein toutes ces différentes perspectives met précisément l’Eglise en condition d’exercer un rôle prophétique vis-à-vis de la société en matière de migrations». [48] Je demande en particulier aux jeunes de ne pas se laisser enrôler dans les réseaux de ceux qui veulent les opposer à d’autres jeunes qui arrivent dans leurs pays, en les présentant comme des êtres dangereux et comme s’ils n’étaient pas dotés de la même dignité inaliénable propre à chaque être humain.

Mettre fin à tout genre d’abus

95. Ces derniers temps, il a été demandé avec force que nous écoutions le cri des victimes des divers genres d’abus qu’ont commis certains évêques, prêtres, religieux et laïcs. Ces péchés provoquent chez leurs victimes «des souffrances qui peuvent durer toute la vie et auxquelles aucun repentir ne peut porter remède. Ce phénomène est très répandu dans la société, et il touche aussi l’Eglise et représente un sérieux obstacle à sa mission».[49]

96. Certes, le «fléau des abus sexuels sur mineurs est malheureusement un phénomène historiquement répandu dans toutes les cultures et toutes les sociétés», surtout au sein des familles mêmes et dans diverses institutions, dont l’ampleur a été révélée surtout «grâce au changement de sensibilité de l’opinion publique». Mais «l’universalité de ce fléau, alors que se confirme son ampleur dans nos sociétés, n’atténue pas sa monstruosité à l’intérieur de l’Eglise» et «dans la colère légitime des personnes, l’Eglise voit un reflet de la colère de Dieu, trahi et frappé».[50]

97. «Le Synode réaffirme le ferme engagement en faveur de l’adoption de mesures rigoureuses de prévention pour empêcher que cela ne se reproduise, à partir de la sélection et de la formation de ceux auxquels seront confiés des tâches de responsabilité et d’éducation».[51] En même temps, il ne faut pas négliger la décision d’appliquer les « mesures et sanctions si nécessaires».[52] Et tout cela avec la grâce du Christ. Il n’y a pas de retour en arrière possible.

98. «Il existe différents types d’abus : abus de pouvoir, abus économiques, abus de conscience, abus sexuels. Il est évident qu’il faut éradiquer les formes d’exercice de l’autorité sur lesquelles ils se greffent et lutter contre le manque de responsabilité et de transparence avec lequel de nombreux cas ont été gérés. Le désir de domination, le manque de dialogue et de transparence, les formes de double vie, le vide spirituel, ainsi que les fragilités psychologiques constituent le terrain sur lequel prospère la corruption».[53] Le cléricalisme est une tentation permanente des prêtres, qui interprètent «le ministère reçu comme un pouvoir à exercer plutôt que comme un service gratuit et généreux à offrir. Et cela conduit à croire appartenir à un groupe qui possède toutes les réponses et qui n’a plus besoin d’écouter et d’apprendre quoique ce soit, ou fait semblant d’écouter».[54] Sans aucun doute, un esprit clérical expose les personnes consacrées à perdre le respect de la valeur sacrée et inaliénable de chaque personne et de sa liberté.

99. Avec les Pères synodaux, je voudrais exprimer avec affection et reconnaissance ma «gratitude envers ceux qui ont le courage de dénoncer le mal subi : ils aident l’Eglise à prendre conscience de ce qui s’est passé et de la nécessité de réagir fermement».[55] Mais méritent également une reconnaissance spéciale « les efforts sincères d’innombrables laïques et laïcs, prêtres, personnes consacrées et évêques qui, chaque jour, se dépensent avec honnêteté et dévouement au service des jeunes. Leur œuvre est une forêt qui grandit sans faire de bruit. Beaucoup de jeunes présents au Synode ont également manifesté leur gratitude pour ceux qui les ont accompagnés et ils ont rappelé le grand besoin de figures de référence».[56]

100. Grâce à Dieu, les prêtres qui commettent ces horribles crimes ne constituent pas la majorité qui exerce un ministère fidèle et généreux. Je demande aux jeunes de se laisser stimuler par cette majorité. En tout cas, quand vous voyez un prêtre en danger, parce qu’il a perdu la joie de son ministère, parce qu’il cherche des compensations affectives ou qu’il est en train de perdre le cap, ayez le courage de lui rappeler son engagement envers Dieu et avec son peuple, annoncez-lui, vous-mêmes, l’Evangile, et encouragez-le à rester sur le bon chemin. Ainsi, vous offrirez une aide inestimable pour une chose qui est fondamentale: la prévention qui permet d’éviter que ces atrocités se répètent. Ce nuage noir devient aussi un défi pour les jeunes qui aiment Jésus-Christ et son Eglise, car leur apport peut être important face à cette blessure s’ils mettent en jeu leur capacité de renouveler, de revendiquer, d’exiger cohérence et témoignage, de rêver de nouveau et de réinventer.

101. Ce n’est pas le seul péché des membres de l’Eglise, dont l’histoire connaît les ombres. Nos péchés sont à la vue de tous; ils se reflètent sans pitié dans les rides du visage millénaire de notre Mère et Maîtresse. En effet, elle marche depuis deux mille ans, en partageant «les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes»[57]. Et elle marche telle qu’elle est, sans recourir à des chirurgies esthétiques. Elle ne craint pas de montrer les péchés de ses membres, que certains d’entre eux tentent parfois de dissimuler, à la lumière brûlante de la Parole de l’Evangile qui lave et purifie. Elle ne se lasse pas non plus de réciter chaque jour, honteuse: «Pitié pour moi, Dieu, en ta bonté, en ta grande tendresse […]. Ma faute est devant moi sans relâche» (Ps 51, 3.5). Mais souvenons-nous qu’on n’abandonne pas une Mère lorsqu’elle est blessée, mais on l’accompagne pour qu’elle trouve en elle toute sa force et sa capacité de toujours recommencer.

102. Au milieu de ce drame qui, à juste titre, nous blesse l’âme, «le Seigneur Jésus, qui n’abandonne jamais son Eglise, lui offre la force et les instruments pour un nouveau chemin».[58] Ainsi, ce moment difficile, «avec l’aide précieuse des jeunes, peut véritablement être l’occasion d’une réforme de portée historique»,[59] pour déboucher sur une nouvelle Pentecôte et inaugurer une étape de purification et de changement qui confère à l’Eglise une nouvelle jeunesse. Mais les jeunes pourront aider beaucoup plus s’ils se sentent de tout cœur membres du «saint et patient peuple fidèle de Dieu, soutenu et vivifié par l’Esprit Saint», car «ce sera précisément ce saint peuple de Dieu qui nous libérera du fléau du cléricalisme, terrain fertile de toutes ces abominations».[60]

Il y a une issue

103. Dans ce chapitre, je me suis arrêté pour regarder la réalité des jeunes dans le monde actuel. Certains autres aspects apparaîtront dans les chapitres suivants. Comme je l’ai déjà dit, je ne prétends pas être exhaustif par cette analyse. J’exhorte les communautés à examiner, avec respect et sérieux, leur réalité la plus proche concernant la jeunesse, afin de pouvoir discerner les voies pastorales les plus adéquates. Cependant, je ne veux pas terminer ce chapitre sans m’adresser à chacun de vous.

104. Je te rappelle la bonne nouvelle que le matin de la Résurrection nous a offerte : à savoir qu’il y a une issue à toutes les situations difficiles ou douloureuses que nous avons mentionnées. Par exemple, il est vrai que le monde numérique peut t’exposer au risque du repli sur soi, de l’isolement ou du plaisir vide. Mais n’oublie pas qu’il y a des jeunes qui sont aussi créatifs, et parfois géniaux, dans cet environnement. C’est ce que faisait le jeune Vénérable Carlo Acutis.

105. Il savait très bien que ces mécanismes de la communication, de la publicité et des réseaux sociaux peuvent être utilisés pour faire de nous des êtres endormis, dépendants de la consommation et des nouveautés que nous pouvons acquérir, obsédés du temps libre et prisonniers de la négativité. Cependant, il a été capable d’utiliser les nouvelles techniques de communication pour transmettre l’Evangile, pour communiquer valeurs et beauté.

106. Il n’est pas tombé dans le piège. Il voyait que beaucoup de jeunes, même s’ils semblent différents, finissent en réalité par se ressembler, en courant derrière ce que les puissants leur imposent à travers les mécanismes de consommation et d’abrutissement. C’est ainsi qu’ils ne laissent pas jaillir les dons que le Seigneur leur a faits ; ils n’offrent pas à ce monde ces talents si personnels et si uniques que le Seigneur a semés en chacun. Ainsi, disait Carlo, il arrive que “tous les hommes naissent comme des originaux, mais beaucoup meurent comme des photocopies”. Ne permets pas que cela t’arrive!

107. Ne permets pas qu’ils te volent l’espérance et la joie, qu’ils te rendent toxicodépendant pour t’utiliser comme esclave de leurs intérêts. Ose être davantage, car ta personne est plus importante que quoi que ce soit. Il ne te sert à rien d’avoir ou de paraître. Tu peux arriver à être ce que Dieu, ton Créateur, sait que tu es, si tu reconnais que tu es appelé à beaucoup. Invoque l’Esprit Saint et marche avec confiance vers le grand but : la sainteté. Ainsi, tu ne seras pas une photocopie. Tu seras pleinement toi-même.

108. Pour cela, tu as besoin de savoir une chose fondamentale: la jeunesse, ce n’est pas seulement la recherche de plaisirs passagers et de succès superficiels. Pour que la jeunesse atteigne sa finalité dans le parcours de ta vie, elle doit être un temps de don généreux, d’offrande sincère, de sacrifice qui coûtent mais qui nous rendent féconds. C’est comme disait le poète:

Si pour retrouver ce que j’ai retrouvé
j’ai d’abord dû perdre ce que j’ai perdu,
si pour obtenir ce que j’ai obtenu
j’ai dû supporter ce que j’ai supporté,

Si pour être à présent tombé amoureux
j’ai dû être blessé,
j’estime qu’il est bon d’avoir souffert ce que j’ai souffert
j’estime qu’il est bon d’avoir pleuré ce que j’ai pleuré.

Car après tout je me suis rendu compte
qu’on ne savoure bien ce qui est appréciable
qu’après en avoir souffert.

Car après tout j’ai compris
que ce que l’arbre a de fleuri
ne vit que de ce qu’il a d’enseveli 
.[61]

109. Si tu es jeune en âge, mais si tu te sens faible, fatigué ou désabusé, demande à Jésus de te renouveler. Avec lui, l’espérance ne manque pas. Tu peux faire de même si tu te sens submergé par les vices, les mauvaises habitudes, l’égoïsme ou le confort malsain. Jésus, plein de vie, veut t’aider pour qu’être jeune en vaille la peine. Ainsi tu ne priveras pas le monde de cette contribution que toi seul peux lui apporter, en étant unique et hors pair comme tu es.

110. Cependant, je voudrais te rappeler également qu’«il est très difficile de lutter contre notre propre concupiscence ainsi que contre les embûches et les tentations du démon et du monde égoïste, si nous sommes trop isolés. Le bombardement qui nous séduit est tel que, si nous sommes trop seuls, nous perdons facilement le sens de la réalité, la clairvoyance intérieure, et nous succombons».[62] Cela vaut en particulier pour les jeunes, parce que, unis, vous avez une force admirable. Quand vous vous enthousiasmez pour une vie communautaire, vous êtes capables de grands sacrifices pour autrui et pour la communauté. Par contre, l’isolement vous affaiblit et vous expose aux pires maux de notre temps.

CHAPITRE 4

La grande annonce pour tous les jeunes

111. Au-delà de toute situation particulière, je souhaite maintenant annoncer à tous les jeunes le plus important, ce qui est primordial, ce qu’il ne faut jamais taire. Une annonce qui comprend trois grandes vérités que nous avons tous besoin d’entendre sans cesse, encore et encore.

Un Dieu qui est amour

112. Je veux dire d’abord à chacun la première vérité: “Dieu t’aime”. Si tu l’as déjà entendu, peu importe. Je veux te le rappeler: Dieu t’aime. N’en doute jamais, quoiqu’il arrive dans ta vie. Tu es aimé infiniment, en toutes circonstances.

113. L’expérience de la paternité que tu as eue n’est peut-être pas la meilleure, ton père de la terre a peut-être été loin et absent ou, au contraire, dominateur et captatif. Ou, simplement, il n’a pas été le père dont tu avais besoin. Je ne sais pas. Mais ce que je peux te dire avec certitude, c’est que tu peux te jeter avec confiance dans les bras de ton Père divin, de ce Dieu qui t’a donné la vie et qui te la donne à tout moment. Il te soutiendra fermement et tu sentiras en même temps qu’il respecte jusqu’au bout ta liberté.

114. Nous trouvons dans sa Parole de nombreuses expressions de son amour. C’est comme s’il avait cherché différentes manières de le manifester pour voir s’il pouvait atteindre ton cœur avec l’une ou l’autre de ces paroles.

Par exemple, il se présente parfois comme ces pères affectueux qui jouent avec leurs enfants: «Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour ; j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue » (Os 11, 4).

Il se présente parfois plein de l’amour de ces mères qui aiment sincèrement leurs enfants, d’un amour attachant qui est incapable d’oublier ou d’abandonner: «Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas » (Is 49, 15).

Il se présente même comme un amoureux qui en arrive à se faire tatouer la personne aimée dans la paume de ses mains afin de pouvoir avoir toujours son visage à proximité: «Je t’ai gravée sur les paumes de mes mains » (Is 49, 16).

D’autres fois, il montre sa force et la vigueur de son amour qui ne se laisse jamais vaincre: «Les montagnes peuvent s’écarter et les collines chanceler, mon amour ne s’écartera pas de toi, mon alliance de paix ne chancellera pas » (Is 54, 10).

Ou bien il nous dit que nous avons été désirés depuis toujours, de sorte que nous n’apparaissons pas dans ce monde par hasard. Nous étions un projet de son amouravant que nous existions : «D’un amour éternel je t’ai aimée, aussi t’ai-je maintenu ma faveur » (Jr 31, 3).

Ou bien il nous fait remarquer qu’il sait voir notre beauté, celle que personne ne peut reconnaître: «Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Is 43, 4).

Ou bien il nous fait découvrir que son amour n’est pas triste, mais une pure joie qui se renouvelle quand nous nous laissons aimer par lui: «Le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi, héros sauveur! Il exultera pour toi de joie, il te renouvellera par son amour ; il dansera pour toi avec des cris de joie » (So 3, 17).

115. Tu as vraiment de la valeur pour lui, tu n’es pas insignifiant, tu lui importes, parce que tu es une œuvre de ses mains. Il te prête donc attention et se souvient de toi avec affection. Tu dois avoir confiance dans le «souvenir de Dieu: sa mémoire n’est pas un “disque dur” qui enregistre et archive toutes nos données, sa mémoire est un cœur tendre de compassion, qui se plaît à effacer définitivement toutes nos traces de mal».[63] Il ne veut pas tenir le compte de tes erreurs et, en toute situation, il t’aidera à tirer quelque chose, même de tes chutes. Parce qu’il t’aime. Essaye de rester un moment en silence en te laissant aimer par lui. Essaye de faire taire toutes les voix et les cris intérieurs, et reste un moment dans les bras de son amour.

116. C’est un amour «qui n’écrase pas, c’est un amour qui ne marginalise pas, qui ne réduit pas au silence, un amour qui n’humilie pas, ni n’asservit. C’est l’amour du Seigneur, un amour de tous les jours, discret et respectueux, amour de liberté et pour la liberté, amour qui guérit et qui relève. C’est l’amour du Seigneur qui apprend plus à redresser qu’à faire chuter, à réconcilier qu’à interdire, à donner de nouvelles chances qu’à condamner, à regarder l’avenir plus que le passé ».[64]

117. Quand il te demande quelque chose ou quand, simplement, il permet ces défis que la vie te présente, il attend que tu lui accordes une place pour pouvoir t’élever, pour te faire progresser, pour te faire mûrir. Cela ne le dérange pas que tu lui exprimes ton questionnement. Ce qui l’inquiète, c’est que tu ne lui parles pas, que tu n’ouvres pas sincèrement le dialogue avec lui. La Bible dit que Jacob a lutté contre Dieu (cf. Gn 32, 25-31), et cela ne l’a pas détourné du chemin du Seigneur. En réalité, il nous exhorte lui-même : «Allons! Discutons! » (Is 1, 18). Son amour est si réel, si vrai, si concret qu’il nous offre une relation faite de dialogue sincère et fécond. Finalement, cherche l’embrassade de ton Père du ciel dans le visage aimant de ses courageux témoins sur la terre.

Le Christ te sauve

118. La deuxième vérité est que le Christ, par amour, s’est livré jusqu’au bout pour te sauver. Ses bras sur la croix sont le signe le plus beau d’un ami qui est capable d’aller jusqu’à l’extrême: «Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin» (Jn 13, 1).

Saint Paul disait qu’il vivait dans la confiance en cet amour qui s’est livré à lui entièrement : «Je vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20).

119. Ce Christ, qui nous a sauvés de nos péchés sur la croix, continue de nous sauver et de nous racheter aujourd’hui, avec le même pouvoir de son don total. Regarde le Christ, accroche-toi à lui, laisse-toi sauver, parce que «ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement ».[65] Car si tu pèches et t’éloignes, il te relève avec le pouvoir de sa croix. N’oublie jamais qu’«il pardonne soixante-dix fois sept fois. Il revient nous charger sur ses épaules une fois après l’autre. Personne ne pourra nous enlever la dignité que nous confère cet amour infini et inébranlable. Il nous permet de relever la tête et de recommencer, avec une tendresse qui ne nous déçoit jamais et qui peut toujours nous rendre la joie ».[66]

120. «Nous sommes sauvés par Jésus: parce qu’il nous aime et ne peut pas s’en passer. Nous pouvons lui faire n’importe quoi, lui nous aime et nous sauve. Parce que seul celui qu’on aime peut être sauvé. Seul celui qu’on embrasse peut être transformé. L’amour du Seigneur est plus grand que toutes nos contradictions, que toutes nos fragilités et que toutes nos petitesses. Mais c’est précisément à travers nos contradictions, nos fragilités et nos petitesses qu’il veut écrire cette histoire d’amour. Il a embrassé le fils prodigue, il a embrassé Pierre après son reniement, et il nous embrasse toujours, toujours, toujours après nos chutes, en nous aidant à nous relever et nous remettre sur pieds. Parce que la véritable chute, – attention à cela – la vraie chute, celle qui est capable de ruiner notre vie, c’est de rester à terre et ne pas se laisser aider».[67]

121. Son pardon et son salut ne sont pas une chose que nous avons achetée, ou que nous devons acquérir par nos œuvres et par nos efforts. Il nous pardonne et nous libère gratuitement. Le don de lui-même sur la croix est une chose si grande que nous ne pouvons ni ne devons payer, nous devons seulement le recevoir avec une immense gratitude et avec la joie d’être tant aimés, avant que nous puissions l’imaginer: «Il nous a aimés [le premier]» (1 Jn 4, 19).

122. Jeunes aimés par le Seigneur, vous valez tellement que vous avez été rachetés par le sang précieux du Christ! Jeunes bien aimés, «vous n’avez pas de prix! Vous n’êtes pas une marchandise aux enchères! S’il vous plaît, ne vous laissez pas acheter, ne vous laissez pas séduire, ne vous laissez pas asservir par les colonisations idéologiques qui nous mettent des idées dans la tête et, à la fin, nous font devenir esclaves, dépendants, des ratés dans la vie. Vous n’avez pas de prix : vous devez toujours vous le répéter : je ne suis pas aux enchères, je n’ai pas de prix. Je suis libre, je suis libre! Eprenez-vous de cette liberté, qui est celle que Jésus offre ».[68]

123. Regarde les bras ouverts du Christ crucifié, laisse-toi sauver encore et encore. Et quand tu t’approches pour confesser tes péchés, crois fermement en sa miséricorde qui te libère de la faute. Contemple son sang répandu avec tant d’amour et laisse-toi purifier par lui. Tu pourras ainsi renaître de nouveau.

Il vit!

124. Mais il y a une troisième vérité qui est inséparable de la précédente: il vit! Il faut le rappeler souvent, parce que nous courons le risque de prendre Jésus-Christ seulement comme un bon exemple du passé, comme un souvenir, comme quelqu’un qui nous a sauvés il y a deux mille ans. Cela ne nous servirait à rien, cela nous laisserait identiques, cela ne nous libèrerait pas. Celui qui nous remplit de sa grâce, qui nous libère, qui nous transforme, qui nous guérit et nous console est quelqu’un qui vit. C’est le Christ ressuscité, plein de vitalité surnaturelle, revêtu d’infinie lumière. C’est pourquoi saint Paul disait: «Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est votre foi» (1Co 15, 17).

125. S’il vit, alors il pourra être présent dans ta vie, à chaque moment, pour la remplir de lumière. Il n’y aura ainsi plus jamais de solitude ni d’abandon. Même si tous s’en vont, lui sera là, comme il l’a promis: «Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Il remplit tout de sa présence invisible, où que tu ailles il t’attendra. Car il n’est pas seulement venu, mais il vient et continuera à venir chaque jour pour t’inviter à marcher vers un horizon toujours nouveau.

126. Contemple Jésus heureux, débordant de joie. Réjouis-toi avec ton Ami qui a triomphé. Ils ont tué le saint, le juste, l’innocent, mais il a vaincu. Le mal n’a pas le dernier mot. Dans ta vie, le mal non plus n’aura pas le dernier mot, parce que l’Ami qui t’aime veut triompher en toi. Ton sauveur vit.

127. S’il vit, c’est une garantie que le bien peut se faire un chemin dans notre vie, et que nos fatigues serviront à quelque chose. Nous pouvons cesser de nous plaindre, et regarder en avant parce que, avec lui, on le peut toujours. C’est la sécurité que nous avons. Jésus est l’éternel vivant. Accrochés à lui nous vivrons et traverserons toutes les formes de mort et de violence qui nous guettent en chemin.

128. Toute autre remède sera insuffisant et passager. Il servira peut-être à quelque chose un certain temps, mais de nouveau nous nous retrouverons sans défense, abandonnés, exposés aux intempéries. Avec lui, en revanche, le cœur est ancré dans une assurance fondamentale, qui demeure au-delà de tout. Saint Paul dit qu’il désire être uni au Christ pour «le connaître, lui, avec la puissance de sa résurrection » (Ph 3, 10). C’est le pouvoir qui se manifeste sans cesse aussi dans ton existence, parce qu’il est venu pour te donner la vie, et que tu l’aies «surabondante » (Jn 10, 10).

129. Si tu parviens à apprécier, avec le cœur, la beauté de cette nouvelle, et que tu te laisses rencontrer par le Seigneur, si tu te laisses aimer et sauver par lui, si tu entres en amitié avec lui et commences à parler avec le Christ vivant des choses concrètes de ta vie, tu feras la grande expérience, l’expérience fondamentale qui soutiendra ta vie chrétienne. C’est aussi l’expérience que tu pourras communiquer aux autres jeunes. Parce qu’«à l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive ».[69]

L’Esprit donne la vie

130. Dans ces trois vérités – Dieu t’aime, le Christ est ton sauveur, il vit – apparaît Dieu le Père et apparaît Jésus. Où se trouvent le Père et Jésus-Christ se trouve aussi l’Esprit Saint. C’est lui qui prépare et ouvre les cœurs à recevoir cette nouvelle, c’est lui qui maintient vivante cette expérience de salut, c’est lui qui t’aidera à grandir dans cette joie si tu le laisses agir. L’Esprit Saint remplit le cœur du Christ ressuscité et à partir de là, comme une source, il se répand dans ta vie. Et quand tu le reçois, l’Esprit Saint te fait entrer toujours plus avant dans le cœur du Christ, afin de te remplir toujours davantage de son amour, de sa lumière et de sa force.

131. Invoque chaque jour l’Esprit Saint, pour qu’il renouvelle constamment en toi l’expérience de la grande nouvelle. Pourquoi ne pas le faire? Tu ne perds rien et il peut changer ta vie, il peut l’éclairer et lui donner une meilleure direction. Il ne te mutile pas, il ne t’enlève rien, mais il t’aide à trouver ce dont tu as besoin de la meilleure façon. Tu as besoin d’amour? Tu ne le trouveras pas dans la débauche, en utilisant les autres, en possédant les autres ou en les dominant. Tu le trouveras d’une manière qui te rendra véritablement heureux. Tu cherches la force ? Tu ne la vivras pas en accumulant les objets, en gaspillant de l’argent, en courant désespéré derrière les choses de ce monde. Tu y parviendras sous une forme beaucoup plus belle et satisfaisante si tu te laisses stimuler par l’Esprit Saint.

132. Tu cherches la passion? Comme le dit ce beau poème: tombe amoureux ! (ou bien, permets-toi de tomber amoureux!) car «il n’y a rien de plus important que de trouver Dieu. C’est-à-dire, tombe amoureux de lui de manière définitive et absolue. Ce dont tu tombes amoureux prend ton imagination, et finit par laisser sa trace partout. C’est cela qui te décidera à sortir du lit le matin, qui décidera de ce que tu fais de tes soirées, de ce à quoi tu emploies tes weekends, de ce que tu lis, de ce que tu sais, de ce qui brise ton cœur et de ce qui te submerge de joie et de gratitude. Tombe amoureux! Demeure dans l’amour! Tout sera différent».[70] Cet amour de Dieu qui prend avec passion toute la vie est possible grâce à l’Esprit Saint, parce que «l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm5, 5).

133. Il est la source de la meilleure jeunesse. Parce que celui qui se confie au Seigneur «ressemble à un arbre planté au bord des eaux, qui tend ses racines vers le courant il ne redoute rien quand arrive la chaleur, son feuillage reste vert » (Jr 17, 8). Alors que «les adolescents se fatiguent et s’épuisent » (Is 40, 30), ceux qui mettent leur espérance dans Seigneur «renouvellent leur force, ils déploient leurs ailes comme des aigles, ils courent sans s’épuiser, ils marchent sans se fatiguer » (Is 40, 31).

CHAPITRE 5

Chemins de jeunesse

134. Comment vit-on sa jeunesse lorsqu’on se laisse éclairer par la grande nouvelle de l’Evangile? Il est important de se poser cette question parce que la jeunesse est plus qu’une fierté, elle est un don de Dieu: «Etre jeune est une grâce, une chance ».[71] C’est un don que nous pouvons gaspiller inutilement, ou bien que nous pouvons recevoir avec reconnaissance et vivre en plénitude.

135. Dieu est l’auteur de la jeunesse, et il œuvre en chaque jeune. La jeunesse est un temps béni pour le jeune, et une bénédiction pour l’Eglise et pour le monde. Elle est une joie, un chant d’espérance et une béatitude. Apprécier la jeunesse implique de voir ce temps de la vie comme un moment précieux, et non comme un temps qui passe où les personnes jeunes se sentent poussées vers l’âge adulte.

Un temps de rêves et de choix

136. A l’époque de Jésus, la sortie de l’enfance était une étape très attendue dans la vie qui était célébrée et grandement appréciée. Il en résulte que Jésus, lorsqu’il redonne la vie à une “enfant” (Mc 5, 39), lui fait faire un pas, l’encourage et la change en “jeune fille” (Mc 5, 41). En lui disant «jeune fille, lève-toi» (talitá kum), il la rend en même temps plus responsable de sa vie en lui ouvrant les portes de la jeunesse.

137. «La jeunesse, phase du développement de la personnalité, est marquée par des rêves qui, peu à peu, prennent corps, par des relations qui acquièrent toujours plus de consistance et d’équilibre, par des tentatives et des expériences, par des choix qui construisent progressivement un projet de vie. A cette période de la vie, les jeunes sont appelés à se projeter en avant, sans couper leurs racines, à construire leur autonomie, mais pas dans la solitude».[72]

138. L’amour de Dieu et notre relation avec le Christ vivant ne nous empêchent pas de rêver, et n’exigent pas de nous que nous rétrécissions nos horizons. Au contraire, cet amour nous pousse en avant, nous stimule, nous élance vers une vie meilleure et plus belle. Le mot “inquiétude” résume les nombreuses quêtes du cœur des jeunes. Comme le disait saint Paul VI: «Il y a un élément de lumière précisément dans les insatisfactions qui vous tourmentent ».[73] L’inquiétude qui rend insatisfait, jointe à l’étonnement pour la nouveauté qui pointe à l’horizon, ouvre un passage à l’audace qui les met en mouvement pour s’assumer eux-mêmes, devenir responsable d’une mission. Cette saine anxiété, qui s’éveille surtout dans la jeunesse, continue d’être la caractéristique de tout cœur qui reste jeune, disponible, ouvert. La véritable paix intérieure cohabite avec cette insatisfaction profonde. Saint Augustin disait: «Seigneur, tu nous a créés pour toi et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi».[74]

139. Il y a longtemps, un ami me demanda ce que je voyais quand je pensais à un jeune. Ma réponse a été: «Je vois un garçon ou une fille au pied agile qui cherche sa voie, qui entre dans le monde et qui regarde l’horizon avec les yeux pleins d’espoir, pleins de l’avenir et aussi d’illusions. Le jeune marche sur ses deux pieds comme les adultes, mais à la différence des adultes, qui les gardent bien parallèles, il en a toujours un devant l’autre, sans cesse prêt à partir, à bondir. Toujours prêt à aller de l’avant. Parler des jeunes, c’est parler de promesses, et c’est parler de joie. Ils ont une force immense, ils sont capables de regarder avec espoir. Un jeune est une promesse de vie qui possède par nature un certain degré de ténacité; il a assez de folie pour pouvoir s’illusionner, tout en ayant aussi la capacité à guérir de la désillusion qui peut s’ensuivre ».[75]

140. Certains jeunes rejettent parfois cette étape de la vie, parce qu’ils veulent rester enfants ou bien désirent «un prolongement indéfini de l’adolescence et le renvoi des décisions ; la peur du définitif engendre ainsi une sorte de paralysie décisionnelle. La jeunesse ne peut toutefois pas rester un temps suspendu : c’est l’âge des choix et c’est précisément en cela que réside sa fascination et sa tâche la plus grande. Les jeunes prennent des décisions dans le domaine professionnel, social, politique, et d’autres, plus radicales, qui donneront à leur existence une orientation déterminante».[76] Ils prennent aussi des décisions en rapport avec l’amour, le choix du partenaire et la possibilité d’avoir les premiers enfants. Nous approfondirons ces thèmes dans les derniers chapitres qui portent sur la vocation de chacun et son discernement.

141. Mais à l’encontre des rêves qui entraînent des décisions, souvent «il y a la menace de la lamentation, de la résignation. Celles-là, nous les laissons à ceux qui suivent la “déesse lamentation” […] Elle est une tromperie ; elle te fait prendre la mauvaise route. Quand tout semble immobile et stagnant, quand les problèmes personnels nous inquiètent, quand les malaises sociaux ne trouvent pas les réponses qu’ils méritent, ce n’est pas bon de partir battus. Le chemin est Jésus ; le faire monter dans notre « bateau » et avancer au large avec lui ! Il est le Seigneur ! Il change la perspective de la vie. La foi en Jésus conduit à une espérance qui va au-delà, à une certitude fondée non seulement sur nos qualités et nos dons, mais sur la Parole de Dieu, sur l’invitation qui vient de lui. Sans faire trop de calculs humains ni trop se préoccuper de vérifier si la réalité qui vous entoure coïncide avec vos sécurités. Avancez au large, sortez de vous-mêmes ».[77]

142. Il faut persévérer sur le chemin des rêves. Pour cela, il faut être attentif à une tentation qui nous joue d’habitude un mauvais tour: l’angoisse. Elle peut être une grande ennemie lorsqu’il nous arrive de baisser les bras parce que nous découvrons que les résultats ne sont pas immédiats. Les rêves les plus beaux se conquièrent avec espérance, patience et effort, en renonçant à l’empressement. En même temps il ne faut pas s’arrêter par manque d’assurance, il ne faut pas avoir peur de parier et de faire des erreurs. Il faut avoir peur de vivre paralysés, comme morts dans la vie, transformés en des personnes qui ne vivent pas, parce qu’elles ne veulent pas risquer, parce qu’elles ne persévèrent pas dans leurs engagements et parce qu’elles ont peur de se tromper. Même si tu te trompes, tu pourras toujours lever la tête et recommencer, parce que personne n’a le droit de te voler l’espérance.

143. Jeunes, ne renoncez pas au meilleur de votre jeunesse, ne regardez pas la vie à partir d’un balcon. Ne confondez pas le bonheur avec un divan et ne vivez pas toute votre vie derrière un écran. Ne devenez pas le triste spectacle d’un véhicule abandonné. Ne soyez pas des voitures stationnées. Il vaut mieux que vous laissiez germer les rêves et que vous preniez des décisions. Prenez des risques, même si vous vous trompez. Ne survivez pas avec l’âme anesthésiée, et ne regardez pas le monde en touristes. Faites du bruit! Repoussez dehors les craintes qui vous paralysent, afin de ne pas être changés en jeunes momifiés. Vivez! Donnez-vous à ce qu’il y a de mieux dans la vie! Ouvrez la porte de la cage et sortez voler! S’il vous plaît, ne prenez pas votre retraite avant l’heure!

Les envies de vivre et d’expérimenter

144. Cette projection vers l’avenir qui se rêve ne signifie pas que les jeunes soient complètement lancés en avant, car, en même temps, il y a en eux un fort désir de vivre le présent, de profiter au maximum des possibilités que leur offre cette vie. Ce monde est rempli de beauté! Comment dédaigner les dons de Dieu?

145. Contrairement à ce que beaucoup pensent, le Seigneur ne veut pas affaiblir ces envies de vivre. Il est bon de se souvenir de ce qu’un sage de l’Ancien Testament enseignait: «Mon fils, si tu as de quoi, traite-toi bien […] Ne te refuse pas le bonheur présent » (Si 14, 11.14). Le Dieu véritable, celui qui t’aime, te veut heureux. C’est pourquoi, dans la Bible, nous voyons aussi ce conseil adressé aux jeunes: «Réjouis-toi, jeune homme, dans ta jeunesse, sois heureux aux jours de ton adolescence […] Éloigne de ton cœur le chagrin » (Qo 11, 9-10). Car Dieu est celui qui «pourvoit largement à tout, afin que nous en jouissions » (1Tm 6, 17).

146. Comment pourra-t-il être reconnaissant à Dieu celui qui n’est pas capable de profiter de ses petits cadeaux quotidiens, celui qui ne sait pas s’arrêter devant les choses simples et agréables qu’il rencontre à chaque pas? Car «il n’y a pas homme plus cruel que celui qui se torture soi-même » (Si 14, 6). Il ne s’agit pas d’être insatiable, toujours obsédé par le fait d’avoir toujours plus de plaisirs. Au contraire, cela t’empêcherait de vivre le présent. La question est de savoir ouvrir les yeux et de s’arrêter pour vivre pleinement, et avec gratitude, chaque petit don de la vie.

147. Il est clair que la Parole de Dieu ne t’invite pas seulement à préparer demain, mais à vivre le présent: «Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 34). Mais il ne s’agit pas de nous lancer dans une frénésie irresponsable qui nous laisserait vides et toujours insatisfaits; mais de vivre le présent à fond, en utilisant les énergies pour de bonnes choses, en cultivant la fraternité, en suivant Jésus et en appréciant chaque petite joie de la vie comme un don de l’amour de Dieu.

148. Dans ce sens, je voudrais rappeler que le Cardinal François-Xavier Nguyên Van Thuân, lorsqu’il était emprisonné dans un camp de concentration, ne voulait pas que ses journées consistent seulement à attendre et attendre un avenir. Son choix était de “vivre le moment présent en le remplissant d’amour”; et il le faisait de la manière suivante: «Je profite des occasions qui se présentent tous les jours pour faire des actions ordinaires de manière extraordinaire».[78] Pendant que tu te bats pour donner forme à tes rêves, vis pleinement l’aujourd’hui, remplis d’amour chaque moment et donne-le entièrement. Car il est vrai que cette journée de ta jeunesse peut être la dernière, et cela vaut donc la peine de la vivre avec toute l’envie et toute la profondeur possible.

149. Cela comprend aussi les moments difficiles qui doivent être vécus à fond pour parvenir à en découvrir le sens. Comme l’enseignent les évêques de Suisse: «Il est là où nous pensions qu’il nous avait abandonnés, et qu’il n’y avait plus de salut. C’est un paradoxe, mais la souffrance, les ténèbres se sont transformées, pour beaucoup de chrétiens […] en lieux de rencontre avec Dieu ».[79] De plus, le désir de vivre et de faire des expériences nouvelles concerne en particulier beaucoup de jeunes en condition de handicap physique, psychique et sensoriel. Même s’ils ne peuvent pas toujours faire les mêmes expériences que leurs compagnons, ils ont des ressources surprenantes, inimaginables, qui parfois sortent de l’ordinaire. Le Seigneur Jésus les comble d’autres dons, que la communauté est appelée à mettre en valeur, pour qu’ils puissent découvrir son projet d’amour pour chacun d’eux.

Dans l’amitié avec le Christ

150. Bien que tu vives et fasses des expériences, tu ne parviendras pas à la pleine jeunesse, tu ne connaîtras pas la véritable plénitude d’être jeune, si tu ne rencontres pas chaque jour le grand ami, si tu ne vis pas dans l’amitié de Jésus.

151. L’amitié est un cadeau de la vie, un don de Dieu. Le Seigneur nous polit et nous fait mûrir à travers les amis. En même temps, les amis fidèles, qui sont à nos côtés dans les moments difficiles, sont un reflet de la tendresse du Seigneur, de son réconfort et de son aimable présence. Avoir des amis nous apprend à nous ouvrir, à prendre soin des autres, à les comprendre, à sortir de notre confort et de l’isolement, à partager la vie. C’est pourquoi: «Un ami fidèle n’a pas de prix » (Si 6,15).

152. L’amitié n’est pas une relation fugitive ou passagère, mais stable, solide, fidèle, qui mûrit avec le temps. Elle est une relation d’affection qui nous fait sentir unis, et en même temps elle est un amour généreux, qui nous porte à chercher le bien de l’ami. Même si les amis peuvent être très différents entre eux, il y a toujours des choses en commun qui les portent à se sentir proches, et il y a une intimité qui se partage avec sincérité et confiance.

153. L’amitié est si importante que Jésus se présente comme un ami: «Je ne vous appelle plus serviteurs mais je vous appelle amis » (Jn 15, 15). Par la grâce qu’il nous donne, nous sommes élevés de telle sorte que nous sommes réellement ses amis. Nous pouvons l’aimer du même amour qu’il répand en nous, étendant son amour aux autres, dans l’espérance qu’eux aussi trouveront leur place dans la communauté d’amitié fondée par Jésus-Christ.[80] Et même s’il est déjà pleinement heureux, ressuscité, il est possible d’être généreux envers lui, en l’aidant à construire son Royaume en ce monde, en étant ses instruments pour porter son message et sa lumière, et surtout son amour, aux autres (cf. Jn 15, 16). Les disciples ont entendu l’appel de Jésus à l’amitié avec lui. C’est une invitation qui ne les a pas forcés, mais qui a été proposée délicatement à leur liberté: il leur dit « Venez et voyez», et «ils vinrent donc et virent où il demeurait, et ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là » (Jn 1, 39). Après cette rencontre, intime et inespérée, ils ont tout laissé et ils ont été avec lui.

154. L’amitié avec Jésus est indéfectible. Il ne s’en va jamais, même si parfois il semble être silencieux. Quand nous en avons besoin, il se laisse rencontrer par nous (cf. Jr 29, 14) et il est à nos côtés, où que nous allions (cf. Jos 1, 9). Car il ne rompt jamais une alliance. Il demande que nous ne l’abandonnions pas: «Demeurez en moi » (Jn 15, 4). Mais si nous nous éloignons, «il reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même » (2Tm 2, 13).

155. Nous parlons avec l’ami, nous partageons les choses les plus secrètes. Avec Jésus aussi, nous parlons. La prière est un défi et une aventure. Et quelle aventure! Elle permet que nous le connaissions mieux chaque jour, que nous entrions dans sa profondeur et que nous grandissions dans une union plus forte. La prière nous permet de lui dire tout ce qui nous arrive et de rester confiants dans ses bras, et en même temps elle nous offre des instants de précieuse intimité et d’affection, où Jésus répand en nous sa propre vie. En priant, nous lui «ouvrons le jeu » et nous lui faisons la place «pour qu’il puisse agir et puisse entrer et puisse triompher ».[81]

156. Il est ainsi possible de faire l’expérience d’une union constante avec lui qui dépasse tout ce que nous pouvons vivre avec d’autres personnes: «Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Ne prive pas ta jeunesse de cette amitié. Tu pourras le sentir à ton côté non seulement quand tu pries. Tu reconnaîtras qu’il marche avec toi à tout moment. Essaie de le découvrir et tu vivras la belle expérience de te savoir toujours accompagné. C’est ce qu’ont vécu les disciples d’Emmaüs quand Jésus se rendit présent et «marchait avec eux» (Lc 24, 15), alors qu’ils marchaient et parlaient, désorientés. Un saint a dit que «le christianisme n’est pas un ensemble de vérités à croire, de lois à suivre, d’interdictions. Il devient repoussant de cette manière. Le christianisme est une Personne qui m’a aimé tellement qu’il demande mon amour. Le christianisme, c’est le Christ ».[82]

157. Jésus peut réunir tous les jeunes de l’Eglise en un unique rêve, «un grand rêve et un rêve capable d’abriter tout le monde. Ce rêve pour lequel Jésus a donné sa vie sur la croix et que l’Esprit Saint a répandu et a marqué au feu, le jour de la Pentecôte, dans le cœur de tout homme et de toute femme, dans le cœur de chacun […] Il l’a gravé dans l’attente de trouver de la place pour grandir et pour se développer. Un rêve, un rêve appelé Jésus semé par le Père, Dieu comme Lui – comme le Père – envoyé par le Père, dans la confiance qu’il grandira et vivra en chaque cœur. Un rêve concret, qui est une personne, qui circule dans nos veines, qui fait frissonner le cœur et le fait danser chaque fois que nous l’écoutons ».[83]

La croissance et le mûrissement

158. Beaucoup de jeunes ont le souci de leur corps, se préoccupent du développement de la force physique ou de l’apparence. D’autres s’inquiètent de développer leurs capacités et leurs connaissances, et ils se sentent ainsi plus sûrs. Certains visent plus haut, essayent de s’engager davantage et cherchent un développement spirituel. Saint Jean disait: «Je vous ai écrit, jeunes gens, parce que vous êtes forts, que la parole de Dieu demeure en vous» (1Jn 2, 14). Chercher le Seigneur, garder sa Parole, essayer de répondre par sa propre vie, grandir dans les vertus, cela rend fort le cœur des jeunes. C’est pourquoi il faut garder la connexion avec Jésus, être en ligne avec lui, puisque tu ne grandiras pas en bonheur et en sainteté par tes seules forces ni par ton esprit. De même que tu fais attention à ne pas perdre la connexion Internet, fais attention à ce que ta connexion avec le Seigneur reste active; et cela signifie ne pas couper le dialogue, l’écouter, lui raconter tes affaires et, quand tu ne sais pas clairement ce que tu dois faire, lui demander: Jésus, qu’est-ce que tu ferais à ma place?[84]

159. J’espère que tu t’estimes toi-même, que tu te prends au sérieux, que tu cherches ta croissance spirituelle. En plus des enthousiasmes propres à la jeunesse, il y a la beauté de chercher «la justice, la foi, la charité, la paix » (2Tm 2, 22). Cela ne veut pas dire perdre la spontanéité, le courage, l’enthousiasme, la tendresse. Car devenir adulte ne signifie pas abandonner les valeurs les meilleures de cette étape de la vie. Autrement, le Seigneur pourrait un jour te faire des reproches : «Je me rappelle l’affection de ta jeunesse, l’amour de tes fiançailles, alors que tu marchais derrière moi au désert » (Jr 2, 2).

160. Au contraire, même un adulte doit mûrir sans perdre les valeurs de la jeunesse. Car chaque étape de la vie est une grâce qui demeure; elle renferme une valeur qui ne doit pas passer. Une jeunesse bien vécue reste comme une expérience intérieure, et elle est reprise dans la vie adulte, elle est approfondie et continue à donner du fruit. Si le propre du jeune est de se sentir attiré par l’infini qui s’ouvre et qui commence,[85] un risque de la vie adulte, avec ses sécurités et ses conforts, est de restreindre toujours plus cet horizon et de perdre cette valeur propre aux années de la jeunesse. Or le contraire devrait arriver: mûrir, grandir et organiser sa vie sans perdre cet attrait, cette vaste ouverture, cette fascination pour une réalité qui est toujours plus. A chaque moment de la vie, nous devrions pouvoir renouveler et renforcer la jeunesse. Quand j’ai commencé mon ministère de Pape, le Seigneur m’a élargi les horizons et m’a offert une nouvelle jeunesse. La même chose peut arriver pour un mariage célébré il y a de nombreuses années, ou pour un moine entré dans son monastère. Il y a des choses qui demandent des années pour “s’établir”, mais ce mûrissement peut cohabiter avec un feu qui se renouvelle, avec un cœur toujours jeune.

161. Grandir c’est conserver et nourrir les choses les plus précieuses que la jeunesse te laisse, mais, en même temps, c’est être ouvert à purifier ce qui n’est pas bon et à recevoir de nouveaux dons de Dieu qui t’appelle à développer ce qui a de la valeur. Parfois, le complexe d’infériorité peut te conduire à ne pas vouloir voir tes défauts et tes faiblesses, et tu peux de la sorte te fermer à la croissance et à la maturation. Il est mieux de te laisser aimer par Dieu, qui t’aime comme tu es, qui t’estime et te respecte, mais qui, aussi, te propose toujours plus: plus de son amitié, plus de ferveur dans la prière, plus de faim de sa Parole, plus de désir de recevoir le Christ dans l’Eucharistie, plus de désir de vivre son Evangile, plus de force intérieure, plus de paix et de joie spirituelle.

162. Mais je te rappelle que tu ne seras pas saint ni accompli, en copiant les autres. Imiter les saints ne signifie pas copier leur manière d’être et de vivre la sainteté: «Il y a des témoins qui sont utiles pour nous encourager et pour nous motiver, mais non pour que nous les copiions, car cela pourrait même nous éloigner de la route unique et spécifique que le Seigneur veut pour nous ».[86] Tu dois découvrir qui tu es et développer ta manière propre d’être saint, au-delà de ce que disent et pensent les autres. Arriver à être saint, c’est arriver à être plus pleinement toi-même, à être ce que Dieu a voulu rêver et créer, pas une photocopie. Ta vie doit être un aiguillon prophétique qui stimule les autres, qui laisse une marque dans ce monde, cette marque unique que toi seul pourras laisser. En revanche, si tu copies, tu priveras cette terre, et aussi le ciel, de ce que personne d’autre que toi ne pourra offrir. Je me rappelle que saint Jean de la Croix, dans son Cantique Spirituel, écrit que chacun doit tirer profit de ses conseils spirituels «à sa façon»[87], car le même Dieu a voulu manifester sa grâce «d’une manière aux uns, et aux autres d’une autre».[88]

Sentiers de fraternité

163. Ton développement spirituel s’exprime avant tout en grandissant dans l’amour fraternel, généreux, miséricordieux. Saint Paul le disait: «Que le Seigneur vous fasse croître et abonder dans l’amour que vous avez les uns envers les autres et envers tous » (1Th 3, 12). Si seulement tu vivais toujours plus cette “extase” de sortir de toi-même pour chercher le bien des autres jusqu’à donner ta vie.

164. Une rencontre avec Dieu prend le nom d’“extase” lorsqu’elle nous sort de nous-mêmes et nous élève, captivés par l’amour et la beauté de Dieu. Mais nous pouvons aussi être sortis de nous-mêmes pour reconnaître la beauté cachée en tout être humain, sa dignité, sa grandeur en tant qu’image de Dieu et d’enfant du Père. L’Esprit Saint veut nous stimuler pour que nous sortions de nous-mêmes, embrassions les autres par amour et recherchions leur bien. Par conséquent, il est toujours mieux de vivre la foi ensemble et d’exprimer notre amour dans une vie communautaire, en partageant avec d’autres jeunes notre affection, notre temps, notre foi et nos préoccupations. L’Eglise propose beaucoup de lieux divers pour vivre la foi en communauté, car tout est plus facile ensemble.

165. Les blessures que tu as reçues peuvent te porter à la tentation de l’isolement, à te replier sur toi-même, à accumuler les ressentiments; mais tu ne dois jamais cesser d’écouter l’appel de Dieu au pardon. Comme l’ont bien enseigné les évêques du Rwanda: «La réconciliation avec l’autre demande d’abord de découvrir en lui la splendeur de l’image de Dieu […] Dans cette optique, il est vital de distinguer le pécheur de son péché et de son offense, pour arriver à la vraie réconciliation. Cela veut dire que tu haïsses le mal que l’autre t’inflige, mais que tu continues de l’aimer parce que tu reconnais sa faiblesse et vois l’image de Dieu en lui ».[89]

166. Parfois, toute l’énergie, les rêves et l’enthousiasme de la jeunesse s’affaiblissent par la tentation de nous enfermer en nous-mêmes, dans nos difficultés, dans la blessure de nos sentiments, dans nos plaintes et dans notre confort. Ne permets pas que cela t’arrive, parce que tu deviendras vieux intérieurement, avant l’heure. Chaque âge a sa beauté, et la jeunesse possède l’utopie communautaire, la capacité de rêver ensemble, les grands horizons que nous fixons ensemble.

167. Dieu aime la joie des jeunes et il les invite spécialement à cette joie qui se vit en communion fraternelle, à cette allégresse supérieure de celui qui sait partager, parce que «il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35) et que «Dieu aime celui qui donne avec joie » (2Co 9,7). L’amour fraternel multiplie notre capacité de bonheur car il nous rend capable d’être heureux du bien des autres: «Réjouissez-vous avec qui est dans la joie » (Rm 12, 15). Que la spontanéité et l’élan de ta jeunesse se changent chaque jour davantage en spontanéité de l’amour fraternel, en courage pour répondre toujours par le pardon, par la générosité, par l’envie de faire communauté. Un proverbe africain dit: “Si tu veux aller vite, marche seul. Si tu veux aller loin, marche avec les autres”. Ne nous laissons pas voler la fraternité.

Des jeunes engagés

168. Il est vrai que, parfois, face à un monde rempli de violences et d’égoïsme, les jeunes peuvent courir le risque de s’enfermer dans de petits groupes, et se priver ainsi des défis de la vie en société, d’un monde vaste, stimulant et dans le besoin. Ils sentent qu’ils vivent l’amour fraternel, mais peut-être leur groupe s’est-il changé en un simple prolongement de soi. Cela devient plus grave si la vocation de laïc se conçoit seulement comme un service à l’intérieur de l’Eglise (lecteurs, acolytes, catéchiste, etc.), oubliant que la vocation laïque consiste avant tout dans la charité en famille, la charité sociale et la charité politique: elle est un engagement concret, à partir de la foi, pour la construction d’une société nouvelle, elle consiste à vivre au milieu du monde et de la société pour évangéliser ses diverses instances, pour faire grandir la paix, la cohabitation, la justice, les droits humains, la miséricorde, et étendre ainsi le Règne de Dieu dans le monde.

169. Je propose aux jeunes d’aller au-delà des groupes d’amis et de construire l’«amitié sociale, chercher le bien commun. L’inimitié sociale détruit. Et l’inimitié détruit une famille. L’inimitié détruit un pays. L’inimitié détruit le monde. Et l’inimitié la plus grande, c’est la guerre. Et aujourd’hui, nous voyons que le monde est en train d’être détruit par la guerre, parce qu’ils sont incapables de s’asseoir et de se parler […]. Soyez capables de créer l’amitié sociale».[90] Ce n’est pas facile. Il faut toujours renoncer à quelque chose, il faut négocier, mais si nous le faisons en pensant au bien de tous, nous pourrons réaliser la magnifique expérience de laisser de côté les différences pour lutter ensemble pour une chose commune. Oui, essayons de chercher les points de coïncidence parmi les nombreuses dissensions, dans cet effort artisanal parfois coûteux de jeter des ponts, de construire une paix qui soit bonne pour tous; cela c’est le miracle de la culture de la rencontre que les jeunes peuvent oser vivre avec passion.

170. Le Synode a reconnu que «bien que sous une forme différente par rapport aux générations passées, l’engagement social est un trait spécifique des jeunes d’aujourd’hui. A côté de certains qui restent indifférents, il y en a beaucoup d’autres qui sont disponibles pour des initiatives de volontariat, de citoyenneté active et de solidarité sociale: il est important de les accompagner et de les encourager pour faire émerger leurs talents, leurs compétences et leur créativité et pour inciter à la prise de responsabilité de leur part. L’engagement social et le contact direct avec les pauvres demeurent une occasion fondamentale de découverte et d’approfondissement de la foi et de discernement de sa propre vocation. […] La disponibilité en faveur de l’engagement dans le domaine politique en vue du bien commun a été signalée ».[91]

171. Aujourd’hui, grâce à Dieu, les groupes de jeunes en paroisse, dans les collèges, dans les mouvements, ou les groupes universitaires, sortent souvent pour accompagner les personnes âgées et malades, ou visiter les quartiers pauvres, ou bien sortent ensemble pour aider les personnes dans le besoin dans ce qu’on appelle les “nuits de la charité”. Ils reconnaissent souvent que, dans ces activités, ils reçoivent plus qu’ils ne donnent, car on apprend et mûrit beaucoup lorsqu’on ose entrer en contact avec la souffrance des autres. De plus, il y a chez les pauvres une sagesse cachée, et ils peuvent, avec des mots simples, nous aider à découvrir des valeurs que nous ne voyons pas.

172. D’autres jeunes participent à des programmes sociaux pour construire des maisons pour ceux qui n’ont pas de toit, ou pour assainir des lieux pollués, ou pour collecter des aides pour les personnes les plus nécessiteuses. Il serait bon que cette énergie communautaire s’applique non seulement à des actions ponctuelles, mais de manière stable, avec des objectifs clairs et une bonne organisation qui aide à réaliser un travail plus suivi et plus efficace. Les étudiants peuvent s’unir de manière interdisciplinaire pour appliquer leur savoir à la résolution de problèmes sociaux, et ils peuvent, dans cette tâche, travailler au coude à coude avec les jeunes d’autres Eglises ou d’autres religions.

173. Comme dans le miracle de Jésus, les pains et les poissons des jeunes peuvent se multiplier (cf. Jn 6, 4-13). De même que dans la parabole, les petites semences des jeunes se transforment en arbres et en récoltes (cf. Mt 13, 23. 31-32). Tout cela à partir de la source vive de l’Eucharistie dans laquelle notre pain et notre vin sont transfigurés pour nous donner la vie éternelle. Si on demande aux jeunes un travail important et difficile, ils pourront, avec la foi dans le Ressuscité, l’affronter avec créativité et espérance, et en se disposant toujours au service, comme les serviteurs de ces noces, surpris d’être les collaborateurs du premier signe de Jésus, qui ont seulement suivi la consigne de sa Mère: «Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jn 2, 5). Miséricorde, créativité et espérance font grandir la vie.

174. Je veux t’inciter à cet engagement, parce que je sais que «ton cœur, cœur jeune, veut construire un monde meilleur. Je suis les nouvelles du monde et je vois quede nombreux jeunes, en tant de parties du monde, sont sortis sur les routes pour exprimer le désir d’une civilisation plus juste et fraternelle. Les jeunes sur les routes. Ce sont des jeunes qui veulent être protagonistes du changement. S’il vous plaît, ne laissez pas les autres être protagonistes du changement! Vous, vous êtes ceux qui ont l’avenir! Par vous l’avenir entre dans le monde. Je vous demande aussi d’être protagonistes de ce changement. Continuez à vaincre l’apathie, en donnant une réponse chrétienne aux inquiétudes sociales et politiques, présentes dans diverses parties du monde. Je vous demande d’être constructeurs du monde, de vous mettre au travail pour un monde meilleur. Chers jeunes, s’il vous plaît, ne regardez pas la vie “du balcon”, mettez-vous en elle, Jésus n’est pas resté au balcon, il s’est immergé; ne regardez pas la vie“du balcon”, immergez-vous en elle comme l’a fait Jésus ».[92]

Des missionnaires courageux

175. Amoureux du Christ, les jeunes sont appelés à témoigner de l’Evangile partout, par leur propre vie. Saint Albert Hurtado disait: «Etre apôtre ce n’est pas porter un insigne à la boutonnière de la veste; ce n’est pas parler de la vérité mais la vivre, s’incarner en elle, devenir Christ. Etre apôtre ce n’est pas porter une torche à la main, posséder la lumière mais être la lumière […] L’Evangile […] plus qu’un enseignement est un exemple. Le message changé en vie vécue».[93]

176. La valeur du témoignage ne signifie pas que l’on doit faire taire la Parole. Pourquoi ne pas parler de Jésus, pourquoi ne pas dire aux autres qu’il donne la force de vivre, qu’il est bon de parler avec lui, que méditer ses paroles nous fait du bien ? Jeunes, ne permettez pas que le monde vous entraîne à partager seulement les choses mauvaises ou superficielles. Soyez capables d’aller à contre-courant et sachez partager Jésus, communiquez la foi qu’il vous a offerte. Si seulement vous pouviez sentir dans le cœur le même mouvement irrésistible qui agitait saint Paul quand il disait: «Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile » (1Co 9, 16).

177. «Où nous envoie Jésus ? Il n’y a pas de frontières, il n’y a pas de limites : il nous envoie à tous. L’Evangile est pour tous et non pour quelques-uns. Il n’est pas seulement pour ceux qui semblent plus proches, plus réceptifs, plus accueillants. Il est pour tous. N’ayez pas peur d’aller, et de porter le Christ en tout milieu, jusqu’aux périphéries existentielles, également à celui qui semble plus loin, plus indifférent. Le Seigneur est à la recherche de tous, il veut que tous sentent la chaleur de sa miséricorde et de son amour ».[94] Il nous invite à aller sans crainte avec l’annonce missionnaire, là où nous nous trouvons et avec qui nous sommes, dans le quartier, au bureau, au sport, lors des sorties avec les amis, dans le bénévolat ou dans le travail; toujours il est bon et opportun de partager la joie de l’Evangile. C’est ainsi que le Seigneur va chercher tout le monde. Et vous, jeunes, il veut que vous soyez ses instruments pour répandre lumière et espérance, car il veut compter sur votre audace, votre courage et votre enthousiasme.

178. Il ne faut pas espérer que la mission soit facile et confortable. Certains jeunes ont donné leur vie afin de ne pas arrêter leur élan missionnaire. Les évêques de Corée ont déclaré: «Nous attendons de pouvoir être des grains de blé et des instruments pour le salut de l’humanité, en suivant l’exemple des martyrs. Même si notre foi est toute petite comme une semence de moutarde, Dieu lui donnera la croissance et l’utilisera comme un instrument pour son œuvre de salut ».[95] Chers amis, n’attendez pas demain pour collaborer à la transformation du monde avec votre énergie, votre audace et votre créativité. Votre vie n’est pas un «entre-temps». Vous êtes l’heure de Dieu qui vous veut féconds.[96] Car « c’est en donnant que l’on reçoit»,[97]et la meilleure manière de préparer un bon avenir est de bien vivre le présent dans le don et la générosité.

CHAPITRE 6

Des jeunes avec des racines

179. J’ai parfois vu de jeunes arbres, beaux, cherchant toujours davantage à élever leurs branches vers le ciel, et qui ressemblaient à un chant d’espérance. Plus tard, après une tempête, je les ai vus tombés, sans vie. C’est parce qu’ils n’avaient pas beaucoup de racines; ils avaient déployé leurs branches sans bien s’enraciner dans la terre et ils ont cédé aux assauts de la nature. C’est pourquoi je souffre de voir que certains proposent aux jeunes de construire un avenir sans racines, comme si le monde commençait maintenant. Car «il est impossible que quelqu’un grandisse s’il n’a pas de racines fortes qui aident à être bien debout et enraciné dans la terre. Il est facile de se disperser, quand on n’a pas où s’attacher, où se fixer».[98]

Qu’ils ne t’arrachent pas de la terre

180. Ce n’est pas une question secondaire, et il me semble bon d’y consacrer un bref chapitre. Comprendre cela permet de distinguer la joie de la jeunesse d’un faux culte à la jeunesse que quelques-uns utilisent pour séduire les jeunes et les utiliser à leurs fins.

181. Pensez à cela: si quelqu’un vous fait une proposition et vous dit d’ignorer l’histoire, de ne pas reconnaître l’expérience des aînés, de mépriser le passé et de regarder seulement vers l’avenir qu’il vous propose, n’est-ce pas une manière facile de vous piéger avec sa proposition afin que vous fassiez seulement ce qu’il vous dit? Cette personne vous veut vides, déracinés, méfiants de tout, pour que vous ne fassiez confiance qu’à ses promesses et que vous vous soumettiez à ses projets. C’est ainsi que fonctionnent les idéologies de toutes les couleurs, qui détruisent (ou dé-construisent) tout ce qui est différent et qui, de cette manière, peuvent régner sans opposition. Pour cela elles ont besoin de jeunes qui méprisent l’histoire, qui rejettent la richesse spirituelle et humaine qui a été transmise au cours des générations, qui ignorent tout ce qui les a précédés.

182. En même temps, les manipulateurs utilisent d’autres moyens: une vénération de la jeunesse, comme si tout ce qui n’est pas jeune était détestable et caduque. Le corps jeune devient le symbole de ce nouveau culte, et donc tout ce qui a rapport avec ce corps est idolâtré, désiré sans limites; et ce qui n’est pas jeune est regardé avec mépris. Mais c’est une arme qui, surtout, finit par dégrader les jeunes eux-mêmes, les vide des vraies valeurs, les utilise pour obtenir des avantages personnels, économiques ou politiques.

183. Chers jeunes, n’acceptez pas qu’on utilise votre jeunesse pour favoriser une vie superficielle qui confond beauté et apparence. Il est mieux que vous sachiez découvrir qu’il y a de la beauté chez le travailleur qui rentre chez lui sale et décoiffé, mais avec la joie d’avoir gagné le pain pour ses enfants. Il y a une beauté extraordinaire dans la communion de toute une famille à table, et dans le pain partagé avec générosité, même si la table est très pauvre. Il y a de la beauté chez l’épouse mal coiffée et un peu âgée qui reste à s’occuper de son mari malade, au-delà de ses forces et de sa propre santé. Même si le printemps des fiançailles est passé, il y a de la beauté dans la fidélité des couples qui s’aiment à l’automne de leur vie, et chez ces vieillards qui marchent de pair. Il y a de la beauté, au-delà des apparences et de l’esthétique en vogue, en tout homme et en toute femme qui vit avec amour sa vocation personnelle, dans le service désintéressé de la communauté, de la patrie, dans le travail anonyme et gratuit pour rétablir l’amitié sociale. Découvrir, montrer et mettre en avant cette beauté, qui ressemble à celle du Christ sur la croix, c’est poser les fondations de la véritable solidarité sociale et de la culture de la rencontre.

184. Avec les stratégies du faux culte de la jeunesse et de l’apparence, on promeut aujourd’hui une spiritualité sans Dieu, une affectivité sans communauté et sans engagement envers ceux qui souffrent, une crainte des pauvres vus comme des personnes dangereuses, et une série d’offres qui prétendent vous créer un avenir paradisiaque qui sera sans cesse reporté à plus tard. Je ne veux pas vous proposer cela, et, avec toute mon affection, je veux vous mettre en garde de ne pas vous laisser dominer par cette idéologie qui ne vous rendra pas davantage jeunes, mais qui fera de vous des esclaves. Je vous propose un autre chemin, fait de liberté, d’enthousiasme, de créativité, d’horizons nouveaux, mais en cultivant en même temps ces racines qui nourrissent et soutiennent.

185. Dans ce sens, je veux souligner que «de nombreux Pères synodaux provenant de milieux non occidentaux signalent que, dans leurs pays, la mondialisation porte en elle d’authentiques formes de colonisation culturelle, qui déracinent les jeunes des appartenances culturelles et religieuses dont ils proviennent. Un engagement de l’Eglise est nécessaire pour les accompagner dans ce passage sans qu’ils perdent les traits les plus précieux de leur identité ».[99]

186. Nous voyons aujourd’hui une tendance à homogénéiser les jeunes, à dissoudre les différences propres à leur lieu d’origine, à les transformer en êtres manipulables, fabriqués en série. Il se produit ainsi une destruction culturelle qui est aussi grave que la disparition des espèces animales et végétales.[100] C’est pourquoi, dans un message aux jeunes indigènes réunis à Panama, je les ai exhortés à «assumer leurs racines, parce que c’est des racines que vient la force qui vous fera grandir, fleurir, porter des fruits».[101]

Ta relation avec les personnes âgées

Ta relation avec les personnes âgées

187. Il a été dit au Synode que «les jeunes sont projetés vers le futur et affrontent la vie avec énergie et dynamisme. Ils sont toutefois tentés aussi de se concentrer sur la jouissance du présent et tendent parfois à accorder peu d’attention à la mémoire du passé d’où ils proviennent, en particulier des nombreux dons que leur ont transmis leurs parents, leurs grands-parents et le bagage culturel de la société dans laquelle ils vivent. Aider les jeunes à découvrir la richesse vivante du passé, en en faisant mémoire et en s’en servant pour leurs choix et pour le développement de leurs potentialités, est un acte d’amour véritable à leur égard, en vue de leur croissance et des choix qu’ils sont appelés à faire ».[102]

188. La Parole de Dieu recommande de ne pas perdre le contact avec les personnes âgées afin de pouvoir recourir à leur expérience: «Tiens-toi dans l’assemblée des vieillards et si tu vois un sage, attache-toi à lui […] Si tu vois un homme de sens, va vers lui dès le matin, et que tes pas usent le seuil de sa porte » (Si 6, 34.36). De toute manière, les longues années qu’ils ont vécues et tout ce qui est arrivé dans leur vie doivent nous porter à les considérer avec respect: «Tu te lèveras devant une tête chenue » (Lv 19, 32). Car «la fierté des jeunes gens, c’est leur vigueur, la parure des vieillards, c’est leur tête chenue » (Pr 20, 29)

189. La Bible nous demande: «Écoute ton père qui t’a engendré, ne méprise pas ta mère devenue vieille » (Pr 23, 22). Le commandement d’honorer son père et sa mère «est le premier commandement auquel soit attachée une promesse » (Ep 6, 2; cf. Ex 20, 12; Dt 5, 16; Lv 19, 3), et la promesse est: «tu t’en trouveras bien et jouiras d’une longue vie sur la terre» (Ep 6, 3).

190. Cela ne signifie pas que tu doives être d’accord avec tout ce qu’ils disent, ni que tu doives approuver toutes leurs actions. Un jeune devrait toujours avoir un esprit critique. Saint Basile le Grand, en parlant des auteurs grecs anciens, recommandait aux jeunesde les estimer mais d’accueillir seulement ce qu’ils peuvent enseigner de bon.[103] Il s’agit simplement d’être ouvert pour recueillir une sagesse qui se communique de génération en génération, qui peut coexister avec certaines misères humaines, et qui n’a pas à disparaître devant les nouveautés de la consommation et du marché.

191. La rupture entre générations n’a jamais aidé le monde et ne l’aidera jamais. Ce sont les chants des sirènes d’un avenir sans racines, sans ancrage. C’est le mensonge qui te fait croire que seul ce qui est nouveau est bon et beau. L’existence de relations intergénérationnelles implique que les communautés possèdent une mémoire collective, car chaque génération reprend les enseignements de ceux qui ont précédé, laissant un héritage à ceux qui suivront. Cela constitue le cadre de référence pour consolider fermement une nouvelle société. Comme le dit le dicton: “Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait, il n’y aurait rien qui ne puisse se faire”.

Rêves et visions

192. Dans la prophétie de Joël nous trouvons l’annonce qui nous permet de comprendre cela d’une manière très belle. Il dit: «Je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Alors vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards des songes » (Jl 3, 1; cf. Ac 2, 17). Si les jeunes et les anciens s’ouvrent à l’Esprit Saint, ils forment une association merveilleuse. Les anciens rêvent et les jeunes ont des visions. Comment se complètent ces deux choses?

193. Les anciens ont des rêves faits de souvenirs, de beaucoup de choses vécues, avec l’empreinte de l’expérience des années. Si les jeunes s’enracinent dans ces rêves des anciens, ils arrivent à voir l’avenir, ils peuvent avoir des visions qui leur ouvrent l’horizon et leur montrent de nouveaux chemins. Mais si les anciens ne rêvent pas, les jeunes ne peuvent plus voir clairement l’horizon.

194. Il est beau de trouver dans ce qu’ont gardé nos parents, un souvenir qui nous permet d’imaginer ce que nos grands-pères et nos grand-mères ont rêvé pour nous. Tout être humain, même avant de naître, a reçu de ses ancêtres, en don, la bénédiction d’un rêve plein d’amour et d’espérance: celui d’une vie meilleure pour lui. Et s’il ne l’a pas reçu de ses grands-parents, un arrière-grand-parent l’a rêvé et s’est réjoui pour lui en regardant le berceau de ses enfants puis, celui de ses petits-enfants. Le rêve premier, le rêve créateur de Dieu notre Père précède et accompagne la vie de tous ses enfants. Faire mémoire de cette bénédiction qui se poursuit de génération en génération est un héritage précieux qu’il faut savoir garder vivant pour pouvoir le transmettre nous aussi.

195. Pour cela, il est bon de faire en sorte que les personnes âgées racontent de longues histoires, qui semblent parfois mythiques, fantaisistes – ce sont des rêves d’anciens – mais elles sont très souvent remplies d’une riche expérience, de symboles éloquents, de messages cachés. Ces récits demandent du temps, que nous donnons gratuitement pour écouter et interpréter avec patience, car ils n’entrent pas dans un message des réseaux sociaux. Nous devons accepter que toute la sagesse dont nous avons besoin pour la vie ne puisse pas être enfermée dans les limites qu’imposent les moyens de communication actuels.

196. Dans le livre La sagesse du temps,[104] j’ai exprimé certains souhaits sous forme de requêtes: «Qu’est-ce que je demande aux anciens parmi lesquels je me compte moi-même? Je demande que nous soyons les gardiens de la mémoire. Les grands-pères et les grands-mères doivent former un chœur. Je m’imagine les anciens comme le chœur permanent d’un grand sanctuaire spirituel, dans lequel les prières de demande et les chants de louange soutiennent la communauté tout entière qui travaille et lutte sur le terrain de la vie ».[105] C’est beau que «les jeunes hommes, aussi les vierges, les vieillards avec les enfants louent le nom du Seigneur » (Ps 148, 12-13).

197. Nous, les anciens, que pouvons-nous leur donner? «Nous pouvons rappeler aux jeunes d’aujourd’hui, qui vivent leur propre mélange d’ambitions héroïques et d’insécurités, qu’une vie sans amour est une vie inféconde».[106] Que pouvons-nous leur dire? «Nous pouvons dire aux jeunes qui ont peur que l’anxiété face à l’avenir peut être vaincue ».[107] Que pouvons-nous leur apprendre? «Nous pouvons apprendre aux jeunes trop préoccupés d’eux-mêmes que l’on fait l’expérience d’une plus grande joie à donner qu’à recevoir, et que l’amour ne se montre pas seulement par des paroles, mais aussi par des actes ».[108]

Risquer ensemble

198. L’amour qui se donne et qui opère se trompe souvent. Celui qui agit, celui qui risque, peut commettre des erreurs. Il peut être à présent intéressant de rapporter ici le témoignage de Maria Gabriela Perin: orpheline de père depuis sa naissance, elle réfléchit sur la manière dont une relation, qui n’a pas duré mais qui l’a rendue mère et maintenant grand-mère, a influencé sa vie: «Ce que je sais c’est que Dieu crée des histoires. Dans son génie et sa miséricorde, il prend nos victoires et nos échecs et tisse de belles tapisseries pleines d’humour. Le revers du tissage peut sembler désordonné avec ses fils emmêlés – les événements de notre vie – sûrement c’est sur ce côté que nous faisons une fixation quand nous avons des doutes. Cependant, le bon côté de la tapisserie présente une histoire magnifique, et c’est le côté que Dieu voit».[109] Quand les personnes aînées regardent attentivement la vie, elles savent souvent de manière instinctive ce qu’il y a derrière les fils emmêlés, et elles reconnaissent ce que Dieu fait de façon créative, même avec nos erreurs.

199. Si nous marchons ensemble, jeunes et vieux, nous pourrons être bien enracinés dans le présent, et, de là, fréquenter le passé et l’avenir: fréquenter le passé, pour apprendre de l’histoire et pour guérir les blessures qui parfois nous conditionnent; fréquenter l’avenir pour nourrir l’enthousiasme, faire germer des rêves, susciter des prophéties, faire fleurir des espérances. De cette manière, nous pourrons, unis, apprendre les uns des autres, réchauffer les cœurs, éclairer nos esprits de la lumière de l’Evangile et donner de nouvelles forces à nos mains.

200. Les racines ne sont pas des ancres qui nous enchaînent à d’autres époques et qui nous empêchent de nous incarner dans le monde actuel pour faire naître quelque chose de nouveau. Elles sont, au contraire, un point d’ancrage qui nous permet de nous développer et de répondre à de nouveaux défis. Il ne faut pas non plus «nous asseoir pour regretter le temps passé; nous devons accepter avec réalisme et amour notre culture et la remplir de l’Evangile. Nous sommes envoyés aujourd’hui pour annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus aux temps nouveaux. Nous devons aimer notre temps avec ses possibilités et ses risques, avec ses joies et ses souffrances, avec ses risques et ses limites, avec ses succès et ses erreurs ».[110]

201. Au Synode, l’un des jeunes auditeurs, venant des îles Samoa, a dit que l’Eglise est une pirogue, sur laquelle les vieux aident à maintenir la direction en interprétant la position des étoiles, et les jeunes rament avec force en imaginant ce qui les attend plus loin. Ne nous laissons entraîner ni par les jeunes qui pensent que les adultes sont un passé qui ne compte plus, déjà caduque, ni par les adultes qui croient savoir toujours comment doivent se comporter les jeunes. Il est mieux que nous montions tous dans la même pirogue et que nous cherchions ensemble un monde meilleur, sous l’impulsion toujours nouvelle de l’Esprit Saint.

CHAPITRE 7

La pastorale des jeunes

202. La pastorale des jeunes, telle que nous étions habitués à la mettre en œuvre, a souffert de l’assaut des changements sociaux et culturels. Les jeunes, dans les structures habituelles, ne trouvent souvent pas de réponses à leurs préoccupations, à leurs besoins, à leurs problèmes et à leurs blessures. La prolifération et la croissance des associations et des mouvements avec des caractéristiques à prédominance juvénile peuvent être interprétées comme une action de l’Esprit qui ouvre de nouveaux chemins. Il devient nécessaire cependant d’approfondir la participation de ces associations et mouvements à la pastorale d’ensemble de l’Eglise, ainsi qu’une plus grande communion entre eux par une meilleure coordination de l’action. Bien qu’il ne soit pas toujours facile de s’adresser aux jeunes, il y a deux aspects à développer : la conscience que c’est toute la communauté qui les évangélise et l’urgence qu’ils aient une place plus importante dans les propositions pastorales.

Une pastorale synodale

203. Je tiens à souligner que les jeunes eux-mêmes sont des agents de la pastorale de la jeunesse, accompagnés et guidés, mais libres de rechercher de nouveaux chemins avec créativité et audace. Par conséquent, il serait superflu que je m’arrête ici pour proposer une sorte de manuel de pastorale des jeunes ou un guide de pastorale pratique. Il s’agit surtout de mettre en jeu l’intelligence, l’ingéniosité et la connaissance que les jeunes eux-mêmes ont de la sensibilité, de la langue et des problématiques des autres jeunes.

204. Ils nous font voir la nécessité d’adopter de nouveaux styles et de nouvelles stratégies. Par exemple, alors que les adultes ont tendance à se préoccuper de tout planifier, avec des réunions périodiques et des horaires fixes, aujourd’hui la plupart des jeunes sont difficilement attirés par ces programmes pastoraux. La pastorale des jeunes doit acquérir une autre flexibilité, et réunir les jeunes pour des évènements, des manifestations qui leur offrent chaque fois un lieu où ils reçoivent non seulement une formation, mais qui leur permettent aussi de partager leur vie, de célébrer, de chanter, d’écouter de vrais témoignages et de faire l’expérience de la rencontre communautaire avec le Dieu vivant.

205. D’autre part, il serait particulièrement souhaitable de recueillir encore plus de bonnes pratiques: ces méthodologies, ces motivations, ces langages qui ont été réellement attractifs pour conduire les jeunes au Christ et à l’Eglise. Peu importe leur couleur, qu’ils soient « conservateurs ou progressistes », qu’ils soient « de droite ou de gauche ». Le plus important est que nous recueillons tout ce qui a donné de bons résultats et ce qui est efficace pour communiquer la joie de l’Evangile.

206. La pastorale des jeunes ne peut être que synodale, autrement dit, constituer un « marcher ensemble » qui implique une «mise en valeur des charismes que l’Esprit donne selon la vocation et le rôle de chacun des membres [de l’Eglise], à travers un dynamisme de coresponsabilité. […] Animés par cet esprit, nous pourrons avancer vers une Eglise participative et coresponsable, capable de mettre en valeur la richesse de la diversité dont elle se compose, en accueillant aussi avec gratitude l’apport des fidèles laïcs, notamment des jeunes et des femmes, celui de la vie consacrée féminine et masculine, et celui de groupes, d’associations et de mouvements. Personne ne doit être mis ou ne doit pouvoir se mettre à l’écart».[111]

207. De cette façon, en apprenant les uns des autres, nous pourrons mieux refléter ce merveilleux polyèdre que doit être l’Eglise de Jésus-Christ. Elle peut attirer les jeunes précisément parce qu’elle n’est pas une unité monolithique, mais un canevas de dons variés que l’Esprit répand sans cesse en elle, en la rendant toujours nouvelle malgré ses misères.

208. Il y a eu beaucoup de propositions concrètes dans le Synode visant à renouveler la pastorale des jeunes et à la libérer des programmes qui ne sont plus efficaces parce qu’ils n’entrent pas en dialogue avec la culture actuelle des jeunes. Bien sûr, je ne peux pas ici toutes les rassembler et certaines d’entre elles peuvent être trouvées dans le Document final du Synode.

Les grandes lignes d’action

209. Je voudrais simplement souligner brièvement que la pastorale des jeunes comporte deux lignes d’action. L’une est la recherche, l’invitation, l’appel qui attire de nouveaux jeunes à faire l’expérience du Seigneur. L’autre est la croissance, le développement d’un chemin de maturation pour ceux qui ont déjà fait cette expérience.

210. En ce qui concerne la première, la recherche, je fais confiance à la capacité des jeunes eux-mêmes, qui savent trouver les chemins attrayants pour appeler. Ils savent organiser des festivals, des manifestations sportives, et même ils savent évangéliser par les réseaux sociaux avec des messages, des chansons, des vidéos et d’autres interventions. Il faut seulement stimuler les jeunes et leur donner une liberté pour qu’ils s’enthousiasment en devenant missionnaires dans les milieux des jeunes. La première annonce peut éveiller à une expérience profonde de foi au beau milieu d’une “retraite de choc”, pendant une conversation dans un bar, dans un moment de détente à l’université, ou par n’importe lequel des chemins insondables de Dieu. Mais le plus important est que chaque jeune ose semer la première annonce dans cette terre fertile qu’est le cœur d’un autre jeune.

211. Dans cette recherche, il faut privilégier le langage de la proximité, la langue de l’amour désintéressé, relationnel et existentiel qui touche le cœur, atteint la vie, éveille l’espérance et les désirs. Il est nécessaire de s’approcher des jeunes avec la grammaire de l’amour, non pas par prosélytisme. La langue que les jeunes comprennent est celle de ceux qui donnent leur vie, de celui qui est là pour eux et avec eux, et de ceux qui, malgré leurs limites et leurs faiblesses, essaient de vivre leur foi de manière cohérente. Dans le même temps, nous avons encore à chercher avec une plus grande sensibilité comment incarner le kérygme dans la langue que parlent les jeunes d’aujourd’hui.

212. Concernant la croissance, je veux faire une mise en garde importante. Dans certains endroits, il arrive que, après avoir suscité chez les jeunes une expérience intense de Dieu, une rencontre avec Jésus qui a touché leur cœur, on leur offre ensuite seulement des réunions de « formation » où sont uniquement abordées des questions doctrinales et morales : sur les maux du monde actuel, sur l’Eglise, sur la Doctrine sociale, sur la chasteté, sur le mariage, sur le contrôle de la natalité et sur d’autres thèmes. Le résultat est que beaucoup de jeunes s’ennuient, perdent le feu de la rencontre avec le Christ et la joie de le suivre, beaucoup abandonnent le chemin et d’autres deviennent tristes et négatifs. Calmons l’obsession de transmettre une accumulation de contenus doctrinaux, et avant tout essayons de susciter et d’enraciner les grandes expériences qui soutiennent la vie chrétienne. Comme l’a dit Romano Guardini: «dans l’expérience d’un grand amour […] tout ce qui se passe devient un évènement relevant de son domaine».[112]

213. Tout projet formateur, tout chemin de croissance pour les jeunes, doit certainement inclure une formation doctrinale et morale. Il est tout aussi important d’être centré sur deux axes principaux: l’un est l’approfondissement du kérygme, l’expérience fondatrice de la rencontre avec Dieu par le Christ mort et ressuscité. L’autre est la croissance de l’amour fraternel, dans la vie communautaire, par le service.

214. J’ai beaucoup insisté à ce sujet dans Evangelii gaudium et je crois qu’il est opportun de le rappeler. D’une part, ce serait une grave erreur de penser que dans la pastorale des jeunes «le kérygme doit être abandonné au profit d’une formation prétendue plus solide. Rien n’est plus « solide », plus profond, plus sûr, plus dense et plus sage que cette annonce. Toute la formation chrétienne est avant tout l’approfondissement du kérygme qui se fait chair toujours plus et toujours mieux».[113] Par conséquent, la pastorale des jeunes doit toujours inclure des temps qui aident à renouveler et à approfondir l’expérience personnelle de l’amour de Dieu et de Jésus-Christ vivant. Cela se fera par divers moyens: des témoignages, des chants, des moments d’adoration, des espaces de réflexion spirituelle avec les Saintes Ecritures, et même par diverses incitations à travers les réseaux sociaux. Mais jamais cette joyeuse expérience de rencontre avec le Seigneur ne doit être remplacée par une sorte “d’endoctrinement”.

215. D’autre part, tout plan de la pastorale des jeunes doit intégrer clairement des ressources et des moyens variés pour aider les jeunes à grandir dans la fraternité, à vivre en frères, à s’entraider mutuellement, à créer une communauté, à servir les autres, à être proches des pauvres. Si l’amour fraternel est le «commandement nouveau» (Jn 13, 34), s’il est «la plénitude de la Loi» (Rm 13, 10) s’il est ce qui manifeste le mieux notre amour pour Dieu, alors il doit occuper une place prépondérante dans tout plan de formation et de croissance pour les jeunes.

Des milieux adaptés

216. Dans toutes nos institutions, nous avons besoin de développer et d’améliorer beaucoup plus notre capacité d’accueil cordial, parce que beaucoup de jeunes qui viennent le font alors qu’ils sont dans une profonde situation d’abandon. Et je ne parle pas de certains conflits familiaux, mais d’une expérience qui concerne également les enfants, les jeunes et les adultes, les mères, les pères et les enfants. Pour tant d’orphelins et d’orphelines, nos contemporains, (nous-mêmes peut-être ?), les communautés comme la paroisse et l’école devraient offrir des chemins d’amour gratuit et de promotion, d’affirmation de soi et de croissance. Beaucoup de jeunes se sentent aujourd’hui enfants de l’échec, parce que les rêves de leurs parents et de leurs grands-parents ont brûlé dans le feu de l’injustice, de la violence sociale, du sauve-qui-peut. Combien de déracinements ! Si les jeunes ont grandi dans un monde de cendres, il est difficile qu’ils puissent entretenir le feu des grandes idées et des projets. S’ils ont grandi dans un désert vide de sens, comment pourront-ils avoir envie de se sacrifier pour semer ? L’expérience de la discontinuité, du déracinement et de l’effondrement des certitudes de base, promue par la culture médiatique actuelle, provoque ce sentiment profond d’abandon auquel nous devons répondre en créant des espaces fraternels et attirants où l’on vit avec sens.

217. Créer un “foyer” en définitive, « c’est faire une famille C’est apprendre à se sentir unis aux autres au-delà des liens utilitaires ou fonctionnels unis de façon à sentir la vie un peu plus humaine. Créer un foyer, c’est faire en sorte que la prophétie prenne corps et rende nos heures et nos jours moins inhospitaliers, moins indifférents et anonymes. C’est créer des liens qui se construisent par des gestes simples, quotidiens et que nous pouvons tous faire. Un foyer, et tous nous le savons très bien, a besoin de la collaboration de chacun. Personne ne peut être indifférent ou étranger puisque chacun est une pierre nécessaire à la construction. Et cela implique de demander au Seigneur de nous donner la grâce d’apprendre à avoir de la patience, d’apprendre à se pardonner; apprendre tous les jours à recommencer. Et combien de fois pardonner ou recommencer? Soixante-dix fois sept fois, chaque fois qu’elles sont nécessaires. Créer des liens forts exige de la confiance qui se nourrit tous les jours de patience et de pardon. Et il se produit ainsi le miracle de faire l’expérience qu’ici on naît de nouveau; ici, tous, nous naissons de nouveau, parce que nous sentons agir la caresse de Dieu qui nous permet de rêver le monde plus humain et, par conséquent, plus divin ».[114]

218. Dans ce contexte, au sein de nos institutions, nous avons besoin d’offrir aux jeunes leurs propres lieux, qu’ils puissent aménager à leur goût, et où ils puissent entrer et sortir librement, des lieux qui les accueillent et où ils puissent se rendre spontanément et avec confiance à la rencontre d’autres jeunes, tant dans les moments de souffrance ou de lassitude, que dans les moments où ils désirent célébrer leurs joies. Quelque chose comme cela a été réalisé par certains patronages et d’autres centres de jeunesse, qui, dans de nombreux cas, constituent des lieux où les jeunes font des expériences d’amitié et de sentiments amoureux, où ils se retrouvent et peuvent partager la musique, les loisirs, le sport, et aussi la réflexion et la prière, grâce à de petites subventions et diverses propositions. Cela ouvre à cette annonce indispensable de personne à personne qui ne peut être remplacée par aucune procédure ni aucune stratégie pastorale.

219. « L’amitié et la confrontation, souvent aussi en groupes plus ou moins structurés, offrent l’occasion de renforcer ses compétences sociales et relationnelles dans un contexte où l’on n’est ni évalué ni jugé. L’expérience de groupe constitue aussi une grande ressource pour le partage de la foi et pour l’aide réciproque dans le témoignage. Les jeunes sont capables de guider d’autres jeunes et de vivre un véritable apostolat au milieu de leurs amis »[115]

220. Cela ne signifie pas qu’ils s’isolent et perdent tout contact avec les communautés des paroisses, des mouvements et d’autres institutions ecclésiales. Mais ils s’intégreront mieux dans des communautés ouvertes, vivant dans la foi, désireuses de rayonner Jésus-Christ, joyeuses, libres, fraternelles et engagées. Ces communautés peuvent être les canaux par lesquels ils sentent qu’il est possible de cultiver des relations précieuses.

La pastorale des institutions éducatives

221. L’école est sans aucun doute une plate-forme pour s’approcher des enfants et des jeunes. Elle est le lieu privilégié de promotion de la personne, et c’est pourquoi la communauté chrétienne a toujours eu une grande attention envers elle, soit en formant des enseignants et des responsables, soit en instaurant ses propres écoles, de tous les degrés. Dans ce domaine, l’Esprit a suscité d’innombrables charismes et témoignages de sainteté. Cependant l’école a besoin d’une autocritique urgente, si nous constatons les résultats de la pastorale de beaucoup d’entre elles, une pastorale centrée sur l’instruction religieuse qui est souvent incapable de susciter des expériences de foi durables. De plus, certains collèges catholiques semblent être organisés seulement pour leur préservation. La phobie du changement fait qu’ils ne peuvent pas tolérer l’incertitude et qu’ils se replient face aux risques, réels ou imaginaires, que tout changement entraîne. L’école transformée en “bunker” qui protège des erreurs “de l’extérieur”, est l’expression caricaturale de cette tendance. Cette image reflète d’une manière choquante ce que beaucoup de jeunes éprouvent à la sortie de certains établissements éducatifs : une inadéquation insurmontable entre ce qu’ils ont appris et le monde dans lequel ils doivent vivre. Même les propositions religieuses et morales qu’ils ont reçues ne les ont pas préparés à les confronter avec un monde qui les ridiculise, et ils n’ont pas appris comment prier et vivre leur foi d’une manière qui puisse être facilement soutenue au milieu du rythme de cette société. En réalité, une des plus grandes joies d’un éducateur est de voir un étudiant se constituer lui-même comme une personne forte, intégrée, protagoniste et capable de donner.

222. L’école catholique reste essentielle comme espace pour l’évangélisation des jeunes. Il est important de prendre en compte certains critères inspirateurs, signalés dans Veritatis gaudium, en vue d’un renouvellement et d’une relance des écoles et des universités “en sortie” missionnaire, tels que: l’expérience du kérygme, le dialogue dans tous les domaines, l’interdisciplinarité et la transdisciplinarité, le développement de la culture de la rencontre, la nécessité urgente de “faire réseau” et l’option pour les derniers, pour ceux que la société exclut et rejette.[116] Egalement est importante la capacité à intégrer les savoirs de la tête, du cœur et des mains.

223. D’autre part, nous ne pouvons pas séparer la formation spirituelle de la formation culturelle. L’Eglise a toujours voulu développer pour les jeunes des espaces pour une meilleure culture. Elle ne doit pas renoncer à le faire parce que les jeunes y ont droit. Et « aujourd’hui en particulier, le droit à la culture signifie protéger la sagesse, c’est-à-dire un savoir humain et humanisant. On est trop souvent conditionné par des modèles de vie banals et éphémères, qui poussent à courir après le succès à bas prix, discréditant le sacrifice, inculquant l’idée qu’étudier ne sert à rien si cela n’apporte pas tout de suite quelque chose de concret. Non, l’étude sert à se poser des questions, à ne pas se faire anesthésier par la banalité, à chercher un sens dans la vie. Il faut réclamer le droit à ne pas faire prévaloir les nombreuses sirènes qui, aujourd’hui, détournent de cette recherche. Ulysse, pour ne pas céder au chant des sirènes qui envoûtaient les marins et les faisait se fracasser contre les rochers, s’attacha au mât du navire et boucha les oreilles de ses compagnons de voyage. En revanche, Orphée, pour faire obstacle au chant des sirènes, fit autre chose: il entonna une mélodie plus belle, qui enchanta les sirènes. Voilà votre grand devoir: répondre aux refrains paralysants du consumérisme culturel par des choix dynamiques et forts, avec la recherche, la connaissance et le partage ».[117]

Différents domaines pour le développement pastoral

224. Beaucoup de jeunes sont capables d’apprendre à aimer le silence et l’intimité avec Dieu. Des groupes qui se réunissent pour adorer le Saint Sacrement ou pour prier avec la Parole de Dieu se sont également développés. Il ne faut pas sous-estimer les jeunes comme s’ils étaient incapables de s’ouvrir à des propositions contemplatives. Il faut seulement trouver les styles et les modalités appropriés pour les aider à s’initier à cette expérience de si grande valeur. En ce qui concerne les domaines du culte et de la prière, « dans divers contextes, les jeunes catholiques demandent des propositions de prière et des moments sacramentels capables de saisir leur vie quotidienne, dans une liturgie fraîche, authentique et joyeuse ».[118] Il est important de mettre à profit les temps les plus forts de l’année liturgique, en particulier la Semaine Sainte, la Pentecôte et Noël. Ils aiment aussi d’autres rencontres festives, qui cassent la routine et les aident à faire l’expérience de la joie de la foi.

225. Une opportunité unique pour la croissance et aussi pour l’ouverture au don divin de la foi et de la charité est le service: beaucoup de jeunes se sentent attirés par la possibilité d’aider les autres, en particulier les enfants et les pauvres. Souvent ce service est le premier pas pour découvrir ou redécouvrir la vie chrétienne et ecclésiale. Beaucoup de jeunes se lassent de nos itinéraires de formation doctrinale, et même spirituelle, et parfois ils réclament la possibilité d’être davantage protagonistes dans des activités où ils font quelque chose pour les gens.

226. Nous ne pouvons pas oublier les expressions artistiques telles que le théâtre, la peinture, etc. « L’importance de la musique est tout à fait particulière ; elle représente un véritable environnement où les jeunes sont constamment plongés, comme une culture et un langage capables de susciter des émotions et de modeler une identité. Le langage musical représente aussi une ressource pastorale qui interpelle en particulier la liturgie et son renouveau ».[119] Le chant peut être un stimulant important pour le cheminement des jeunes. Saint Augustin disait : “Chante, mais avance ; allège ton travail en chantant, n’aime pas la paresse : chante et avance […] Toi, si tu avances, marche ; mais avance dans le bien, dans la foi droite, dans les bonnes œuvres : chante et marche ”.[120]

227. « L’importance de la pratique sportive parmi les jeunes est tout aussi significative. L’Eglise ne doit pas sous-évaluer ses potentialités dans une optique d’éducation et de formation, en conservant une présence affirmée en son sein. Le monde du sport a besoin d’être aidé à surmonter les ambiguïtés qui en font partie, comme la mythisation des champions, l’asservissement à des logiques commerciales et l’idéologie du succès à tout prix ».[121] A la base de l’expérience sportive il y a « la joie: la joie de bouger, la joie d’être ensemble, la joie pour la vie et les dons que le Créateur nous fait chaque jour ».[122] D’autre part, certains Pères de l’Eglise ont pris l’exemple des pratiques sportives pour inviter les jeunes à grandir en force et à dominer la somnolence ou le confort. Saint Basile le Grand, s’adressant aux jeunes, prenait l’exemple de l’effort exigé par le sport et leur enseignait ainsi la capacité à se sacrifier pour grandir dans les vertus : « Après des milliers et des milliers de souffrances et avoir augmenté leurs forces par de nombreuses méthodes, après avoir beaucoup transpiré dans des exercices de gymnastique fatigants […] enfin, pour ne pas entrer dans les détails, après avoir mené une existence telle que leur vie avant la compétition n’est qu’une préparation à cela, […] ils donnent toutes leurs ressources physique et psychiques pour gagner une couronne […]. Et nous, qui avons devant nous des récompenses de la vie, tellement admirables en nombre et en grandeur qu’il est impossible de les définir avec des mots, nous viendrions les recevoir, en dormant à poings fermés et en vivant sans prendre de risques ? ».[123]

228. Chez de nombreux jeunes et adolescents, le rapport à la création éveille une attraction spéciale, et ils sont sensibles à la protection de l’environnement, comme c’est le cas avec les Scouts et d’autres groupes qui organisent des journées de contact avec la nature, des camps, des randonnées, des expéditions et des campagnes pour l’environnement. Dans l’esprit de saint François d’Assise, ce sont des expériences qui peuvent représenter un chemin d’initiation à l’école de la fraternité universelle, et à la prière contemplative.

229. Ces possibilités et diverses autres qui s’offrent à l’évangélisation des jeunes, ne devraient pas nous faire oublier, qu’au-delà des changements de l’histoire et de la sensibilité des jeunes, il y a les dons de Dieu qui sont toujours actuels, et qui contiennent une force qui transcende toutes les époques et toutes les circonstances : la Parole du Seigneur toujours vivante et efficace, la présence du Christ dans l’Eucharistie qui nous nourrit, et le Sacrement du pardon qui nous libère et nous fortifie. Nous pouvons également mentionner l’inépuisable richesse spirituelle que l’Eglise conserve dans le témoignage de ses saints et dans l’enseignement des grands maîtres spirituels. Bien que nous ayons à respecter différentes étapes, et parfois que nous devions attendre patiemment le moment favorable, nous ne pourrons pas cesser d’offrir aux jeunes ces sources de vie nouvelle, nous n’avons pas le droit de les priver de tant de bien.

Une pastorale “populaire” des jeunes

230. En plus de la pastorale habituelle accomplie par les paroisses et les mouvements, selon des programmes déterminés, il est très important de susciter une “pastorale populaire des jeunes”, qui ait un autre style, d’autres temps, un autre rythme, une autre méthode. Elle consiste en une pastorale plus ample et plus flexible qui stimule, dans les différents lieux où les jeunes se déplacent, ces leaderships naturels et ces charismes que l’Esprit Saint a déjà semés en eux. Il s’agit avant tout de ne pas mettre autant d’obstacles, de normes, de contrôles et de cadres obligatoires à ces jeunes croyants qui sont des leaders naturels dans les quartiers et dans différents milieux. Il faut seulement les accompagner et les stimuler, en faisant un peu plus confiance au génie de l’Esprit Saint qui agit comme il veut.

231. Nous parlons de leaders réellement “populaires”, non pas élitistes ou enfermés dans de petits groupes sélectifs. Pour qu’ils soient capables de créer une pastorale populaire dans le monde des jeunes, il faut qu’« ils apprennent à écouter le sentiment du peuple, à se constituer en tant que ses porte-paroles et à œuvrer pour sa promotion ».[124] Quand nous parlons de “peuple”, il ne faut pas comprendre les structures de la société ou de l’Eglise, mais l’ensemble des personnes qui ne marchent pas comme des individus mais comme le tissu d’une communauté de tous et pour tous, qui ne peut pas laisser les plus pauvres et les plus faibles rester en arrière: « Le peuple désire que tous soient associés aux biens communs et pour cela il accepte de s’adapter aux pas des derniers pour y parvenir tous ensemble».[125] Les leaders populaires, alors, sont ceux qui ont la capacité d’intégrer tout le monde, en incluant dans la marche des jeunes les plus pauvres, les plus faibles, les plus limités et blessés. Ils n’ont ni dégoût ni peur des jeunes blessés et crucifiés.

232. Dans cette même ligne, en particulier avec les jeunes qui n’ont pas grandi dans des familles ou des institutions chrétiennes, et qui sont sur un chemin de lente maturation, nous devons stimuler «le bien possible».[126] Le Christ nous a avertis de ne pas faire comme si tout était du blé (cf. Mt 13, 24-30). Parfois, pour viser une pastorale des jeunes aseptisée, pure, marquée par des idées abstraites, éloignée du monde et préservée de toute souillure, nous transformons l’Evangile en une offre fade, incompréhensible, lointaine, coupée des cultures des jeunes, et adaptée seulement à une élite de jeunes chrétiens qui se sentent différents mais qui en réalité flottent dans un isolement sans vie ni fécondité. Ainsi, avec l’ivraie que nous rejetons, nous arrachons ou nous étouffons des milliers de pousses qui essaient de croître au milieu des limites.

233. Au lieu de « les écraser avec un ensemble de règles qui donnent une image réductrice et moralisatrice du christianisme, nous sommes appelés à miser sur leur audace, à les inciter et à les former à prendre leurs responsabilités, certains que l’erreur, l’échec et la crise constituent aussi des expériences qui peuvent les aider à grandir humainement ».[127]

234. Au Synode, il a été demandé de développer une pastorale des jeunes, capable de créer des espaces inclusifs, où il y aura de la place pour toutes sortes de jeunes et où se manifestera réellement que nous sommes une Eglise aux portes ouvertes. Il n’est même pas nécessaire d’assumer complètement tous les enseignements de l’Eglise pour prendre part à certains de nos espaces pour les jeunes. Une attitude d’ouverture suffit pour tous ceux qui ont le désir et la volonté de se laisser trouver par la vérité révélée par Dieu. Certaines propositions pastorales peuvent supposer un chemin déjà parcouru dans la foi, mais nous avons besoin d’une pastorale populaire des jeunes qui ouvre des portes et offre un espace à tous et à chacun avec ses doutes, ses traumatismes, ses problèmes et sa recherche d’identité, avec ses erreurs, son histoire, ses expériences du péché et toutes ses difficultés.

235. Il doit également y avoir de la place pour « tous ceux qui ont d’autres conceptions de la vie, professent une foi différente ou se déclarent étrangers à l’horizon religieux. Tous les jeunes, sans aucune exception, sont dans le cœur de Dieu et donc dans le cœur de l’Eglise. Mais nous reconnaissons franchement que cette affirmation qui résonne sur nos lèvres ne trouve pas toujours une expression réelle dans notre action pastorale: souvent, nous restons enfermés dans nos milieux, où leur voix n’arrive pas, ou bien nous nous consacrons à des activités moins exigeantes et plus gratifiantes, en étouffant cette saine inquiétude pastorale qui nous fait sortir de nos sécurités présumées. Pourtant l’Evangile nous demande d’oser et nous voulons le faire sans présomption, sans prosélytisme, mais en témoignant de l’amour du Seigneur et en tendant la main à tous les jeunes du monde ».[128]

236. La pastorale des jeunes, quand elle cesse d’être élitiste et accepte d’être « populaire », est un processus lent, respectueux, patient, plein d’espoir, infatigable, compatissant. Au Synode, il a été proposé l’exemple des disciples d’Emmaüs (cf. Lc 24, 13-35), qui peut aussi être un modèle de ce qui se passe dans la pastorale des jeunes.

237. « Jésus marche avec les deux disciples qui n’ont pas compris le sens de ce qui est arrivé et ils s’éloignent de Jérusalem et de la communauté. Pour demeurer en leur compagnie, il parcourt le chemin avec eux. Il les interroge et se met patiemment à l’écoute de leur version des faits pour les aider à reconnaître ce qu’ils sont en train de vivre. Puis, de façon affectueuse et énergique, il leur annonce la Parole, en les amenant à interpréter les événements qu’ils ont vécus à la lumière des Écritures. Il accepte leur invitation à s’arrêter avec eux, à la tombée de la nuit : il entre dans leur nuit. En l’écoutant, leur cœur se réchauffe et leur esprit s’illumine ; à la fraction du pain, leurs yeux s’ouvrent. Ce sont eux qui choisissent de reprendre sans tarder le chemin dans la direction opposée, pour retourner vers la communauté et partager avec elle l’expérience de la rencontre avec le Ressuscité ».[129]

238. Les diverses manifestations de piété populaire, en particulier les pèlerinages, attirent les jeunes qui n’ont pas tendance à s’insérer facilement dans les structures ecclésiales, et sont une expression concrète de la confiance en Dieu. Ces formes de recherche de Dieu, présentes en particulier chez les jeunes les plus pauvres, mais également dans les autres secteurs de la société, ne doivent pas être méprisées mais encouragées et stimulées. Parce que la piété populaire « est une manière légitime de vivre la foi »[130] et est « expression authentique de l’action missionnaire spontanée du Peuple de Dieu».[131]

Toujours missionnaires

239. Je veux rappeler qu’il n’est pas nécessaire de déployer de nombreux efforts pour que les jeunes soient missionnaires. Même les plus fragiles, les plus limités et les plus blessés peuvent l’être à leur manière, parce qu’il faut toujours laisser le bien se communiquer, même s’il coexiste avec de nombreuses fragilités. Un jeune qui se rend en pèlerinage pour demander de l’aide à la Vierge et qui invite un ami ou un camarade à l’accompagner, accomplit avec ce geste simple une action missionnaire précieuse. Avec la pastorale populaire des jeunes, il y a, inévitablement, une mission populaire, incontrôlable, qui brise tous les schémas ecclésiastiques. Accompagnons-la, encourageons-la, mais ne prétendons pas trop la réglementer.

240. Si nous savons écouter ce que nous dit l’Esprit, nous ne pouvons pas ignorer que la pastorale des jeunes doit toujours être une pastorale missionnaire. Les jeunes s’enrichissent beaucoup quand ils surmontent leur timidité et qu’ils osent visiter des foyers et, de cette manière, entrent en contact avec la vie des gens, apprennent à regarder au-delà de leur famille et de leur groupe, et qu’ils commencent à comprendre la vie d’une manière plus large. En même temps, leur foi et leur sentiment d’appartenance à l’Eglise sont fortifiés. Les missions de jeunes, qui sont généralement organisées durant les vacances, après une période de préparation, peuvent provoquer un renouvellement de l’expérience de foi, et même susciter sérieusement des vocations.

241. Mais les jeunes sont capables de créer de nouvelles formes de mission dans les domaines les plus divers. Par exemple, puisqu’ils utilisent si bien les réseaux sociaux, il faut qu’ils les organisent pour les remplir de Dieu, de fraternité et d’engagement.

L’accompagnement par les adultes

242. Les jeunes doivent être respectés dans leur liberté, mais ils doivent être aussi accompagnés. La famille devrait être le premier espace d’accompagnement. La pastorale des jeunes propose un projet de vie depuis le Christ : la construction d’une maison, d’un foyer bâti sur le rocher (cf. Mt 7, 24-25). Ce foyer, ce projet pour la plupart d’entre eux sera concrétisé dans le mariage et l’amour conjugal. Par conséquent, il est nécessaire que la pastorale des jeunes et la pastorale familiale soient dans un prolongement naturel, en travaillant de manière coordonnée et intégrée, afin de pouvoir accompagner adéquatement le processus vocationnel.

243. La communauté a un rôle très important dans l’accompagnement des jeunes, et c’est toute la communauté qui doit se sentir responsable pour les accueillir, les motiver, les encourager et les stimuler. Cela implique que l’on regarde les jeunes avec compréhension, valorisation et affection, et qu’on ne les juge pas en permanence ni qu’on exige d’eux une perfection qui ne correspond pas à leur âge.

244. Au Synode, « beaucoup ont relevé le manque de personnes expertes qui se consacrent à l’accompagnement. Croire à la valeur théologique et pastorale de l’écoute implique de revoir et de rénover les formes par lesquelles s’exprime ordinairement le ministère presbytéral, ainsi qu’un discernement de ses priorités. En outre, le Synode reconnaît la nécessité de préparer des personnes consacrées et des laïcs, hommes et femmes, qui soient qualifiés pour l’accompagnement des jeunes. Le charisme de l’écoute, que l’Esprit Saint fait surgir dans les communautés, pourrait aussi recevoir une forme de reconnaissance institutionnelle en vue du service ecclésial ».[132]

245. Par ailleurs il faut spécialement accompagner les jeunes qui se profilent comme leaders, pour qu’ils puissent se former et se qualifier. Les jeunes qui se sont réunis avant le Synode ont demandé que se développent « des programmes de leadership jeune pour la formation et le développement continu de jeunes leaders. Certaines jeunes femmes estiment qu’elles ont besoin de plus d’exemples de leadership féminin au sein de l’Eglise et elles désirent avec leurs dons intellectuels et professionnels participer à l’Eglise. Nous croyons également que les séminaristes, les religieux et les religieuses devraient avoir une plus grande capacité pour accompagner les jeunes leaders ».[133]

246. Les mêmes jeunes nous ont décrit quelles sont les caractéristiques qu’ils espèrent trouver chez un accompagnateur et ils l’ont exprimé avec beaucoup de clarté. « Les qualités d’un tel accompagnateur incluent : qu’il soit un chrétien fidèle et engagé dans l’Eglise et le monde, qui cherche constamment la sainteté, quelqu’un en qui l’on peut avoir confiance, qui ne juge pas, qui écoute activement les besoins des jeunes et y répond avec bienveillance, quelqu’un qui aime profondément avec conscience, qui reconnaît ses limites et comprend les joies et les peines d’un chemin de vie spirituelle. A leurs yeux, la reconnaissance de leur humanité et de leur vulnérabilité revêt une particulière importance. Parfois les accompagnateurs spirituels sont mis sur un piédestal, et cela a un impact dévastateur qui ruine la capacité des jeunes à continuer leurs engagements dans l’Eglise. Ils ajoutent que les accompagnateurs ne devraient pas conduire les jeunes comme s’ils étaient des sujets passifs mais marcher avec eux en leur permettant d’être acteurs de leur cheminement. Ils devraient respecter la liberté des jeunes qu’ils rencontrent sur leurs chemins de discernement et les équiper pour discerner en leur donnant les outils utiles pour avancer. Un accompagnateur devrait profondément croire à la capacité du jeune à participer à la vie de l’Eglise. Il devrait semer la semence de la foi dans la terre des jeunes sans attendre de voir immédiatement les fruits du travail de l’Esprit-Saint. Le rôle d’accompagnateur ne doit pas être limité aux prêtres et aux consacrés, mais les laïcs doivent être encouragés à prendre aussi part à cette mission. Tous devraient bénéficier d’une sérieuse formation initiale et continue».[134]

247. Sans aucun doute, les institutions éducatives de l’Eglise sont un milieu communautaire d’accompagnement qui permet d’orienter de nombreux jeunes, surtout quand « elles cherchent à accueillir tous les jeunes, indépendamment de leurs choix religieux, de leur provenance culturelle et de leur situation personnelle, familiale ou sociale. De cette façon, l’Eglise apporte une contribution fondamentale à l’éducation intégrale des jeunes dans les parties du monde les plus diverses ».[135] Elles réduiraient excessivement leur rôle si elles établissaient des critères rigides pour l’admission des étudiants ou pour leur maintien en elles, parce qu’elles priveraient de nombreux jeunes d’un accompagnement qui contribuerait à enrichir leur vie.

CHAPITRE 8

la vocation

248. Il est vrai que le mot « vocation » peut être compris au sens large comme appel de Dieu. La vocation inclut l’appel à la vie, l’appel à l’amitié avec lui, l’appel à la sainteté, etc. Cela est important, parce qu’elle place notre vie face à Dieu qui nous aime, et qu’elle nous permet de comprendre que rien n’est le fruit d’un chaos privé de sens, mais que tout peut être intégré sur un chemin de réponse au Seigneur qui a un plan magnifique pour nous.

249. Dans l’Exhortation Gaudete et exsultate, j’ai voulu m’arrêter sur la vocation de tous à grandir pour la gloire de Dieu et j’ai voulu “faire résonner une fois de plus l’appel à la sainteté, en essayant de l’insérer dans le contexte actuel, avec ses risques, ses défis et ses opportunités”.[136] Le Concile Vatican II nous a aidés à renouveler la conscience de cet appel adressé à chacun : « tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur condition et leur état de vie, sont appelés par Dieu, chacun dans sa route, à une sainteté dont la perfection est celle même du Père ».[137]

L’appel à l’amitié avec lui

250. Ce que Jésus désire de chaque jeune, c’est avant tout son amitié. Il est essentiel de discerner et de découvrir cela. C’est le discernement fondamental. Dans le dialogue du Seigneur ressuscité avec son ami Simon-Pierre, la grande question était : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu? » (Jn 21, 16). C’est-à-dire : Me veux-tu comme ami ? La mission que Pierre reçoit de prendre soin de ses brebis et de ses agneaux sera toujours en lien avec cet amour gratuit, avec cet amour d’amitié.

251. Et si un exemple contraire était nécessaire, rappelons-nous la rencontre-désaccord du Seigneur avec le jeune homme riche, qui nous dit clairement que ce que ce jeune n’a pas perçu, c’est le regard amoureux du Seigneur (cf. Mc 10, 21). Il a été attristé, après avoir suivi un bon élan, parce qu’il ne pouvait pas quitter les nombreuses choses qu’il possédait (cf. Mt 19, 22). Il a raté l’opportunité de ce qui aurait certainement pu être une grande amitié. Et nous, nous restons sans savoir ce qu’il aurait pu être pour nous, ce qu’il aurait pu faire pour l’humanité, ce jeune unique que Jésus a regardé avec amour et à qui il a tendu la main.

252. Parce que « la vie que Jésus nous offre est une histoire d’amour, une histoire de vie qui veut se mêler à la nôtre et plonger ses racines dans la terre de chacun. Cette vie n’est pas un salut suspendu “dans les nuages” attendant d’être déversé, ni une “application” nouvelle à découvrir, ni un exercice mental fruit de techniques de dépassement de soi. La vie que Dieu nous offre n’est pas non plus un “tutoriel” avec lequel on apprendrait la dernière nouveauté. Le salut que Dieu nous offre est une invitation à faire partie d’une histoire d’amour qui se tisse avec nos histoires; qui vit et veut naître parmi nous pour que nous puissions donner du fruit là où nous sommes, comme nous sommes et avec qui nous sommes. C’est là que le Seigneur vient planter et se planter ».[138]

Être pour les autres

253. Je voudrais m’arrêter maintenant sur la vocation entendue dans le sens précis d’un appel au service missionnaire des autres. Nous sommes appelés par le Seigneur à participer à son œuvre créatrice, en apportant notre contribution au bien commun à partir des capacités que nous avons reçues.

254. Cette vocation missionnaire a à voir avec notre service des autres. Parce que notre vie sur la terre atteint sa plénitude quand elle se transforme en offrande. Je rappelle que « la mission au cœur du peuple n’est ni une partie de ma vie ni un ornement que je peux quitter, ni un appendice ni un moment de l’existence. Elle est quelque chose que je ne peux pas arracher de mon être si je ne veux pas me détruire. Je suis une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans ce monde ».[139] Par conséquent, il faut penser que toute pastorale est vocationnelle, toute formation est vocationnelle et toute spiritualité est vocationnelle.

255. Ta vocation ne consiste pas seulement dans les travaux que tu as à faire, même si elle s’exprime en eux. C’est quelque chose de plus, c’est un chemin qui orientera beaucoup d’efforts et d’actions dans le sens du service. Pour cela, dans le discernement d’une vocation, il est important de voir si l’on reconnaît en soi-même les capacités nécessaires pour ce service spécifique de la société.

256. Cela donne une très grande valeur à ces tâches, car elles cessent d’être une somme d’actions que l’on réalise pour gagner de l’argent, pour être occupé ou pour plaire aux autres. Tout cela constitue une vocation parce que nous sommes appelés, il y a quelque chose de plus que notre simple choix pragmatique. C’est en définitive reconnaître pour quoi je suis fait, le pourquoi d’un passage sur cette terre, reconnaître quel est le projet du Seigneur pour ma vie. Il ne m’indiquera pas tous les lieux, les temps et les détails, que je choisirai avec sagesse, mais oui, il y a une orientation de ma vie qu’il doit me montrer, parce qu’il est mon Créateur, mon potier, et que j’ai besoin d’écouter sa voix pour me laisser façonner et porter par lui. Alors, je serai ce que je dois être et je serai aussi fidèle à ma propre réalité.

257. Pour accomplir sa propre vocation, il est nécessaire de développer, de faire pousser et grandir tout ce que l’on est. Il ne s’agit pas de s’inventer, de se créer spontanément à partir de rien, mais de se découvrir soi-même à la lumière de Dieu et de faire fleurir son propre être. « Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer car toute vie est vocation ».[140] Ta vocation t’oriente à tirer le meilleur de toi pour la gloire de Dieu et pour le bien des autres. Le sujet n’est pas seulement de faire des choses, mais de les faire avec un sens, avec une orientation. A ce sujet, saint Alberto Hurtado disait aux jeunes qu’il faut prendre très au sérieux la direction: « Sur un bateau, le pilote qui devient négligent, on le renvoie sans rémission, parce qu’il joue avec quelque chose de trop sacré. Et dans la vie, veillons-nous à notre orientation ? Quel est ton cap ? S’il était nécessaire de s’arrêter encore plus sur cette idée, je prie chacun de vous de lui donner la plus grande importance, parce que réussir cela est tout simplement réussir ; échouer en cela est simplement échouer ».[141]

258. “Être pour les autres” dans la vie de chaque jeune est généralement lié à deux questions fondamentales: la formation d’une nouvelle famille et le travail. Les diverses enquêtes qui ont été faites auprès des jeunes confirment à maintes reprises que ce sont les deux grands thèmes qui les préoccupent et les intéressent. Les deux doivent être l’objet d’un discernement spécial. Arrêtons-nous brièvement sur eux.

L’amour et la famille

259. Les jeunes ressentent avec force l’appel à l’amour, et ils rêvent de trouver la bonne personne avec laquelle former une famille et construire une vie ensemble. Sans aucun doute, c’est une vocation que Dieu lui-même propose à travers les sentiments, les désirs, les rêves. Sur ce thème, je me suis amplement arrêté dans l’Exhortation Amoris laetitia et j’invite tous les jeunes à lire en particulier les chapitres 4 et 5.

260. J’aime à penser que « deux chrétiens qui se marient ont reconnu dans leur histoire d’amour l’appel du Seigneur, la vocation à faire de deux personnes, un homme et une femme, une seule chair, une seule vie. Et le Sacrement du mariage enveloppe cet amour avec la grâce de Dieu, il l’enracine en Dieu même. Avec ce don, avec la certitude de cet appel, on peut partir en sécurité, on n’a peur de rien, on peut tout affronter, ensemble ! ».[142]

261. Dans ce contexte, je rappelle que Dieu nous a créés sexués. Lui-même « a créé la sexualité qui est un don merveilleux fait à ses créatures ».[143] Dans la vocation au mariage, il faut reconnaître et remercier que « la sexualité, le sexe sont un don de Dieu. Rien de tabou. Ils sont un don de Dieu, un don que le Seigneur nous fait. Ils ont deux buts : s’aimer et engendrer la vie. C’est une passion, un amour passionné. Le véritable amour est passionné. L’amour entre un homme et une femme, quand il est passionné, te porte à donner ta vie pour toujours. Toujours. Et à la donner avec ton corps et ton âme ».[144]

262. Le Synode a souligné que « la famille continue de représenter le principal point de référence pour les jeunes. Les enfants apprécient l’amour et l’attention de leurs parents, les liens familiaux leur tiennent à cœur et ils espèrent réussir à former, à leur tour, une famille. Indéniablement, l’augmentation des séparations, des divorces, des secondes unions et des familles monoparentales peut causer de grandes souffrances et une crise d’identité. Parfois, ils doivent porter des responsabilités qui ne sont pas proportionnées à leur âge et qui les contraignent à devenir adultes avant le temps normal. Les grands-parents offrent souvent une contribution décisive sur le plan affectif et au niveau de l’éducation religieuse : par leur sagesse, ils sont un maillon décisif dans le rapport entre les générations ».[145]

263. Il est vrai que les difficultés dont ils souffrent dans leur famille d’origine amènent beaucoup de jeunes à se demander si former une nouvelle famille vaut la peine, si être fidèles, être généreux vaut la peine. Je veux leur dire que oui, ça vaut la peine de parier sur la famille et qu’en elle, ils trouveront les meilleures stimulations pour grandir et les plus belles joies à partager. Ne vous laissez pas voler l’amour pour de vrai. Ne vous laissez pas tromper par ceux qui proposent une vie de débauche individualiste qui conduit finalement à l’isolement et à la solitude.

264. Aujourd’hui règne une culture du provisoire qui est une illusion. Croire que rien ne peut être définitif est une tromperie et un mensonge. Souvent, « il y a ceux qui disent qu’aujourd’hui le mariage est “démodé”. […] Dans la culture du provisoire, du relatif, beaucoup prônent que l’important c’est de “jouir” du moment, qu’il ne vaut pas la peine de s’engager pour toute la vie, de faire des choix définitifs […]. Moi, au contraire, je vous demande d’être révolutionnaires, je vous demande d’aller à contre-courant; oui, en cela je vous demande de vous révolter contre cette culture du provisoire, qui, au fond, croit que vous n’êtes pas en mesure d’assumer vos responsabilités, elle croit que vous n’êtes pas capables d’aimer vraiment ».[146] J’ai confiance en vous, et pour cela je vous encourage à opter pour le mariage.

265. Il est nécessaire de se préparer pour le mariage, et cela requiert de s’éduquer soi-même, de développer les meilleures vertus, en particulier l’amour, la patience, la capacité de dialogue et de service. Cela implique aussi d’éduquer sa propre sexualité, pour qu’elle soit de moins en moins un moyen de se servir des autres et de plus en plus une capacité à se livrer pleinement à une personne, de manière exclusive et généreuse.

266. Les évêques de Colombie nous ont montré que « le Christ sait que les époux ne sont pas parfaits et qu’ils ont besoin de surmonter leur faiblesse et leur inconstance pour que leur amour puisse grandir et durer. Pour cela, il accorde aux époux sa grâce qui est, à la fois, une lumière et une force qui leur permet de réaliser leur projet de vie matrimoniale conformément au plan de Dieu ».[147]

267. Pour ceux qui ne sont pas appelés au mariage ou à la vie consacrée, il faut toujours se rappeler que la première vocation, et la plus importante, est la vocation baptismale. Les célibataires, même si ce n’est pas pour eux un choix intentionnel, peuvent devenir un témoignage particulier d’une telle vocation sur leur propre chemin de croissance spirituelle.

Le travail

268. Les Évêques des États-Unis ont souligné avec clarté que la jeunesse, ayant atteint l’âge de la majorité, «marque souvent l’entrée d’une personne dans le monde du travail. “Que fais-tu pour vivre?” est un sujet constant de conversation, parce que le travail est une partie très importante de leur vie. Pour les jeunes adultes, cette expérience est très fluide, parce qu’ils se déplacent d’un travail à un autre et ils vont même de carrière en carrière. Le travail peut définir l’utilisation du temps et il peut déterminer ce qu’ils peuvent faire ou acheter. Il peut également déterminer la qualité et la quantité du temps libre. Le travail définit et affecte l’identité et l’estime de soi d’un jeune adulte et c’est un lieu fondamental où se développent des amitiés et d’autres relations parce que, généralement, on ne travaille pas seul. Les jeunes hommes et femmes parlent du travail comme de l’accomplissement d’une fonction et comme quelque chose qui donne un sens. Il permet aux jeunes adultes de répondre à leurs besoins pratiques mais plus encore de chercher le sens et l’accomplissement de leurs rêves et de leurs visions. Bien que le travail puisse ne pas aider à atteindre leurs rêves, il est important pour les jeunes adultes de cultiver une vision, d’apprendre à travailler d’une manière vraiment personnelle et satisfaisante pour leur vie, et de continuer à discerner l’appel de Dieu. ».[148]

269. Je demande aux jeunes de ne pas espérer vivre sans travailler, en dépendant de l’aide des autres. Cela ne fait pas de bien, parce que « le travail est une nécessité, il fait partie du sens de la vie sur cette terre, chemin de maturation, de développement humain et de réalisation personnelle. Dans ce sens, aider les pauvres avec de l’argent doit toujours être une solution provisoire pour affronter des urgences ».[149] Il en résulte que « la spiritualité chrétienne, avec l’admiration contemplative des créatures que nous trouvons chez saint François d’Assise, a développé aussi une riche et saine compréhension du travail, comme nous pouvons le voir, par exemple, dans la vie du bienheureux Charles de Foucauld et de ses disciples ».[150]

270. Le Synode a souligné que le monde du travail est un milieu où les jeunes « font l’expérience de formes d’exclusion et de marginalisation. La première et la plus grave est le chômage des jeunes qui, dans certains pays, atteint des niveaux très élevés. Non seulement cela les rend pauvres, mais le manque de travail ôte aux jeunes la capacité de rêver et d’espérer et les prive de la possibilité d’apporter leur contribution au développement de la société. Dans de nombreux pays, cette situation dépend du fait que certaines couches de la population jeune sont dépourvues de qualifications professionnelles adéquates, notamment à cause des déficiences du système d’éducation et de formation. Souvent la précarité de l’emploi qui affecte les jeunes répond aux intérêts économiques qui exploitent le travail ».[151]

271. C’est une question très délicate que la politique doit considérer comme un sujet de premier ordre, particulièrement aujourd’hui où la rapidité des développements technologiques, jointe à l’obsession de réduire les coûts de la main d’œuvre, peut conduire rapidement à remplacer de nombreux postes de travail par des machines. Et il s’agit d’une question de société fondamentale, parce que le travail pour un jeune n’est pas simplement une tâche visant à obtenir des revenus. Il est l’expression de la dignité humaine, il est un chemin de maturation et d’insertion sociale, il est une stimulation permanente pour grandir en responsabilité et en créativité, il est une protection face à la tendance à l’individualisme et au confort, et il est aussi une action de grâce à Dieu avec le développement de ses propres capacités.

272. Un jeune n’a pas toujours la possibilité de décider à quoi il va consacrer ses efforts, dans quelles tâches il va déployer ses énergies et sa capacité d’innover. Parce qu’en plus de ses désirs, et encore plus de ses capacités et du discernement que l’on réalise, se trouvent les dures limites de la réalité. Il est vrai que tu ne peux pas vivre sans travailler et que parfois tu dois accepter ce que tu trouves, mais ne renonce jamais à tes rêves, n’enterre jamais définitivement une vocation, ne te donne jamais pour vaincu. Continue toujours à chercher, au moins, de manière partielle ou imparfaite, à vivre ce que dans ton discernement tu reconnais comme une véritable vocation.

273. Quand l’on découvre que Dieu appelle à quelque chose, que l’on est fait pour cela – qu’il s’agisse de devenir infirmier(e), ou menuisier, ou de travailler dans la communication, l’enseignement, l’art ou de tout autre travail – alors on est capable de faire fleurir ses meilleures capacités de sacrifice, de générosité et de don de soi. Savoir que l’on ne fait pas les choses sans raison, mais avec un sens, comme réponse à un appel qui résonne au plus profond de son être pour apporter quelque chose aux autres, fait que ces tâches donnent à son propre cœur une expérience particulière de plénitude. Ainsi le disait l’ancien livre biblique de l’Ecclésiaste : « Je vois qu’il n’y a de bonheur pour l’homme qu’à se réjouir de ses œuvres » (Qo 3, 22).

Vocations à une consécration particulière

274. Si nous partons de la conviction que l’Esprit continue à susciter des vocations au sacerdoce et à la vie religieuse, nous pouvons “jeter de nouveau les filets” au nom du Seigneur, en toute confiance. Nous pouvons oser, et nous devons le faire: dire à chaque jeune qu’il s’interroge sur la possibilité de suivre ce chemin.

275. Parfois j’ai fait cette proposition à des jeunes qui m’ont répondu presqu’avec dérision en disant: “Non, la vérité est que je ne vais pas de ce côté”. Cependant, quelques années après, certains d’entre eux étaient au Séminaire. Le Seigneur ne peut pas manquer à sa promesse de laisser l’Eglise privée de pasteurs sans lesquels elle ne pourrait pas vivre et réaliser sa mission. Et si certains prêtres ne donnent pas un bon témoignage, ce n’est pas pour cela que le Seigneur cessera d’appeler. Au contraire, il double la mise parce qu’il ne cesse pas de prendre soin de son Eglise bien-aimée.

276. Dans le discernement d’une vocation, il ne faut pas exclure la possibilité de se consacrer à Dieu dans le sacerdoce, dans la vie religieuse ou dans d’autres formes de consécration. Pourquoi l’exclure? Sois certain que, si tu reconnais un appel de Dieu et que tu le suis, ce sera ce qui te comblera.

277. Jésus marche parmi nous comme il le faisait en Galilée. Il passe par nos rues, s’arrête et nous regarde dans les yeux, sans hâte. Son appel est attrayant, il est fascinant. Mais aujourd’hui, l’anxiété et la rapidité de nombreuses stimulations qui nous bombardent, font qu’il ne reste plus de place pour ce silence intérieur où l’on perçoit le regard de Jésus et où l’on écoute son appel. Pendant ce temps, t’arriveront de nombreuses propositions maquillées, qui semblent belles et intenses, même si, avec le temps, elles te laisseront vide, fatigué et seul. Ne laisse pas cela t’arriver, parce que le tourbillon de ce monde te pousse à une course insensée, sans orientation, sans objectifs clairs, et qu’ainsi beaucoup de tes efforts seront vains. Cherche plutôt ces espaces de calme et de silence qui te permettront de réfléchir, de prier, de mieux regarder le monde qui t’entoure, et alors, oui, avec Jésus tu pourras reconnaître quelle est ta vocation sur cette terre.

CHAPITRE 9

Le discernement

278. Sur le discernement en général, je me suis déjà arrêté dans l’Exhortation apostolique Gaudete et exsultate. Permettez-moi de reprendre certaines de ces réflexions, en les appliquant au discernement de sa propre vocation dans le monde.

279. Je rappelle que tout le monde, mais « spécialement les jeunes, sont exposés à un zapping constant. Il est possible de naviguer sur deux ou trois écrans simultanément et d’interagir en même temps sur différents lieux virtuels. Sans la sagesse du discernement, nous pouvons devenir facilement des marionnettes à la merci des tendances du moment ».[152] Et « cela devient particulièrement important quand apparaît une nouveauté dans notre vie et qu’il faudrait alors discerner pour savoir s’il s’agit du vin nouveau de Dieu ou bien d’une nouveauté trompeuse de l’esprit du monde ou de l’esprit du diable».[153]

280. Ce discernement, « bien qu’il inclue la raison et la prudence, il les dépasse parce qu’il s’agit d’entrevoir le mystère du projet unique et inimitable que Dieu a pour chacun […] Ce qui est en jeu, c’est le sens de ma vie devant le Père qui me connaît et qui m’aime, le vrai sens de mon existence que personne ne connaît mieux que lui ».[154]

281. Dans ce cadre, se situe la formation de la conscience qui permet au discernement de grandir en profondeur et dans la fidélité à Dieu. « Former la conscience est le cheminement de toute la vie, où l’on apprend à nourrir les mêmes sentiments que Jésus-Christ, en adoptant les critères de ses choix et les intentions de son action (cf. Ph 2, 5) ».[155]

282. Cette formation implique de se laisser transformer par le Christ, et elle est en même temps « une pratique habituelle du bien, vérifiée dans l’examen de conscience : un exercice où il ne s’agit pas seulement d’identifier ses péchés, mais aussi de reconnaître l’œuvre de Dieu dans sa propre expérience quotidienne, dans les événements de l’histoire et des cultures au sein desquelles nous vivons, dans le témoignage de tant d’hommes et de femmes qui nous ont précédés ou qui nous accompagnent par leur sagesse. Tout cela aide à grandir dans la vertu de prudence, en articulant l’orientation globale de l’existence avec les choix concrets, avec une lucidité sereine de ses dons et de ses limites ».[156]

Comment discerner ta vocation

283. Une expression du discernement est l’engagement pour reconnaître sa propre vocation. C’est une tâche qui requiert des espaces de solitude et de silence, parce qu’il s’agit d’une décision très personnelle que d’autres ne peuvent pas prendre pour quelqu’un : « Même si le Seigneur nous parle de manières variées, dans notre travail, à travers les autres et à tout moment, il n’est pas possible de se passer du silence de la prière attentive pour mieux percevoir ce langage, pour interpréter la signification réelle des inspirations que nous croyons recevoir, pour apaiser les angoisses et recomposer l’ensemble de l’existence personnelle à la lumière de Dieu ».[157]

284. Ce silence n’est pas une forme d’isolement, car « il faut rappeler que le discernement priant doit trouver son origine dans la disponibilité à écouter le Seigneur, les autres, la réalité même qui nous interpelle toujours de manière nouvelle. Seul celui qui est disposé à écouter possède la liberté pour renoncer à son propre point de vue partiel ou insuffisant […]. De la sorte, il est vraiment disponible pour accueillir un appel qui brise ses sécurités mais qui le conduit à une vie meilleure, car il ne suffit pas que tout aille bien, que tout soit tranquille. Dieu pourrait être en train de nous offrir quelque chose de plus, et à cause de notre distraction dans la commodité, nous ne nous en rendons pas compte ».[158]

285. Quand il s’agit de discerner sa propre vocation, il est nécessaire de se poser plusieurs questions. Il ne faut pas commencer par se demander où l’on pourrait gagner le plus d’argent, ou bien où l’on pourrait obtenir le plus de notoriété et de prestige social, ni commencer par se demander quelles tâches donneraient plus de plaisir à quelqu’un. Pour ne pas se tromper, il faut commencer d’un autre lieu, et se demander: Est-ce que je me connais moi-même, au-delà des apparences et de mes sensations ?; est-ce-que je sais ce qui rend mon cœur heureux ou triste ?; quelles sont mes forces et mes faiblesses ? Immédiatement suivent d’autres questions : comment puis-je servir au mieux et être plus utile au monde et à l’Eglise ?; quelle est ma place sur cette terre ?; qu’est-ce que je pourrais offrir à la société?; puis d’autres suivent très réalistes: est-ce que j’ai les capacités nécessaires pour assurer ce service ?; ou est-ce que je pourrais développer les capacités nécessaires ?

286. Ces questions doivent se situer non pas tant en rapport avec soi-même et ses inclinations, mais en rapport avec les autres, face à eux, de manière à ce que le discernement pose sa propre vie en référence aux autres. Pour cela, je veux rappeler quelle est la grande question : “Tant de fois, dans la vie, nous perdons du temps à nous demander : « Mais qui suis-je ? ». Mais tu peux te demander qui tu es et passer toute la vie en cherchant qui tu es. Demande-toi plutôt : « Pour qui suis-je ? »”.[159] Tu es pour Dieu, sans aucun doute. Mais il a voulu que tu sois aussi pour les autres, et il a mis en toi beaucoup de qualités, des inclinations, des dons et des charismes qui ne sont pas pour toi, mais pour les autres.

L’appel de l’Ami

287. Pour discerner sa propre vocation, il faut reconnaître que cette vocation est l’appel d’un ami : Jésus. A ses amis, si on leur offre quelque chose, on leur offre le meilleur. Et ce meilleur n’est pas nécessairement la chose la plus coûteuse ou la plus difficile à obtenir, mais celle dont on sait qu’elle donnera de la joie à l’autre. Un ami perçoit cela avec tant de clarté qu’il peut visualiser dans son imagination le sourire de son ami quand il ouvre son cadeau. Ce discernement d’amitié est ce que je propose aux jeunes comme modèle s’ils cherchent à trouver quelle est la volonté de Dieu pour leur vie.

288. Je voudrais qu’ils sachent que lorsque le Seigneur pense à chacun, dans ce qu’il souhaiterait lui offrir, il pense à lui comme à son ami personnel. Et s’il a prévu de t’offrir une grâce, un charisme qui te fera vivre ta vie à plein et te transformera en une personne utile pour les autres, en quelqu’un qui laissera une trace dans l’histoire, ce sera sûrement quelque chose qui te réjouira au plus profond de toi et qui t’enthousiasmera plus que toute chose au monde. Non pas parce qu’il va te donner un charisme extraordinaire ou rare, mais parce qu’il sera juste à ta mesure, à la mesure de ta vie entière.

289. Le don de la vocation sera sans aucun doute un don exigeant. Les dons de Dieu sont interactifs et pour en profiter tu dois mettre beaucoup en jeu, tu dois risquer. Mais ce ne sera pas l’exigence d’un devoir imposé par un autre de l’extérieur, mais quelque chose qui te stimulera à grandir et à choisir que ce don mûrisse et devienne un don pour les autres. Quand le Seigneur suscite une vocation, il ne pense pas seulement à ce que tu es, mais à tout ce que tu pourras parvenir à être avec lui et avec les autres.

290. La puissance de la vie et la force de sa propre personnalité se nourrissent mutuellement à l’intérieur de chaque jeune et le poussent à aller au-delà de toutes limites. L’inexpérience permet que cela arrive, même si rapidement cela se transforme en expérience, très souvent douloureuse. Il est important de mettre en contact ce désir de « l’infini du commencement pas encore mis à l’épreuve »[160] avec l’amitié inconditionnelle que nous offre Jésus. Avant toute loi et tout devoir, ce que Jésus nous propose pour choisir est le fait de suivre, comme le font des amis qui se suivent et se cherchent et se trouvent par pure amitié. Tout le reste vient après, et même les échecs de la vie peuvent être une expérience inestimable de cette amitié qui jamais ne se brise.

Ecoute et accompagnement

291. Il y a des prêtres, des religieux, des religieuses, des laïcs, des professionnels, et même des jeunes formés, qui peuvent accompagner les jeunes dans leur discernement vocationnel. Quand il nous incombe d’aider l’autre à discerner le chemin de sa vie, la première chose est d’écouter. Et cette écoute suppose trois sensibilités ou attentions distinctes et complémentaires:

292. La première sensibilité ou attention est à la personne. Il s’agit d’écouter l’autre qui se donne lui-même à nous dans ses paroles. Le signe de cette écoute est le temps que je consacre à l’autre. Ce n’est pas une question de quantité, mais que l’autre sente que mon temps est à lui: celui dont il a besoin pour m’exprimer ce qu’il veut. Il doit sentir que je l’écoute inconditionnellement, sans m’offenser, sans me scandaliser, sans m’ennuyer, sans me fatiguer. Cette écoute est celle que le Seigneur exerce quand il se met à marcher à côté des disciples d’Emmaüs et qu’il les accompagne un long moment par un chemin qui allait dans la direction opposée à la bonne direction (cf. Lc 24, 13-35). Quand Jésus fait le mouvement d’aller de l’avant parce qu’ils sont arrivés à leur maison, là ils comprennent qu’il leur a offert son temps, et alors ils lui offrent le leur, en lui donnant l’hébergement. Cette écoute attentive et désintéressée indique la valeur que l’autre personne a pour nous, au-delà de ses idées et de ses choix de vie.

293. La seconde sensibilité ou attention est celle de discerner. Il s’agit d’épingler le moment précis où l’on discerne la grâce ou la tentation. Parce que parfois les choses qui traversent notre imagination ne sont que des tentations qui nous détournent de notre véritable chemin. Ici, je dois me demander ce que cette personne me dit exactement, ce qu’elle veut me dire, ce qu’elle désire que je comprenne de ce qui se passe. Ce sont des questions qui aident à comprendre où s’enchainent les arguments qui meuvent l’autre et à sentir le poids et le rythme de ses affections influencées par cette logique. Cette écoute vise à discerner les paroles salvatrices du bon Esprit, qui nous propose la vérité du Seigneur, mais également les pièges du mauvais esprit – ses erreurs et ses séductions –. Il faut avoir le courage, la tendresse et la délicatesse nécessaires pour aider l’autre à reconnaître la vérité et les mensonges ou les prétextes.

294. La troisième sensibilité ou attention vise à écouter les impulsions que l’autre expérimente “en avant”. C’est l’écoute profonde de “ce vers quoi l’autre veut vraiment aller”. Au-delà de ce qu’il sent et pense dans le présent, de ce qu’il a fait dans le passé, l’attention vise ce qu’il voudrait être. Parfois cela implique que la personne ne regarde pas tant ce qui lui plaît, ses désirs superficiels, mais ce qui plaît plus au Seigneur, son projet pour sa propre vie qui s’exprime dans une inclination du cœur, au-delà de l’enveloppe des goûts et des sentiments. Cette écoute est attention à l’intention ultime, celle qui en définitive décide de la vie, parce qu’il existe Quelqu’un comme Jésus qui entend et évalue cette intention ultime du cœur. C’est pourquoi il est toujours disposé à aider chacun pour qu’il la reconnaisse, et pour cela il suffit que quelqu’un lui dise : “Seigneur, sauve-moi ! Aie pitié de moi !”.

295. Alors oui, le discernement devient un instrument de lutte pour mieux suivre le Seigneur.[161] De cette manière, le désir de reconnaître sa propre vocation acquiert une intensité suprême, une qualité différente et un niveau supérieur, qui répond beaucoup mieux à la dignité de sa propre vie. Parce qu’en définitive un bon discernement est un chemin de liberté qui fait apparaître ce que chaque personne a d’unique, ce qui est vraiment soi, vraiment personnel, que Dieu seul connaît. Les autres ne peuvent ni pleinement comprendre ni anticiper de l’extérieur comment cela se développera.

296. C’est pourquoi, quand on écoute l’autre de cette manière, à un moment donné, on doit disparaître pour le laisser poursuivre ce chemin qu’il a découvert. C’est disparaître comme le Seigneur disparaît à la vue de ses disciples et les laisse seuls avec la brûlure du cœur qui devient un élan irrésistible de se mettre en chemin. (cf. Lc 24, 31-33). Au retour dans la communauté, les disciples d’Emmaüs recevront la confirmation que vraiment le Seigneur est ressuscité (cf. Lc 24, 34).

297. Etant donné que « le temps est supérieur à l’espace »,[162] il est nécessaire de susciter et d’accompagner des processus, et non pas d’imposer des parcours. Et ce sont des processus de personnes qui sont toujours uniques et libres. C’est pourquoi il est difficile d’établir des règles, même lorsque tous les signes sont positifs, parce qu’« il importe de soumettre ces mêmes facteurs positifs à un discernement attentif, pour ne pas les isoler l’un de l’autre et ne pas les mettre en opposition entre eux, comme s’ils étaient des absolus en opposition. Il en est de même pour les facteurs négatifs : il ne faut pas les rejeter en bloc et sans distinction, parce qu’en chacun d’eux peut se cacher une valeur qui attend d’être libérée et rendue à sa vérité totale ».[163]

298. Mais pour accompagner les autres sur ce chemin, tu as d’abord besoin d’avoir l’habitude de le parcourir toi-même. Marie l’a fait, en affrontant ses questions et ses propres difficultés quand elle était très jeune. Qu’elle renouvelle ta jeunesse avec la force de sa prière et qu’elle t’accompagne toujours avec sa présence de Mère.

* * *

Et pour conclure… un désir

299. Chers jeunes, je serai heureux en vous voyant courir plus vite qu’en vous voyant lents et peureux. Courez, « attirés par ce Visage tant aimé, que nous adorons dans la sainte Eucharistie et que nous reconnaissons dans la chair de notre frère qui souffre. Que l’Esprit Saint vous pousse dans cette course en avant. L’Eglise a besoin de votre élan, de vos intuitions, de votre foi. Nous en avons besoin! Et quand vous arriverez là où nous ne sommes pas encore arrivés, ayez la patience de nous attendre ».[164]

Donné à Lorette, près du Sanctuaire de la Sainte Maison, le 25 mars, Solennité de l’Annonciation du Seigneur de l’année 2019, la septième de mon Pontificat.

FRANÇOIS

_________________________

[1] Le même mot grec traduit par ‘‘nouveau’’ est utilisé pour exprimer ‘‘jeune’’.

[2] Confessions, X, 27: PL 32, 795.

[3] Saint Irénée, Contre les hérésies, II, 22, 4: PG 7, 784.

[6] Document Final de la XVème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques, n. 60. Par la suite, ce document sera désigné par le sigle DF. On peut le trouver sur

http://www.vatican.va/roman_curia/synod/documents/rc_synod_doc_20181027_doc-final-instrumentum-xvassemblea-giovani_fr.html

[5] Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 515.

[6] Ibid., n. 517.

[7] Catéchèse (27 juin 1990), 2-3: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 27 du 3 juillet 1990, p. 12.

[8] Exhort. ap. postsynodale Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 182: AAS 108 (2016), 384.

[9] DF, n. 63.

[10] Conc. Œcum. Vat. II, Message aux jeunes (8 décembre 1965): AAS 58 (1966), 18.

[11] Ibid.

[12] DF, n. 1.

[13] Ibid., n. 8.

[14] Ibid., n. 50.

[15] Ibid., n. 53.

[16] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. Dei Verbum, sur la révélation divine, n. 8.

[17] DF, n. 150.

[18] Discours de la veillée des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (26 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 9.

[19] Prière à la fin du Chemin de Croix lors des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (25 janvier 2019):L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p.8.

[20] DF, n. 65.

[21] Ibíd., n. 167.

[22] Saint Jean-Paul II, Discours aux jeunes à Turin (13 avril 1980), 4: Insegnamenti 3, 1 (1980), 905.

[23] Benoît XVI, Message pour les XXVIIème Journées Mondiales de la Jeunesse (15 mars 2012): AAS 104 (2012), 359:L’Osservatore Romano, éd. française, n. 13 du 29 mars 2012, p. 4.

[24] DF, n. 8.

[25] Ibíd.

[26] Ibíd., n. 10.

[27] Ibíd., n. 11.

[28] Ibíd., n. 12.

[29] Ibíd., n. 41.

[30] Ibíd., n. 42.

[31] Discours aux jeunes à Manille (18 janvier 2015): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 4 du 22 janvier 2015, p. 14.

[32] DF, n. 34.

[33] Document de la Réunion pré-synodale pour la préparation de la XVème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Evêques, Rome (24 mars 2018), I, 1.

[34] DF, n. 39.

[35] Ibíd., n. 37.

[36] Cf. Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 106: AAS 107 (2015), 889-890.

[37] DF, n. 37.

[38] Ibíd., n. 67.

[39] Ibíd., n. 21.

[40] Ibíd., n. 22.

[41] Ibíd., n. 23.

[42] Ibíd., n. 24.

[43] Document de la Réunion pré-synodale pour la préparation de la XVème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Evêques, Rome (24 mars 2018), I, 4.

[44] DF, n. 25.

[45] Ibíd.

[46] Ibíd., n. 26.

[47] Ibíd., n. 27.

[48] Ibíd., n. 28.

[49] Ibíd., n. 29.

[50] Discours à la fin de la rencontre sur “La protection des mineurs dans l’Eglise” (24 février 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 9 du 26 février 2019, p. 10.

[51] DF, n. 29.

[52] Lettre au Peuple de Dieu (20 août 2018), n. 2: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 34 du 23 août 2018, p. 6.

[53] DF, n. 30.

[54] Discours d’ouverture de la XVème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Evêques, Rome (3 octobre 2018): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 41 du 11 octobre 2018, p. 9.

[55] DF, n. 31.

[56] Ibíd.

[57] Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, sur l’Eglise et le monde de ce temps, n. 1.

[58] DF, n. 31.

[59] Ibíd., n. 31.

[60] Discours lors de la rencontre “La protection des mineurs dans l’Eglise” (24 février 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 9 du 26 février 2019, p. 12.

[61] Francisco Luis Bernárdez, «Soneto», in Cielo de tierra, Buenos Aires 1937.

[62] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 140.

[63] Homélie de la Messe des XXXIème Journées Mondiales de la Jeunesse à Cracovie (31 juillet 2016): AAS 108 (2016), 923: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 32-33 du 11-18 août 2016, p. 12.

[64] Discours lors de la cérémonie d’ouverture des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama, (24 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 5 du 29 janvier 2019, p. 9.

[65] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 1: AAS 105 (2013), 1019.

[66] Ibid., n. 3: AAS 105 (2013), 1020.

[67] Discours lors de la veillée avec les jeunes lors des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (26 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 10.

[68] Discours lors de la rencontre avec les jeunes au Synode, salle Paul VI (6 octobre 2018): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 41 du 11 octobre 2018, p. 7.

[69] Benoît XVI, Lett. enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 1: AAS 98 (2006), 217.

[70] Pedro Arrupe, Enamórate.

[71] Saint Paul VI, Allocution pour la béatification de Nunzio Sulpizio (1er décembre 1963): AAS 56 (1964), 28.

[72] DF, n. 65.

[73] Homélie de la messe avec les jeunes à Sydney (2 décembre 1970): AAS 63 (1971), 64.

[74] Confessions, I, 1, 1: PL 32, 661

[75] Dieu est jeune. Une conversation avec Thomas Leoncini, ed. Robert Lafont, Paris 2018, pp. 18-19.

[76] DF, n. 68.

[77] Rencontre avec les jeunes à Cagliari (22 septembre 2013): AAS 105 (2013), 904-905: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 39 du 26 septembre 2013, p. 6.

[78] Cinco panes y dos peces: un gozoso testimonio de fe desde el sufrimiento en la cárcel, México 1999, p. 21.

[79] Conférence des Evêques de Suisse, Prendre le temps: pour toi, pour moi, pour nous, 2 février 2018.

[80] Cf. Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologicae II-II, q. 23, art. 1.

[81] Discours aux volontaires lors des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (27 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 16.

[82] Saint Oscar Romero, Homilía (6 novembre 1977): Su pensamiento, I-II, San Salvador 2000, 312.

[83] Discours lors de la cérémonie d’ouverture des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (24 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 5 du 29 janvier 2019, pp. 8-9.

[84] Cf. Rencontre avec les jeunes dans le Sanctuaire National de Maipú, Santiago du Chili (17 janvier 2018): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 4 du 25 janvier 2018, pp. 4-5.

[85] Cf. Romano Guardini, Le età della vita, in Opera omnia IV, 1, ed. Morcelliana, Brescia 2015, p. 209.

[86] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 11.

[87] Cantique Spirituel B, Prologue, n. 2.

[88] Ibid., XIV-XV, n. 2.

[89] Conférence épiscopale du Rwanda, Lettre des évêques catholiques aux fidèles pendant l’année spéciale de la réconciliation au Rwanda, Kigali (18 janvier 2018), n. 17.

[90] Salut aux jeunes du Centre Culturel Père Félix Varela à La Havane (20 septembre 2015): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 39 du 24 septembre 2015, p. 9.

[91] DF, n. 46.

[92] Discours de la veillée des XXVIIIèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Río de Janeiro (27 juillet 2013): AAS 105 (2013), 663: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 31 du 1 août 2013, p. 20.

[93] Ustedes son la luz del mundo, Discours au Cerro San Cristóbal, Chili, 1940: https://www.padrealbertohurtado.cl/escritos-2/.

[94] Homélie de la Messe des XXVIIIèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Río de Janeiro (28 juillet 2013): AAS 105 (2013), 665: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 31 du 1 août 2013, p. 12.

[95] Conférence épiscopale catholique de Corée, Pastoral Letter on the occasion of the 150th Anniversary of the Martyrdom during the Byeong-in Persecution (30 mars 2016).

[96] Cf. Homélie de la Messe des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (27 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 13.

[97] Prière “Seigneur,fais de moi un instrument de ta paix, attribuée à Saint François d’Assise.

[98] Discours de la veillée avec les jeunes lors des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (26 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, 6 du 5 février 2019, p. 10.

[99] DF, n. 14.

[100] Cf. Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015): AAS 107 (2015), 906.

[101] Videomessage pour la Rencontre des Mondiale de la Jeunesse Indigène à Panama (17-21 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 4 du 22 janvier 2019, p. 16.

[102] DF, n. 35.

[103] Cf. Ad adolescentes, I, 2: PG 31, 566.

[104] Cf. La saggezza del tempo. In dialogo con Papa Francesco sulle grandi questioni della vita. A cura di Antonio Spadaro, Venezia 2018.

[105] Ibid., n. 12.

[106] Ibid., n. 13.

[107] Ibid.

[108] Ibid.

[109] Ibid., n. 162-163.

[110] Eduardo Pironio, Mensaje a los jóvenes argentinos en el Encuentro Nacional de Jóvenes en Córdoba (12-15 septembre 1985), n. 2.

[111] DF, n. 123.

[112] La esencia del cristianismo, ed. Cristiandad, Madrid 2002, p. 17.

[113] N. 165: AAS 105 (2013), 1089.

[114] Discours de la visite au Foyer du Bon Samaritain à Panama, (27 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 15.

[115] DF, n. 36.

[116] Cf. Const. ap. Veritatis Gaudium (8 décembre 2017), n. 4: AAS 110 (2018), 7.8.

[117] Discours de la rencontre avec les étudiants et le monde académique sur la place Saint Dominique de Bologne, (1 octobre 2017): AAS 109 (2017), 1115: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 41 du 12 octobre 2017, p. 10.

[118] DF, n. 51.

[119] Ibid., n. 47.

[120] Sermon 256, 3: PL 38, 1193.

[121] DF, n. 47.

[122] Discours à une délégation du “Special Olympics International” (16 février 2017): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 9 du 2 mars 2017, p. 8.

[123] Ad adolescentes, VIII, 11-12: PG 31, 580.

[124] Conférence Episcopale d’Argentine, Declaración de San Miguel, Buenos Aires, 1969, X, 1.

[125] Rafael Tello, La nueva evangelización, Tome II (Annexes I et II), Buenos Aires, 2013, 111.

[126] Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 44-45: AAS 105 (2013), 1038-1039.

[127] DF, n. 70.

[128] Ibid., n. 117.

[129] Ibid., n. 4.

[130] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 124: AAS 105 (2013), 1072.

[131] Ibid., n. 122: AAS 105 (2013), 1071.

[132] DF, n. 9.

[133] Document de la Réunion pré-synodale pour la préparation de la XVème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques, Rome (24 mars 2018).

[134] Ibid.

[135] DF, n. 15.

[136] N. 2.

[137] Const. dogm. Lumen gentium, sur l’Eglise, n. 11.

[138] Discours de la Veillée avec les jeunes aux XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (26 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 9.

[139] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 273: AAS 105 (2013), 1130.

[140] Saint Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 15: AAS 59 (1967), 265.

[141] Meditación de Semana Santa para jóvenes, écrite à bord d’un cargo, de retour des Etats-Unis, 1946, en : http://www.padrealbertohurtado.cl/escritos-2/

[142] Rencontre avec les jeunes d’Ombrie à Assise (4 octobre 2013): AAS 105 (2013), 921. L’Osservatore Romano, éd. française, n. 41 du 10 octobre 2013, p. 12.

[143] Exhort. ap. postsynodale Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 150: AAS 108 (2016), 369.

[144] Audience aux jeunes du Diocèse de Grenoble-Vienne (17 septembre 2018): L’Osservatore Romano, 19 septembre 2018, p. 8.

[145] DF, n. 32.

[146] Rencontre avec les volontaires des XXVIIIèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Río de Janeiro (28 juillet 2013)L’Osservatore Romano, éd. française, n. 31 du 1 août 2013, p. 20.

[147] Conférence épiscopale de Colombie, Mensaje Cristiano sobre el matrimonio (14 mai 1981).

[148] Conférence des évêques Catholiques des états-Unis, Sons and Daughters of Light: A Pastoral Plan for Ministry with Young Adult, November 12, 1996, Part one, 3.

[149] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 128: AAS 107 (2015), 898.

[150] Ibíd., n. 125: AAS 107 (2015), 897.

[151] DF, n. 40.

[152] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 167.

[153] Ibid., n. 168.

[154] Ibid., n. 170.

[155] DF, n. 108.

[156] Ibid.

[157] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 171.

[158] Ibid., n. 172.

[159] Discours de la veillée de prière en préparation des XXXIV Journées Mondiales de la Jeunesse, Basilique de Sainte Marie Majeure, (8 avril 2017): AAS 109 (2017), 447: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 15 du 13 avril 2017, p. 6.

[160] Romano Guardini, Le età della vita, in Opera omnia IV, 1, éd. Morcelliana, Brescia 2015, 209.

[161] Cf. Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 169.

[162] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 222: AAS 105 (2013), 1111.

[163] Saint Jean-Paul II, Exhort. ap. postsynodale. Pastores dabo Vobis (25 mars 1992), n. 10: AAS 84 (1992), 672.

[164] Rencontre et prière avec les jeunes italiens au Cirque Massimo de Rome (11 août 2018): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 34 du 23 août 2018, p. 8.

[00556-FR.01] [Texte original: Espagnol]

(c) Librairie éditrice du Vatican

AVRIL 02, 2019 12:41JEUNESPAPE FRANÇOIS

 

 « Christus vivit! », texte de la lettre du pape François aux jeunes du monde

« Il est la plus belle jeunesse de ce monde »

EXHORTATION APOSTOLIQUE POST-SYNODALE

CHRISTUS VIVIT

DU SAINT-PÈRE FRANÇOIS

AUX JEUNES ET À TOUT LE PEUPLE DE DIEU

1. Il vit, le Christ, notre espérance et il est la plus belle jeunesse de ce monde. Tout ce qu’il touche devient jeune, devient nouveau, se remplit de vie. Les premières paroles que je voudrais adresser à chacun des jeunes chrétiens sont donc : Il vit et il te veut vivant!

2. Il est en toi, il est avec toi et jamais ne t’abandonne. Tu as beau t’éloigner, le Ressuscité est là, t’appelant et t’attendant pour recommencer. Quand tu te sens vieilli par la tristesse, les rancœurs, les peurs, les doutes ou les échecs, il sera toujours là pour te redonner force et espérance.

3. A vous tous, jeunes chrétiens, j’écris avec affection cette Exhortation apostolique, c’est-à-dire une lettre qui rappelle certaines convictions de foi et qui, en même temps, encourage à grandir en sainteté et dans l’engagement de sa propre vocation. Mais étant donné qu’il s’agit d’une balise sur un chemin synodal, je m’adresse en même temps à tout le peuple de Dieu, à ses pasteurs et à ses fidèles, car la réflexion sur les jeunes et pour les jeunes nous interpelle et nous stimule tous. Par conséquent, dans certains paragraphes, je m’adresserai directement aux jeunes et, dans d’autres, je ferai des approches plus générales pour le discernement ecclésial.

4. Je me suis laissé inspirer par la richesse des réflexions et des échanges du Synode de l’année passée. Je ne pourrai pas présenter ici toutes les contributions, que vous pourrez lire dans le Document final, mais j’ai essayé d’inclure dans la rédaction de cette lettre les propositions qui m’ont paru les plus significatives. Ainsi, ma parole sera chargée de mille voix de croyants du monde entier qui ont fait parvenir leurs opinions au Synode. Même les jeunes non croyants, qui ont voulu y prendre part par leurs réflexions, ont soulevé des questions qui ont suscité en moi de nouvelles interrogations.

CHAPITRE 1

Que dit la Parole de Dieu sur les jeunes?

5. Recueillons certains trésors des Saintes Écritures, où, à plusieurs reprises, on parle des jeunes et de la façon dont le Seigneur va à leur rencontre.

Dans l’Ancien Testament

6. A une époque où les jeunes comptaient peu, certains textes montrent que Dieu a sur eux un autre regard. Par exemple, nous voyons que Joseph était presque le plus jeune de la famille (cf. Gn 37, 2-3). Toutefois, Dieu lui communiquait de grandes choses en rêve et il a dépassé tous ses frères dans les tâches importantes lorsqu’il avait environ vingt ans (cf. Gn 37-47).

7. En Gédéon, nous reconnaissons la sincérité des jeunes, qui n’ont pas l’habitude d’édulcorer la réalité. Quand on lui a annoncé que le Seigneur était avec lui, il a répondu: «Si Yahvé est avec nous, d’où vient tout ce qui nous arrive ?» (Jg 6, 13). Mais Dieu ne s’est pas senti offensé par ce reproche et a doublé la mise pour lui: « Va avec la force qui t’anime et tu sauveras Israël» (Jg6, 14).

8. Samuel était un jeune peu sûr de lui-même, mais le Seigneur parlait avec lui. Sur le conseil d’un adulte, il a ouvert son cœur pour écouter l’appel de Dieu: «Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute» (1 S 3, 9-10). C’est pourquoi il a été un grand prophète qui est intervenu en des moments importants pour sa patrie. Le roi Saül, lui aussi, était jeune quand le Seigneur l’a appelé à accomplir sa mission (cf. 1 S 9, 2).

9. Le roi David a été choisi alors qu’il était un jeune garçon. Quand le prophète Samuel était à la recherche du futur roi d’Israël, un homme lui a présenté comme candidats ses enfants aînés et les plus expérimentés. Mais le prophète a fait savoir que l’élu était le jeune David qui gardait les brebis (cf. 1 S 16, 6-13), car «l’homme regarde à l’apparence, mais le Seigneur regarde au cœur» (v. 7). La gloire de la jeunesse était plus dans le cœur que dans la force physique ou dans l’impression que l’on donne aux autres.

10. Salomon, quand il a dû succéder à son père, s’est senti perdu et a dit à Dieu: «Moi, je suis un tout jeune homme, je ne sais pas agir en chef» (1 R 3, 7). Cependant, l’audace de la jeunesse l’a amené à demander à Dieu la sagesse et il s’est consacré à sa mission. Quelque chose de semblable est arrivée au prophète Jérémie appelé, alors qu’il était très jeune, à réveiller son peuple. Dans son désarroi, il a dit: «Ah! Seigneur, vraiment, je ne sais pas parler, car je suis un enfant !» (Jr 1, 6). Mais le Seigneur lui a demandé de ne pas dire cela (cf. Jr 1, 7), et il a ajouté: «N’aie aucune crainte en leur présence car je suis avec toi pour te délivrer» (Jr 1, 8). Le dévouement du prophète Jérémie dans sa mission montre ce qui est possible si le courage de la jeunesse s’allie à la force de Dieu.

11. Une jeune juive, qui était au service du soldat étranger Naman, est intervenue avec foi pour l’aider à se soigner de sa maladie (cf. 2 R 5, 2-6). La jeune Ruth a été un exemple de générosité en restant avec sa belle-mère tombée en disgrâce (cf. Rt1, 1-18), et elle a montré également son audace en allant de l’avant dans la vie (cf. Rt 4, 1-17).

Dans le Nouveau Testament

12. Une parabole de Jésus (cf. Lc 15, 11-32) raconte que le “plus jeune” fils a voulu partir de la maison paternelle pour un pays lointain (cf. vv. 12.13). Mais ses rêves d’autonomie se sont transformés en libertinage et en débauche (cf. vv. 12-13) et il a éprouvé la rigueur de la solitude et de la pauvreté (cf. vv. 14-16). Toutefois, il a su se reprendre pour un nouveau départ (cf. vv.17-19) et il a décidé de se lever (cf. v. 20). C’est la caractéristique du cœur jeune d’être disponible au changement, d’être capable de se relever et de se laisser instruire par la vie. Comment ne pas accompagner le fils dans cette nouvelle tentative? Mais le frère aîné avait déjà le cœur vieilli et il s’est laissé posséder par l’avidité, l’égoïsme et l’envie (cf. vv. 28-30). Jésus fait plus l’éloge du jeune pécheur qui retrouve le bon chemin que l’éloge de celui qui se croit fidèle mais ne vit pas l’esprit d’amour et de miséricorde.

13. Jésus, l’éternel jeune, veut nous faire don d’un cœur toujours jeune. La Parole de Dieu nous demande: «Purifiez-vous du vieux levain pour être une pâte nouvelle» (1Co 5, 7). Elle nous invite en même temps à nous dépouiller du “vieil homme” pour revêtir l’homme “nouveau” (cf. Col 3, 9.10).[1] Et quand elle explique ce que signifie se revêtir de cette jeunesse qui se renouvelle (cf. v.10), elle affirme qu’il s’agit de revêtir «des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience, et de se supporter les uns les autres en se pardonnant mutuellement» (Col 3, 12-13). Cela signifie que la vraie jeunesse, c’est avoir un cœur capable d’aimer. En revanche, ce qui vieillit l’âme, c’est tout ce qui nous sépare des autres. Mais elle conclut ainsi: «Par-dessus tout, ayez la charité, en laquelle se noue la perfection» (Col 3, 14).

14. Remarquons que Jésus n’appréciait pas que les personnes adultes regardent avec mépris les plus jeunes ou les maintiennent à leur service de manière despotique. Au contraire, il demandait: «Que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert» (Lc 22, 26). Pour lui, l’âge n’établissait pas de privilèges, et le fait que quelqu’un soit moins âgé ne signifiait pas qu’il valait moins ou qu’il avait moins de dignité.

15. La Parole de Dieu dit qu’il faut traiter les jeunes gens «comme des frères» (1 Tm 5, 1), et elle recommande aux parents: «N’exaspérez pas vos enfants, de peur qu’ils ne se découragent» (Col 3, 21). Un jeune ne peut pas se décourager, il doit rêver de grandes choses, chercher de larges horizons, aspirer à plus, vouloir conquérir le monde, être capable d’accepter des propositions provocantes et souhaiter apporter le meilleur de lui-même pour construire quelque chose de meilleur. Voilà pourquoi j’invite avec insistance les jeunes à ne pas se laisser dérober l’espérance, et je répète à chacun : «Que personne ne méprise ton jeune âge» (1 Tm 4, 12).

16. Cependant, en même temps, il est recommandé aux jeunes: «Soyez soumis aux anciens (1 P 5, 5). La Bible invite toujours à un profond respect envers les anciens, car ils possèdent un trésor d’expérience, ont connu les succès et les échecs, les joies et les grandes angoisses de la vie, les illusions et les déceptions, et ils gardent, dans le silence de leur cœur, beaucoup d’histoires qui peuvent nous aider à ne pas nous tromper ni nous laisser entraîner par de faux mirages. La parole d’un aîné sage invite à respecter certaines limites et à savoir se dominer au bon moment: «Exhorte également les jeunes gens à garder en tout la pondération» (Tt 2, 6). Il ne convient pas de tomber dans un culte de la jeunesse, ou dans une attitude juvénile qui méprise les autres à cause de leur âge, ou parce qu’ils sont d’une autre époque. Jésus disait que la personne sage est capable de tirer de son trésor aussi bien du nouveau que du vieux (cf. Mt 13, 52). Un jeune sage s’ouvre à l’avenir, mais il est toujours capable de recueillir quelque chose de l’expérience des autres.

17. Dans l’Evangile de Marc, apparaît une personne qui, lorsque Jésus lui rappelle les commandements, dit: «Tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse» (10, 20). Le psalmiste l’affirmait déjà: «Car c’est toi mon espoir, Seigneur, […] ma foi dès ma jeunesse. […] Tu m’as instruit dès ma jeunesse, et jusqu’ici j’annonce tes merveilles» (71, 5.17). Il ne faut pas regretter de passer sa jeunesse en étant bon, en ouvrant son cœur au Seigneur, en vivant d’une autre manière. Rien de tout cela ne nous ôte la jeunesse mais plutôt la renforce et la renouvelle: «Ta jeunesse se renouvelle comme celle de l’aigle» (Ps 103, 5). C’est pourquoi saint Augustin déplorait: «Je t’ai aimée bien tard, Beauté si ancienne et si nouvelle, je t’ai aimée bien tard !».[2] Mais cet homme riche, qui avait été fidèle à Dieu dans sa jeunesse, a laissé le temps lui ôter les rêves et a préféré continuer à s’attacher à ses biens (cf. Mc 10, 22).

18. En revanche, dans l’Evangile de Matthieu, se présente un jeune (cf. 19, 20.22) qui s’approche de Jésus pour lui demander davantage (cf. v. 20), avec cet esprit ouvert propre aux jeunes en recherche de nouveaux horizons et de grands défis. En réalité, son esprit n’était pas si jeune, car il était attaché aux richesses et au confort. Il disait en paroles qu’il voulait quelque chose de plus, mais quand Jésus lui a demandé d’être généreux et de partager ses biens, il s’est rendu compte qu’il était incapable de se dépouiller de ce qu’il possédait. En fin de compte, en «entendant cette parole, le jeune homme s’en alla contristé, car il avait de grands biens» (v. 22). Il avait renoncé à sa jeunesse.

19. L’Evangile nous parle également de quelques jeunes filles prudentes, qui étaient vigilantes et attentives, tandis que d’autres étaient distraites et endormies (cf. Mt 25, 1-13). En effet, on peut passer sa jeunesse en étant distrait, en vivant superficiellement, endormi, incapable de cultiver des relations profondes et d’entrer au cœur de la vie. On prépare ainsi un avenir pauvre, sans substance. Ou bien on peut passer sa jeunesse à cultiver de belles et grandes choses, et ainsi on prépare un avenir rempli de vie et de richesse intérieure.

20. Si tu as perdu la vigueur intérieure, les rêves, l’enthousiasme, l’espérance et la générosité, Jésus se présente à toi comme il l’a fait pour l’enfant mort de la veuve, et avec toute sa puissance de Ressuscité le Seigneur t’exhorte: «Jeune homme, je te le dis, lève-toi» (Lc 7, 14).

21. Il y a sans doute beaucoup d’autres textes de la Parole de Dieu qui peuvent nous éclairer sur cette étape de la vie. Nous recueillerons certains d’entre eux dans les prochains chapitres.

CHAPITRE 2

Jésus-Christ toujours jeune

22. Jésus est «jeune parmi les jeunes afin d’être un exemple pour les jeunes et les consacrer au Seigneur».[3] C’est pourquoi le Synode a affirmé que «la jeunesse est une période originale et stimulante de la vie, que Jésus lui-même a vécue, en la sanctifiant».[4] Que nous dit l’Evangile concernant la jeunesse de Jésus ?

La jeunesse de Jésus

23. Le Seigneur «rendit l’esprit» (Mt 27, 50) sur une croix, alors qu’il avait un peu plus de trente ans (cf. Lc 3, 23). Il est important de prendre conscience du fait que Jésus était un jeune. Il a donné sa vie à un âge considéré aujourd’hui comme l’âge d’un jeune adulte. Il a commencé sa mission publique dans la plénitude de sa jeunesse, et ainsi, «une grande lumière» (Mt 4, 16) s’est manifestée, surtout quand il a donné sa vie jusqu’à la fin. Cette fin n’a pas été improvisée, mais toute sa jeunesse a été une précieuse préparation, à chacun de ses moments, car «tout dans la vie de Jésus est signe de son mystère »[5] et «toute la vie du Christ est mystère de Rédemption».[6]

24. L’Evangile ne parle pas des premières années de la vie de Jésus, mais nous raconte certains événements de son adolescence et de sa jeunesse. Matthieu situe cette période de la jeunesse du Seigneur entre deux événements: le retour de sa famille à Nazareth, après le temps de l’exil, et son baptême dans le Jourdain où a commencé sa mission publique. Les dernières images de l’enfant Jésus sont celles d’un petit réfugié en Égypte (cf. Mt 2, 14-15) et ensuite celle d’un rapatrié à Nazareth (cf. Mt 2, 19-23). Les premières images de Jésus, jeune adulte, sont celles qui nous le présentent dans la foule près des bords du Jourdain, pour se faire baptiser par son cousin Jean-Baptiste, comme l’un parmi tant d’autres de son peuple (cf. Mt 3, 13-17).

25. Ce baptême n’était pas comme le nôtre, qui nous introduit dans la vie de la grâce, mais il a été une consécration avant le début de la grande mission de sa vie. L’Evangile dit que son baptême a été source de la joie et de la satisfaction du Père: «Tu es mon fils [bien-aimé]» (Lc 3, 22). Ensuite, Jésus est apparu rempli de l’Esprit Saint et a été conduit par l’Esprit au désert. Il était ainsi préparé pour sortir prêcher et faire des prodiges, pour libérer et guérir (cf. Lc 4, 1-14). Tout jeune est ainsi invité, lorsqu’il se sent appelé à accomplir une mission sur cette terre, à reconnaître en lui-même ces mêmes paroles que Dieu le Père lui dit : “Tu es mon fils bien-aimé”.

26. Parmi ces récits, il y en a un qui montre Jésus en pleine adolescence. C’est lorsqu’il retourne avec ses parents à Nazareth, après qu’ils l’aient perdu et retrouvé au Temple (cf. Lc 2, 41-51). Il est dit qu’il leur “était soumis” (cf. Lc 2, 51), car il ne reniait pas sa famille. Ensuite, Luc ajoute que Jésus «croissait en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les hommes» (Lc2, 52). C’est-à-dire qu’il était en train de se préparer et que, en cette période, il approfondissait sa relation avec le Père et avec les autres. Saint Jean-Paul II explique qu’il ne grandissait pas seulement physiquement mais qu’il « y eut aussi une croissance spirituelle de Jésus » car «la plénitude de grâce en Jésus était relative à l’âge: il y avait toujours plénitude, mais une plénitude qui croissait avec l’âge».[7]

27. Par ces données des Evangiles, nous pouvons dire qu’à l’étape de sa jeunesse, Jésus s’est “formé”, il s’est préparé pour réaliser le projet que le Père avait pour lui. Il a orienté son adolescence et sa jeunesse vers cette mission suprême.

28. Durant l’adolescence et la jeunesse, sa relation avec le Père était celle du Fils bien-aimé; attiré par le Père, il grandissait en s’occupant de ses affaires: «Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ?» (Lc 2, 49). Toutefois, il ne faut pas penser que Jésus était un adolescent solitaire ou un jeune enfermé sur lui-même. Sa relation avec les gens était celle d’un jeune qui partageait toute la vie d’une famille bien intégrée dans le peuple. Il a appris le travail de son père et l’a ensuite remplacé comme charpentier. C’est pourquoi on l’appelle une fois dans l’Evangile «le fils du charpentier» (Mt 13,55), et une autre fois simplement «le charpentier» (Mc 6,3). Ce détail montre qu’il était un jeune homme ordinaire de son peuple, qui entretenait des relations normales. Personne ne le considérait comme un jeune étrange ou séparé des autres. C’est précisément pourquoi, lorsque Jésus a commencé à prêcher, les gens ne s’expliquaient pas d’où il tirait cette sagesse: «N’est-il pas le fils de Joseph, celui-là?» (Lc 4, 22).

29. Le fait est que «Jésus n’a pas grandi non plus dans une relation fermée et exclusive avec Marie et Joseph, mais se déplaçait volontiers dans la famille élargie incluant parents et amis».[8] Nous comprenons ainsi pourquoi, revenant de pèlerinage à Jérusalem, ses parents avaient l’esprit tranquille en pensant que le garçon de douze ans (cf. Lc 2, 42) marchait librement avec les autres, même s’ils ne l’avaient pas vu de toute la journée: «Le croyant dans la caravane, ils firent une journée de chemin» (Lc 2, 44). Certainement – pensaient-ils – Jésus était là, allant et venant parmi les gens, plaisantant avec les autres jeunes de son âge, écoutant les récits des adultes et partageant les joies et les tristesses de la caravane. Le terme grec utilisé par Luc pour désigner la caravane des pèlerins – synodia – indique précisément cette communauté en marche dont la Sainte Famille fait partie. Grâce à la confiance de ses parents, Jésus se déplace librement et apprend à marcher avec tous les autres.

Sa jeunesse nous éclaire

30. Ces aspects de la vie de Jésus peuvent inspirer tout jeune qui grandit et se prépare pour réaliser sa mission. Cela implique qu’il faut mûrir dans la relation avec le Père, conscient d’être membre de la famille et du peuple, se disposer à être comblé de l’Esprit et à être conduit pour réaliser la mission que Dieu confie, sa propre vocation. Rien de cela ne devrait être ignoré dans la pastorale des jeunes, pour qu’on ne crée pas des projets qui isolent les jeunes de la famille et du monde, ou qui les transforment en une minorité sélectionnée et préservée de toute contagion. Nous avons plutôt besoin de projets qui les fortifient, les accompagnent et les lancent vers la rencontre avec les autres, vers le service généreux, vers la mission.

31. Vous les jeunes, Jésus ne vous éclaire pas de loin ou du dehors, mais dans votre jeunesse même qu’il partage avec vous. Il est très important de contempler le Jésus jeune que nous montrent les Evangiles, car il a été vraiment l’un de vous, et en lui on peut reconnaître beaucoup de caractéristiques des cœurs jeunes. Nous le voyons, par exemple, à travers les caractéristiques suivantes: «Jésus a eu une confiance inconditionnelle dans le Père, il a pris soin de l’amitié avec ses disciples et, même dans les moments de crise, il y est resté fidèle. Il a manifesté une profonde compassion à l’égard des plus faibles, spécialement des pauvres, des malades, des pécheurs et des exclus. Il a eu le courage d’affronter les autorités religieuses et politiques de son temps; il a fait l’expérience d’être incompris et rejeté ; il a éprouvé la peur de la souffrance et connu la fragilité dans la Passion ; il a tourné son regard vers l’avenir, en se remettant entre les mains sûres du Père et en se confiant à la force de l’Esprit. En Jésus, tous les jeunes peuvent se retrouver».[9]

32. Par ailleurs, Jésus est ressuscité et il veut nous faire participer à la nouveauté de sa résurrection. Il est la vraie jeunesse d’un monde vieilli, et il est aussi la jeunesse d’un univers qui attend, «en travail d’enfantement» (Rm 8, 22), d’être revêtu de sa lumière et de sa vie. Près de lui, nous pouvons boire à la vraie source qui garde vivants nos rêves, nos projets, nos grands idéaux, et qui nous lance dans l’annonce de la vie qui vaut la peine. Dans deux curieux détails de l’Evangile de Marc, on peut remarquer l’appel à la vraie jeunesse des ressuscités. D’une part, dans la passion du Seigneur, apparaît un jeune peureux qui a essayé de suivre Jésus mais qui a fui nu (cf. Mc 14, 51-52), un jeune qui n’a pas eu la force de tout risquer pour suivre le Seigneur. En revanche, près du tombeau vide, nous voyons un jeune «vêtu d’une robe blanche» (Mc 16, 5) qui invitait à se départir de la peur et qui annonçait la joie de la résurrection (cf. Mc 16, 6-7).

33. Le Seigneur nous appelle à allumer des étoiles dans la nuit d’autres jeunes, il nous invite à regarder les vrais astres, ces signes si variés qu’il nous donne pour que nous ne restions pas figés, mais imitions le semeur qui les regardait pour pouvoir labourer son champ. Dieu allume pour nous des étoiles pour que nous continuions à marcher: «Les étoiles brillent à leur poste, joyeuses : les appelle-t-il, elles répondent: Nous voici!» (Ba 3, 34-35). Mais le Christ lui-même est pour nous la grande lumière d’espérance et la boussole dans notre nuit, car il est «l’étoile radieuse du matin» (Ap 22, 16).

La jeunesse de l’Eglise

34. Avant d’être un âge, être jeune est un état d’esprit. Il en résulte qu’une institution si ancienne que l’Eglise peut se renouveler et se rajeunir aux diverses étapes de sa très longue histoire. En réalité, dans les moments les plus tragiques, elle sent l’appel à retourner à l’essentiel du premier amour. En se souvenant de cette vérité, le Concile Vatican II a affirmé que «riche d’un long passé toujours vivant en elle, et marchant vers la perfection humaine dans le temps et vers les destinées ultimes de l’histoire et de la vie, elle est la vraie jeunesse du monde». En elle, il est toujours possible de rencontrer le Christ, «le compagnon et l’ami des jeunes».[10]

Une Eglise qui se laisse renouveler

35. Demandons au Seigneur de délivrer l’Eglise des personnes qui veulent la faire vieillir, la scléroser dans le passé, la figer, l’immobiliser. Demandons-lui également de la délivrer d’une autre tentation: croire qu’elle est jeune parce qu’elle cède à tout ce que le monde lui offre; croire qu’elle se renouvelle parce qu’elle cache son message et qu’elle imite les autres. Non! Elle est jeune quand elle est elle-même, quand elle reçoit la force toujours nouvelle de la Parole de Dieu, de l’Eucharistie, de la présence du Christ et de la force de son Esprit chaque jour. Elle est jeune quand elle est capable de retourner inlassablement à sa source.

36. En tant que membres de l’Eglise, il est certain que nous ne devons pas être des personnes étranges. Tous doivent sentir que nous sommes frères et proches, comme les Apôtres qui «avaient la faveur de tout le peuple» (Ac 2,47; cf. 4, 21.33; 5,13). Mais, en même temps, nous devons oser être différents, afficher d’autres rêves que ce monde n’offre pas, témoigner de la beauté de la générosité, du service, de la pureté, du courage, du pardon, de la fidélité à sa vocation, de la prière, de la lutte pour la justice et le bien commun, de l’amour des pauvres, de l’amitié sociale.

37. L’Eglise du Christ peut toujours succomber à la tentation de perdre l’enthousiasme parce qu’elle n’écoute plus l’appel du Seigneur au risque de la foi, l’appel à tout donner sans mesurer les dangers, et qu’elle recommence à chercher de fausses sécurités mondaines. Ce sont précisément les jeunes qui peuvent l’aider à rester jeune, à ne pas tomber dans la corruption, à ne pas s’installer, à ne pas s’enorgueillir, à ne pas se transformer en secte, à être plus pauvre et davantage témoin, à être proche des derniers et des marginalisés, à lutter pour la justice, à se laisser interpeller avec humilité. Ils peuvent apporter à l’Eglise la beauté de la jeunesse quand ils stimulent la capacité «de se réjouir de ce qui commence, de se donner sans retour, de se renouveler et de repartir pour de nouvelles conquêtes».[11]

38. Ceux d’entre nous qui ne sont plus jeunes ont besoin d’occasions pour rester proches de leur voix et de leur enthousiasme, et «la proximité crée les conditions pour faire de l’Eglise un espace de dialogue et un fascinant témoignage de fraternité»[12]. Il nous faut créer plus d’espaces où résonne la voix des jeunes: «L’écoute rend possible un échange de dons, dans un contexte d’empathie. […] En même temps, elle pose les conditions d’une annonce de l’Evangile qui atteigne vraiment le cœur, de façon percutante et féconde».[13]

Une Eglise attentive aux signes des temps

39. «Si, pour beaucoup de jeunes, Dieu, la religion et l’Eglise semblent des mots vides, ils sont sensibles à la figure de Jésus, lorsqu’elle est présentée de façon attrayante et efficace».[14] C’est pourquoi il est nécessaire que l’Eglise ne soit pas trop attentive à elle-même mais qu’elle reflète surtout Jésus-Christ. Cela implique qu’elle reconnaisse avec humilité que certaines choses concrètes doivent changer, et que pour cela il faut aussi prendre en compte la vision, voire les critiques des jeunes.

40. Au cours du Synode, il a été reconnu «qu’un nombre important de jeunes, pour les raisons les plus diverses, ne demandent rien à l’Eglise car ils considèrent qu’elle n’est pas significative pour leur existence. Certains demandent même expressément qu’elle les laisse tranquilles, car ils ressentent sa présence comme désagréable, sinon irritante. Cette requête ne naît pas, la plupart du temps, d’un mépris acritique ou impulsif, mais s’enracine dans des raisons sérieuses et respectables: les scandales sexuels et économiques, l’inadaptation des ministres ordonnés qui ne savent pas saisir de façon appropriée la sensibilité des jeunes, le manque de préparation des homélies et de la présentation de la Parole de Dieu, le rôle passif assigné aux jeunes à l’intérieur de la communauté chrétienne, les difficultés de l’Eglise à rendre raison de ses positions doctrinales et éthiques face à la société contemporaine».[15]

41. Même s’il y a des jeunes qui se réjouissent de voir une Eglise se montrant humblement sûre de ses dons et de sa capacité de faire une critique loyale et fraternelle, d’autres jeunes réclament une Eglise qui écoute davantage, qui ne soit pas toujours à condamner le monde. Ils ne veulent pas voir une Eglise silencieuse et timide, ni toujours en guerre sur deux ou trois thèmes qui l’obsèdent. Pour être crédible face aux jeunes, elle a parfois besoin de retrouver l’humilité et d’écouter simplement, de reconnaître dans ce que disent les autres la présence d’une lumière qui l’aide à mieux découvrir l’Evangile. Une Eglise sur la défensive, qui n’a plus l’humilité, qui cesse d’écouter, qui ne permet pas qu’on l’interpelle, perd la jeunesse et devient un musée. Comment pourra-t-elle accueillir de cette manière les rêves de ces jeunes? Bien qu’elle possède la vérité de l’Evangile, cela ne signifie pas qu’elle l’ait comprise pleinement; il lui faut au contraire toujours grandir dans la compréhension de ce trésor inépuisable.[16]

42. Par exemple, une Eglise trop craintive et trop structurée peut être continuellement critique face aux discours sur la défense des droits des femmes, et signaler constamment les risques et les erreurs possibles de ces revendications. Par contre, une Eglise vivante peut réagir en prêtant attention aux revendications légitimes des femmes qui demandent plus de justice et d’égalité. Elle peut se rappeler l’histoire et reconnaître une large trame d’autoritarisme de la part des hommes, de soumission, de diverses formes d’esclavage, d’abus et de violence machiste. Grâce à ce regard, elle sera capable de faire siennes ces revendications de droits, et elle donnera sa contribution avec conviction pour une plus grande réciprocité entre hommes et femmes, bien qu’elle ne soit pas d’accord avec tout ce que proposent certains groupes féministes. Dans cette ligne, le Synode veut renouveler l’engagement de l’Eglise contre «toute discrimination et toute violence liées à l’orientation sexuelle».[17] C’est la réaction d’une Eglise qui se révèle jeune et qui se laisse interpeller et stimuler par la sensibilité des jeunes.

Marie, la jeune femme de Nazareth

43. Marie resplendit dans le cœur de l’Eglise. Elle est le grand modèle pour une Eglise jeune, qui veut suivre le Christ avec courage et docilité. Quand elle était très jeune, elle a reçu l’annonce de l’ange et ne s’est pas privée de poser des questions (cf. Lc 1, 34). Mais elle avait une âme disponible et elle a dit: «Je suis la servante du Seigneur» (Lc 1, 38).

44. «Le force du “oui” de Marie, une jeune, impressionne toujours. La force de ce “qu’il en soit ainsi” qu’elle dit à l’ange. Ce fut une chose différente d’une acceptation passive ou résignée. Ce fut quelque chose d’autre qu’un “oui” voulant dire : on verra bien ce qui va se passer. Marie ne connaissait pas cette expression : attendons de voir. Elle était résolue, elle a compris de quoi il s’agissait et elle a dit « oui », sans détour. Ce fut quelque chose de plus, quelque chose de différent. Ce fut le “oui” de celle qui veut s’engager et risquer, de celle qui veut tout parier, sans autre sécurité que la certitude de savoir qu’elle était porteuse d’une promesse. Et je demande à chacun de vous : vous sentez-vous porteurs d’une promesse ? Quelle promesse est-ce que je porte dans le cœur, à poursuivre ? Marie, sans aucun doute, aura eu une mission difficile, mais les difficultés n’étaient pas une raison pour dire “non”. Certes elle aura des difficultés, mais ce ne seront pas les mêmes difficultés qui apparaissent quand la lâcheté nous paralyse du fait que tout n’est pas clair ni assuré par avance. Marie n’a pas acheté une assurance sur la vie ! Marie s’est mise en jeu, et pour cela elle est forte, pour cela elle est une influencer, elle est l’influencer de Dieu ! Le “oui” et le désir de servir ont été plus forts que les doutes et les difficultés».[18]

45. Sans s’évader ni céder à des mirages, «elle a su accompagner la souffrance de son Fils, […] le soutenir par le regard et le protéger avec le cœur. Douleur qu’elle a subie, mais qui ne lui a pas fait baisser les bras. Elle a été la femme forte du “oui”, qui soutient et accompagne, protège et prend dans ses bras. Elle est la grande gardienne de l’espérance.[…] D’elle nous apprenons à dire “oui” à la patience obstinée et à la créativité de ceux qui ne sont pas affaiblis et qui recommencent».[19]

46. Marie est la jeune fille à l’âme noble qui tressaille de joie (cf. Lc 1, 47), aux yeux illuminés par l’Esprit Saint qui contemple la vie avec foi et garde tout dans son cœur (cf. Lc 2, 19.51). Elle est cette femme attentive, prête à partir, qui lorsqu’elle apprend que sa cousine a besoin d’elle, ne pense pas à ses projets, mais se met en marche vers la montagne «en hâte» (Lc 1, 39).

47. Et quand il faut protéger son enfant, la voilà partie avec Joseph dans un pays lointain (cf. Mt 2, 13-14). Et elle reste au milieu des disciples réunis en prière dans l’attente de l’Esprit Saint (cf. Ac 1, 14). Ainsi, en sa présence, naît une Eglise jeune, avec ses Apôtres en sortie pour faire naître un monde nouveau (cf. Ac 2, 4-11).

48. Cette jeune fille est aujourd’hui la Mère qui veillent sur ses enfants, sur nous ses enfants qui marchent dans la vie souvent fatigués, démunis, mais souhaitant que la lumière de l’espérance ne s’éteigne pas. Voilà ce que nous voulons: que la lumière de l’espérance ne s’éteigne pas. Notre Mère regarde ce peuple pèlerin, peuple de jeunes qu’elle aime, qui la cherche en faisant silence dans le cœur, même si, sur le chemin, il y a beaucoup de bruit, de conversations et de distractions. Mais, aux yeux de la Mère, seul convient le silence chargé d’espérance. Et ainsi, Marie éclaire toujours notre jeunesse.

Des jeunes saints

49. Le coeur de l’Eglise est aussi riche de jeunes saints qui ont offert leur vie pour le Christ, et pour beaucoup en allant jusqu’au martyre. Ils ont été de précieux reflets du Christ jeune qui brillent pour nous stimuler et pour nous sortir du sommeil. Le Synode a souligné que « beaucoup de jeunes saints ont fait resplendir les traits de l’âge juvénile dans toute leur beauté et ont été, à leur époque, de véritables prophètes du changement ; leurs exemples nous montrent de quoi sont capables les jeunes quand ils s’ouvrent à la rencontre avec le Christ».[20]

50. «A travers la sainteté des jeunes, l’Eglise peut relancer son ardeur spirituelle et sa vigueur apostolique. Le baume de la sainteté engendrée par la bonté de la vie de tant de jeunes peut soigner les blessures de l’Eglise et du monde, en nous ramenant à la plénitude de l’amour à laquelle nous sommes appelés depuis toujours : les jeunes saints nous poussent à revenir à notre premier amour (cf. Ap 2, 4)». [21] Il y a des saints qui n’ont pas connu l’âge adulte et qui nous ont laissé le témoignage d’une autre manière de vivre la jeunesse. Souvenons-nous au moins de certains d’entre eux, de différentes époques de l’histoire, qui ont vécu la sainteté chacun à sa manière:

51. Au IIIème siècle, saint Sébastien était un jeune capitaine de la garde prétorienne. On raconte qu’il parlait du Christ partout et cherchait à convertir ses compagnons, jusqu’à ce qu’on lui demande de renoncer à sa foi. Comme il n’accepta pas, on fit pleuvoir sur lui une multitude de flèches, mais il survécut et continua à annoncer le Christ sans peur. En fin de compte, ils le flagellèrent à mort.

52. Saint François d’Assise était très jeune et rempli de rêves. Il a écouté l’appel de Jésus à être pauvre comme lui et à restaurer l’Eglise par son témoignage. Il renonça à tout avec joie et il est le saint de la fraternité universelle, le frère de tous, qui louait le Seigneur pour ses créatures. Il est mort en 1226.

53. Sainte Jeanne d’Arc est née en 1412. C’était une jeune paysanne qui, malgré son jeune âge, a lutté pour défendre la France contre les envahisseurs. Incomprise à cause de sa manière d’être et de vivre la foi, elle est morte sur le bûcher.

54. Le bienheureux André Phû Yên était un jeune vietnamien du XVIIème siècle. Il était catéchiste et aidait les missionnaires. Il a été emprisonné pour sa foi, et comme il ne voulait pas y renoncer, il a été assassiné. Il est mort en disant: «Jésus».

55. Au cours du même siècle, sainte Kateri Tekakwitha, une jeune laïque native d’Amérique du Nord, a subi une persécution pour sa foi et a fui en marchant plus de trois cents kilomètres dans une épaisse forêt. Elle s’est consacrée à Dieu et elle est morte en disant: “Jésus, je t’aime!”.

56. Saint Dominique Savio offrait à Marie toutes ses souffrrances. Quand saint Jean Bosco lui apprit que la sainteté suppose qu’on soit toujours joyeux, il ouvrit son cœur à une joie contagieuse. Il cherchait à être proche de ses compagnons les plus marginalisés et malades. Il est mort en 1857 à quatorze ans, en disant: “Quelle merveille je vois!”.

57. Sainte Thérèse l’Enfant-Jésus est née en 1873. Elle parvint à entrer dans un couvent de carmélites, à quinze ans, en traversant beaucoup de difficultés. Elle a vécu la petite voie de la confiance totale en l’amour du Seigneur et s’est proposé de nourrir par sa prière le feu de l’amour qui anime l’Eglise.

58. Le bienheureux Ceferino Namuncurá était un jeune argentin, fils d’un important chef de peuples autochtones. Il parvint à devenir séminariste salésien, brûlant du désir de retourner dans sa tribu pour conduire les gens à Jésus-Christ. Il est mort en 1905.

59. Le bienheureux Isidore Bakanja était un laïc du Congo qui témoignait de sa foi. Il a été torturé longtemps pour avoir proposé le christianisme à d’autres jeunes. Il est mort en 1909 en pardonnant à son bourreau.

60. Le bienheureux Pier Giorgio Frassati, mort en 1925, était «un jeune d’une joie contagieuse, une joie qui dépassait les nombreuses difficultés de sa vie».[22] Il disait qu’il essayait de répondre à l’amour de Jésus qu’il recevait dans la communion, en visitant et en aidant les pauvres.

61. Le bienheureux Marcel Callo était un jeune français mort en 1945. Il fut emprisonné en Autriche dans un camp de concentration, où il réconfortait dans la foi ses compagnons de captivité, au milieu de durs travaux.

62. La jeune bienheureuse Chiara Badano, morte en 1990, «fit l’expérience de la manière dont la souffrance peut être transfigurée par l’amour […] La clé de sa paix et de sa joie était sa pleine confiance dans le Seigneur, et l’acceptation de la maladie comme expression mystérieuse de sa volonté pour son bien et celui des autres».[23]

63. Qu’eux tous, ainsi que beaucoup d’autres jeunes qui souvent ont vécu à fond l’Evangile dans le silence et dans l’anonymat, intercèdent pour l’Eglise afin qu’elle soit remplie de jeunes joyeux, courageux et engagés, qui offrent au monde de nouveaux témoignages de sainteté.

CHAPITRE 3

Vous êtes l’aujourd’hui de Dieu

64. Après avoir consulté la Parole de Dieu, nous ne pouvons pas seulement dire que les jeunes sont l’avenir du monde. Ils sont le présent, ils l’enrichissent par leur contribution. Un jeune n’est plus un enfant, il se trouve dans une période de la vie où il commence à assumer diverses responsabilités, en participant avec les adultes au développement de la famille, de la société, de l’Eglise. Mais les temps changent et l’interrogation se fait entendre: Comment sont les jeunes aujourd’hui, qu’est-ce qui leur arrive à présent?

En positif

65. Le Synode a reconnu que les fidèles de l’Eglise n’ont pas toujours l’attitude de Jésus. Au lieu de nous disposer à les écouter à fond, «la tendance prévaut d’apporter des réponses toutes faites et de proposer des recettes toutes prêtes, sans laisser émerger les questions des jeunes dans leur nouveauté, ni saisir ce qu’elles ont de provocant».[24] Au contraire, quand l’Eglise abandonne les schémas rigides et s’ouvre à l’écoute disponible et attentive des jeunes, cette empathie l’enrichit car «elle permet aux jeunes d’apporter quelque chose à la communauté, en l’aidant à percevoir des sensibilités nouvelles et à se poser des questions inédites».[25]

66. Aujourd’hui, nous les adultes, nous courons le risque de dresser une liste de calamités, de défauts de la jeunesse actuelle. Certains pourraient nous applaudir parce que nous semblerions habiles à trouver des points négatifs et dangereux. Mais quel serait le résultat de cette attitude? Toujours plus de distance, moins de proximité, moins d’aide mutuelle.

67. La clairvoyance de ceux qui ont été appelés à être père, pasteur ou guide des jeunes consiste à trouver la petite flamme qui continue de brûler, le roseau sur le point de se briser (cf. Is 42, 3), mais qui cependant ne se rompt pas encore. C’est la capacité de trouver des chemins là où d’autres ne voient que des murailles, c’est l’habileté à reconnaître des possibilités là où d’autres ne voient que des dangers. Le regard de Dieu le Père est ainsi, capable de valoriser et d’alimenter les semences de bien semées dans les cœurs des jeunes. Le cœur de chaque jeune doit donc être considéré comme une “terre sacrée”, porteuse de semences de vie divine devant lesquelles nous devons “nous déchausser” pour pouvoir nous approcher et entrer en profondeur dans le Mystère.

Des jeunesses nombreuses

68. Nous pourrions essayer de décrire les caractéristiques des jeunes d’aujourd’hui, mais avant tout je veux rappeler une mise en garde des Pères synodaux: «La composition même du Synode a rendu visible la présence et l’apport des diverses régions du monde, en mettant en évidence la beauté d’être une Eglise universelle. Malgré un contexte de mondialisation croissante, les Pères synodaux ont demandé de mettre en relief les nombreuses différences entre les divers contextes et cultures, ainsi qu’à l’intérieur même d’un pays. Il existe une pluralité de mondes jeunes, si bien que dans certains pays on tend à utiliser le terme “jeunesses” au pluriel. De plus, la tranche d’âge concernée par le présent Synode (16-29 ans) ne représente pas un ensemble homogène, mais elle est composée de groupes qui vivent des situations particulières».[26]

69. Déjà du point de vue démographique, il y a beaucoup de jeunes dans certains pays, tandis que d’autres ont un taux de natalité très bas. Mais «une autre différence découle de l’histoire, qui fait que les pays et les continents d’antique tradition chrétienne, où la culture est porteuse d’une mémoire à conserver, sont différents des pays et continents marqués, en revanche, par d’autres traditions religieuses, où le christianisme constitue une présence minoritaire, et parfois récente. Par ailleurs, dans d’autres territoires, les communautés chrétiennes et les jeunes qui en font partie font l’objet de persécution».[27] Il faut aussi distinguer les jeunes «qui ont accès à une quantité croissante d’occasions offertes par la mondialisation, de ceux qui vivent en marge de la société ou dans le monde rural, et qui pâtissent des effets de diverses formes d’exclusion et de rejet».[28]

70. Il y a beaucoup d’autres différences qu’il serait complexe de détailler ici. Par conséquent, je n’estime pas opportun de m’arrêter pour fournir une analyse exhaustive sur les jeunes dans le monde actuel, sur la manière dont ils vivent et sur ce qui leur arrive. Mais comme il m’est aussi impossible de ne pas regarder la réalité, je présenterai brièvement certaines contributions parvenues avant le Synode, et d’autres que j’ai pu recueillir au cours du Synode même.

Ce que vivent parfois les jeunes

71. La jeunesse n’est pas une chose qu’on peut analyser de manière abstraite. En réalité, “la jeunesse” n’existe pas; il y a des jeunes avec leurs vies concrètes. Dans le monde actuel, marqué par les progrès, beaucoup de ces vies sont exposées à la souffrance et à la manipulation.

Des jeunes dans un monde en crise

72. Les Pères synodaux ont souligné avec douleur que « beaucoup de jeunes vivent dans des contextes de guerre et subissent la violence sous une innombrable variété de formes: enlèvements, extorsions, criminalité organisée, traite d’êtres humains, esclavage et exploitation sexuelle, viols de guerre, etc. D’autres jeunes, à cause de leur foi, ont du mal à trouver un emploi dans leur société et subissent différents types de persécutions, pouvant aller jusqu’à la mort. Nombreux sont les jeunes qui, par contrainte ou par manque d’alternatives, vivent en perpétrant des crimes et des violences : enfants soldats, bandes armées et criminelles, trafic de drogue, terrorisme, etc. Cette violence brise beaucoup de jeunes vies. Les abus et les dépendances, tout comme la violence et les déviances, figurent parmi les raisons qui conduisent les jeunes en prison, avec une incidence particulière dans certaines groupes ethniques et sociaux».[29]

73. De nombreux jeunes sont endoctrinés, instrumentalisés et utilisés comme chair à canon ou comme une force de choc pour détruire, intimider ou ridiculiser les autres. Et le pire, c’est que beaucoup deviennent individualistes, ennemis et méfiants envers tout le monde, si bien qu’ils deviennent la proie facile d’offres déshumanisantes et de plans destructeurs qu’élaborent des groupes politiques ou des pouvoirs économiques.

74. Cependant «encore plus nombreux dans le monde sont les jeunes qui souffrent de formes de marginalisation et d’exclusion sociale, pour des raisons religieuses, ethniques ou économiques. Rappelons la situation difficile d’adolescentes et de jeunes filles qui se trouvent enceintes, la plaie de l’avortement, de même que la diffusion du VIH, les diverses formes de dépendance (drogues, jeux de hasard, pornographie, etc.) et la situation des enfants et des jeunes de la rue, qui n’ont ni maison, ni famille, ni ressources économiques».[30] Quand, en outre, il s’agit des femmes, ces situations de marginalisation deviennent doublement douloureuses et difficiles.

75. Ne soyons pas une Eglise insensible à ces drames de ses enfants jeunes. Ne nous y habituons jamais, car qui ne sait pas pleurer n’est pas mère. Nous voulons pleurer pour que la société aussi soit davantage mère, pour qu’au lieu de tuer elle apprenne à donner naissance, pour qu’elle soit porteuse de vie. Nous pleurons quand nous nous souvenons des jeunes qui sont déjà morts de la misère et de la violence et nous demandons à la société d’apprendre à être une mère solidaire. Cette souffrance ne s’estompe pas, elle marche avec nous, parce que la réalité ne peut pas être cachée. Le pire que nous puissions faire, c’est d’appliquer la recette de l’esprit du monde qui consiste à anesthésier les jeunes avec d’autres nouvelles, d’autres distractions, d’autres banalités.

76. Peut-être que «nous avons une vie sans trop de besoins, nous ne savons pas pleurer. Certaines réalités de la vie se voient seulement avec des yeux lavés par les larmes. J’invite chacun de vous à se demander : ai-je appris à pleurer ? Ai-je appris à pleurer quand je vois un enfant qui a faim, un enfant drogué dans la rue, un enfant sans maison, un enfant abandonné, un enfant abusé, un enfant utilisé comme esclave par la société ? Ou bien mes pleurs sont-ils les pleurs capricieux de celui qui pleure parce qu’il voudrait avoir quelque chose de plus ?».[31] Essaie d’apprendre à pleurer pour les jeunes qui se trouvent dans une situation pire que la tienne. La miséricorde et la compassion se manifestent aussi par des pleurs. Si tu n’y parviens pas, prie le Seigneur pour qu’il t’accorde de verser des larmes pour la souffrance des autres. Quand tu sauras pleurer, alors tu seras capable de réaliser quelque chose du fond du cœur pour les autres.

77. Parfois, la souffrance de certains jeunes est vraiment déchirante ; c’est une souffrance qu’on ne peut pas exprimer par des paroles ; c’est une souffrance qui nous gifle. Seuls ces jeunes peuvent dire à Dieu qu’ils souffrent beaucoup, qu’il leur coûte trop d’aller de l’avant, qu’ils ne croient plus en personne. Mais dans cette plainte déchirante se font présentes les paroles de Jésus: «Heureux les affligés, car ils seront consolés» (Mt 5, 4). Il y a des jeunes qui ont pu s’ouvrir un chemin dans la vie parce que cette promesse divine leur est parvenue. Puisse-t-il y avoir toujours auprès d’un jeune qui souffre une communauté chrétienne capable de faire résonner ces paroles par des gestes, des accolades et des aides concrètes.

78. Certes, les puissants offrent certaines aides, mais souvent à un coût élevé. Dans de nombreux pays pauvres, les aides économiques de pays plus riches ou d’organismes internationaux peuvent être liées à l’acceptation de propositions occidentales ayant rapport à la sexualité, au mariage, à la vie ou à la justice sociale. Cette colonisation idéologique nuit surtout aux jeunes. En même temps, nous voyons comment une certaine publicité enseigne aux personnes à être toujours insatisfaites, et contribue à la culture du rejet où les jeunes eux-mêmes finissent par devenir du matériel jetable.

79. La culture actuelle présente un modèle de personne très associé à l’image du jeune. Se sent beau celui qui a l’air jeune, qui fait des traitements pour faire disparaître les traces du temps. Les corps jeunes sont constamment utilisés dans la publicité pour vendre. Le modèle de beauté est un modèle jeune, mais faisons attention, car cela n’est pas élogieux pour les jeunes. Cela signifie seulement que les adultes veulent voler la jeunesse pour eux-mêmes; non pas qu’ils respectent, aiment et prennent soin des jeunes.

80. Certains jeunes «ressentent les traditions familiales comme opprimantes et les fuient sous l’impulsion d’une culture mondialisée qui, parfois, leur ôte tout point de référence. Dans d’autres parties du monde, en revanche, il n’y a pas de véritable conflit intergénérationnel entre jeunes et adultes, mais ceux-ci s’ignorent réciproquement. Parfois les adultes ne cherchent pas ou ne parviennent pas à transmettre les valeurs de base de l’existence ou adoptent des styles juvéniles, inversant ainsi le rapport entre les générations. De la sorte, la relation entre les jeunes et les adultes risque de s’arrêter au plan affectif, sans jamais toucher la dimension éducative et culturelle». [32] Que de mal cela fait aux jeunes, même si certains ne s’en rendent pas compte! Ces mêmes jeunes nous ont fait remarquer que cela complique énormément la transmission de la foi «dans certains pays où il n’y a pas de liberté d’expression et où on les empêche de participer à la vie de l’Eglise».[33]

Désirs, blessures et recherches

81. Les jeunes reconnaissent que le corps et la sexualité ont une importance essentielle pour leur vie et pour le chemin de croissance de leur identité. Cependant, dans un monde qui souligne à l’exès la sexualité, il est difficile de garder une bonne relation avec son corps et de vivre sereinement les relations affectives. Pour cette raison, et pour d’autres, la morale sexuelle tend très souvent à être «une cause fréquente d’incompréhension et d’éloignement par rapport à l’Eglise, dans la mesure où elle est perçue comme un espace de jugement et de condamnation». En même temps, les jeunes expriment «un désir explicite de dialogue sur les questions relatives à la différence entre l’identité masculine et féminine, à la réciprocité entre les hommes et les femmes et à l’homosexualité».[34]

82. A notre époque «les développements de la science et des technologies biomédicales exercent une forte incidence sur la perception du corps, induisant l’idée qu’aucune limite ne peut empêcher de le modifier. La capacité d’intervenir sur l’ADN, la possibilité d’insérer des éléments artificiels dans l’organisme (cyborg) et le développement des neurosciences constituent une grande ressource, mais soulèvent en même temps des questions anthropologiques et éthiques».[35] Ils peuvent nous conduire à oublier que la vie est un don et que nous sommes des êtres créés et limités, que nous pouvons être facilement instrumentalisés par ceux qui ont le pouvoir technologique.[36] «En outre, certains milieux de jeunes sont de plus en plus fascinés par des comportements à risques comme moyens de s’explorer soi-même, de rechercher des émotions fortes et d’être reconnus […] Ces phénomènes, auxquels les nouvelles générations sont exposées, constituent un obstacle à une maturation sereine».[37]

83. Chez les jeunes, il y a aussi les chocs, les échecs, les souvenirs tristes gravés dans l’âme. Bien souvent « ce sont les blessures des défaites de leur propre histoire, des désirs frustrés, des discriminations et des injustices subies, ou encore du fait de ne pas se sentir aimés ou reconnus». En plus, «il y a aussi les blessures morales, le poids des erreurs commises, de la culpabilité après s’être trompé».[38]A ces carrefours, Jésus se rend présent aux jeunes pour leur offrir son amitié, son réconfort, sa compagnie qui guérit, et l’Eglise veut être son instrument sur ce chemin vers la restauration intérieure et la paix du cœur.

84. Nous reconnaissons, chez certains jeunes, un désir de Dieu, bien qu’il n’ait pas tous les contours du Dieu révélé. Chez d’autres, nous pourrons entrevoir un rêve de fraternité, ce qui n’est pas rien. Chez beaucoup, il y a un désir réel de développer les capacités qui se trouvent en eux pour apporter quelque chose au monde. Chez d’autres, nous observons une sensibilité artistique spéciale, ou une recherche d’harmonie avec la nature. Chez d’autres, ce peut-être un grand besoin de communication. Chez beaucoup d’entre eux, nous trouvons un profond désir d’une vie différente. Il s’agit de vrais points de départ, d’énergies intérieures en attente et ouvertes à une parole de stimulation, de lumière et d’encouragement.

85. Le Synode a traité de manière particulière trois thèmes d’une grande importance dont je voudrais accueillir les conclusions textuellement, même s’il nous faudrait encore procéder à une analyse plus approfondie et développer une capacité de réponse plus adéquate et plus efficace.

Le monde numérique

86. «Le monde numérique caractérise le monde contemporain. De vastes portions de l’humanité y sont plongées de manière ordinaire et continuelle. Il ne s’agit plus seulement d’”utiliser” des instruments de communication, mais de vivre dans une culture largement numérisée, qui influence profondément les notions de temps et d’espace, la perception de soi, des autres et du monde, la façon de communiquer, d’apprendre, de s’informer et d’entrer en relation avec les autres. Une approche de la réalité qui tend à privilégier l’image par rapport à l’écoute et à la lecture a une incidence sur la façon d’apprendre et sur le développement du sens critique».[39]

87. Internet et les réseaux sociaux ont créé une nouvelle manière de communiquer et de se mettre en relation et «sont des espaces où les jeunes passent beaucoup de temps et se rencontrent facilement, même si tous n’y ont pas accès de la même façon, en particulier dans certaines régions du monde. Quoi qu’il en soit, ils constituent une extraordinaire opportunité de dialogue, de rencontre et d’échange entre les personnes, et donnent accès à l’information et à la connaissance. En outre, l’environnement numérique est un contexte de participation sociopolitique et de citoyenneté active et il peut faciliter la circulation d’une information indépendante capable de protéger efficacement les personnes les plus vulnérables en révélant au grand jour les violations de leurs droits. Dans de nombreux pays, internet et les réseaux sociaux représentent désormais un lieu incontournable pour atteindre les jeunes et les faire participer, notamment aux initiatives et aux activités pastorales».[40]

88. Mais pour comprendre ce phénomène dans son intégralité, il faut reconnaître que, comme toute réalité humaine, il comporte des limites et des carences. Il n’est pas sain de confondre la communication avec le contact purement virtuel. De fait, «le monde numérique est aussi un espace de solitude, de manipulation, d’exploitation et de violence, jusqu’au cas extrême du dark web. Les médias numériques peuvent exposer au risque de dépendance, d’isolement et de perte progressive de contact avec la réalité concrète, entravant ainsi le développement d’authentiques relations interpersonnelles. De nouvelles formes de violence se diffusent à travers les social media, comme le cyber bizutage ; le web est aussi un canal de diffusion de la pornographie et d’exploitation des personnes à des fins sexuelles ou par le biais des jeux de hasard».[41]

89. On ne devrait pas oublier que «de gigantesques intérêts économiques opèrent dans le monde numérique. Ils sont capables de mettre en place des formes de contrôle aussi subtiles qu’envahissantes, créant des mécanismes de manipulation des consciences et des processus démocratiques. Le fonctionnement de nombreuses plates-formes finit toujours par favoriser la rencontre entre les personnes qui pensent d’une même façon, empêchant de faire se confronter les différences. Ces circuits fermés facilitent la diffusion de fausses informations et de fausses nouvelles, fomentant les préjugés et la haine. La prolifération des fake news est l’expression d’une culture qui a perdu le sens de la vérité et qui soumet les faits à ses intérêts particuliers. La réputation des personnes est mise en danger par des procès sommaires online. Le phénomène concerne aussi l’Eglise et ses pasteurs».[42]

90. Dans un document qu’ont préparé trois cents jeunes du monde entier avant le Synode, ceux-ci ont indiqué que «les relations online peuvent devenir inhumaines. Les espaces numériques nous rendent aveugles à la vulnérabilité des autres et empêchent la réflexion personnelle. Des problèmes comme la pornographie déforment la perception que le jeune a de la sexualité humaine. La technologie utilisée de cette manière crée une réalité parallèle illusoire qui ignore la dignité humaine ».[43] L’immersion dans le monde virtuel a favorisé une sorte de “migration numérique”, c’est-à-dire un éloignement de la famille ainsi que des valeurs culturelles et religieuses, qui conduit beaucoup de personnes dans un monde de solitude et d’auto-invention, à tel point qu’elles font l’expérience d’un déracinement même si elles demeurent physiquement au même endroit. La vie nouvelle et débordante des jeunes, qui les pousse à chercher et à affirmer leur personnalité, est confrontée aujourd’hui à un nouveau défi: interagir avec un monde réel et virtuel dans lequel ils pénètrent seuls comme dans un continent global inconnu. Les jeunes d’aujourd’hui sont les premiers à faire cette synthèse entre ce qui est personnel, ce qui est propre à chaque culture et ce qui est global. C’est pourquoi il faut qu’ils parviennent à passer du contact virtuel à une bonne et saine communication.

Les migrants comme paradigme de notre temps

91. Comment ne pas se rappeler ces nombreux jeunes touchés par les migrations? Les phénomènes migratoires ne représentent pas «une urgence transitoire. Les migrations peuvent advenir à l’intérieur même d’un pays ou bien entre des pays différents. La préoccupation de l’Eglise concerne en particulier ceux qui fuient la guerre, la violence, la persécution politique ou religieuse, les désastres naturels dus aux changements climatiques et à la pauvreté extrême : beaucoup d’entre eux sont jeunes. En général, ils sont en quête d’opportunités pour eux et pour leur famille. Ils rêvent d’un avenir meilleur et désirent créer les conditions de sa réalisation».[44] Les migrants «nous rappellent la condition primitive de la foi, celle d’“étrangers et voyageurs sur la terre” (He11, 13)».[45]

92. D’autres migrants «sont attirés par la culture occidentale, nourrissant parfois des attentes irréalistes qui les exposent à de lourdes déceptions. Des trafiquants sans scrupules, souvent liés aux cartels de la drogue et des armes, exploitent la faiblesse des migrants qui, au long de leur parcours, se heurtent trop souvent à la violence, à la traite des êtres humains, aux abus psychologiques et même physiques, et à des souffrances indicibles. Il faut signaler la vulnérabilité particulière des migrants non accompagnés et la situation de ceux qui sont contraints de passer de nombreuses années dans des camps de réfugiés ou qui restent longtemps bloqués dans les pays de transit, sans pouvoir poursuivre le cours de leurs études, ni exprimer leurs talents. Dans certains pays d’arrivée, les phénomènes migratoires suscitent des alarmes et des peurs, souvent fomentées et exploitées à des fins politiques. Une mentalité xénophobe, de fermeture et de repli sur soi se diffuse alors. Il faut réagir fermement à cela».[46]

93. «Les jeunes qui migrent vivent une séparation avec leur environnement d’origine et connaissent souvent un déracinement culturel et religieux. La fracture concerne aussi les communautés locales, qui perdent leurs éléments les plus vigoureux et entreprenants, et les familles, en particulier quand un parent migre, ou les deux, laissant leurs enfants dans leur pays d’origine. L’Eglise a un rôle important à jouer comme référence pour les jeunes de ces familles brisées. Mais les histoires des migrants sont aussi des histoires de rencontre entre personnes et cultures : pour les communautés et les sociétés d’accueil, ils représentent une opportunité d’enrichissement et de développement humain intégral de tous. Les initiatives d’accueil qui se rattachent à l’Eglise ont un rôle important de ce point de vue et peuvent revitaliser les communautés capables de les mettre en œuvre».[47]

94. «Grâce à la provenance variée des Pères, le Synode a vu confluer de nombreuses perspectives en ce qui concerne le thème des migrants, en particulier entre les pays de départ et les pays d’arrivée. En outre, on a entendu résonner le cri d’alarme des Eglises dont les membres sont contraints de fuir la guerre et la persécution et qui voient ces migrations forcées comme une menace pour leur existence même. Le fait d’inclure en son sein toutes ces différentes perspectives met précisément l’Eglise en condition d’exercer un rôle prophétique vis-à-vis de la société en matière de migrations». [48] Je demande en particulier aux jeunes de ne pas se laisser enrôler dans les réseaux de ceux qui veulent les opposer à d’autres jeunes qui arrivent dans leurs pays, en les présentant comme des êtres dangereux et comme s’ils n’étaient pas dotés de la même dignité inaliénable propre à chaque être humain.

Mettre fin à tout genre d’abus

95. Ces derniers temps, il a été demandé avec force que nous écoutions le cri des victimes des divers genres d’abus qu’ont commis certains évêques, prêtres, religieux et laïcs. Ces péchés provoquent chez leurs victimes «des souffrances qui peuvent durer toute la vie et auxquelles aucun repentir ne peut porter remède. Ce phénomène est très répandu dans la société, et il touche aussi l’Eglise et représente un sérieux obstacle à sa mission».[49]

96. Certes, le «fléau des abus sexuels sur mineurs est malheureusement un phénomène historiquement répandu dans toutes les cultures et toutes les sociétés», surtout au sein des familles mêmes et dans diverses institutions, dont l’ampleur a été révélée surtout «grâce au changement de sensibilité de l’opinion publique». Mais «l’universalité de ce fléau, alors que se confirme son ampleur dans nos sociétés, n’atténue pas sa monstruosité à l’intérieur de l’Eglise» et «dans la colère légitime des personnes, l’Eglise voit un reflet de la colère de Dieu, trahi et frappé».[50]

97. «Le Synode réaffirme le ferme engagement en faveur de l’adoption de mesures rigoureuses de prévention pour empêcher que cela ne se reproduise, à partir de la sélection et de la formation de ceux auxquels seront confiés des tâches de responsabilité et d’éducation».[51] En même temps, il ne faut pas négliger la décision d’appliquer les « mesures et sanctions si nécessaires».[52] Et tout cela avec la grâce du Christ. Il n’y a pas de retour en arrière possible.

98. «Il existe différents types d’abus : abus de pouvoir, abus économiques, abus de conscience, abus sexuels. Il est évident qu’il faut éradiquer les formes d’exercice de l’autorité sur lesquelles ils se greffent et lutter contre le manque de responsabilité et de transparence avec lequel de nombreux cas ont été gérés. Le désir de domination, le manque de dialogue et de transparence, les formes de double vie, le vide spirituel, ainsi que les fragilités psychologiques constituent le terrain sur lequel prospère la corruption».[53] Le cléricalisme est une tentation permanente des prêtres, qui interprètent «le ministère reçu comme un pouvoir à exercer plutôt que comme un service gratuit et généreux à offrir. Et cela conduit à croire appartenir à un groupe qui possède toutes les réponses et qui n’a plus besoin d’écouter et d’apprendre quoique ce soit, ou fait semblant d’écouter».[54] Sans aucun doute, un esprit clérical expose les personnes consacrées à perdre le respect de la valeur sacrée et inaliénable de chaque personne et de sa liberté.

99. Avec les Pères synodaux, je voudrais exprimer avec affection et reconnaissance ma «gratitude envers ceux qui ont le courage de dénoncer le mal subi : ils aident l’Eglise à prendre conscience de ce qui s’est passé et de la nécessité de réagir fermement».[55] Mais méritent également une reconnaissance spéciale « les efforts sincères d’innombrables laïques et laïcs, prêtres, personnes consacrées et évêques qui, chaque jour, se dépensent avec honnêteté et dévouement au service des jeunes. Leur œuvre est une forêt qui grandit sans faire de bruit. Beaucoup de jeunes présents au Synode ont également manifesté leur gratitude pour ceux qui les ont accompagnés et ils ont rappelé le grand besoin de figures de référence».[56]

100. Grâce à Dieu, les prêtres qui commettent ces horribles crimes ne constituent pas la majorité qui exerce un ministère fidèle et généreux. Je demande aux jeunes de se laisser stimuler par cette majorité. En tout cas, quand vous voyez un prêtre en danger, parce qu’il a perdu la joie de son ministère, parce qu’il cherche des compensations affectives ou qu’il est en train de perdre le cap, ayez le courage de lui rappeler son engagement envers Dieu et avec son peuple, annoncez-lui, vous-mêmes, l’Evangile, et encouragez-le à rester sur le bon chemin. Ainsi, vous offrirez une aide inestimable pour une chose qui est fondamentale: la prévention qui permet d’éviter que ces atrocités se répètent. Ce nuage noir devient aussi un défi pour les jeunes qui aiment Jésus-Christ et son Eglise, car leur apport peut être important face à cette blessure s’ils mettent en jeu leur capacité de renouveler, de revendiquer, d’exiger cohérence et témoignage, de rêver de nouveau et de réinventer.

101. Ce n’est pas le seul péché des membres de l’Eglise, dont l’histoire connaît les ombres. Nos péchés sont à la vue de tous; ils se reflètent sans pitié dans les rides du visage millénaire de notre Mère et Maîtresse. En effet, elle marche depuis deux mille ans, en partageant «les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes»[57]. Et elle marche telle qu’elle est, sans recourir à des chirurgies esthétiques. Elle ne craint pas de montrer les péchés de ses membres, que certains d’entre eux tentent parfois de dissimuler, à la lumière brûlante de la Parole de l’Evangile qui lave et purifie. Elle ne se lasse pas non plus de réciter chaque jour, honteuse: «Pitié pour moi, Dieu, en ta bonté, en ta grande tendresse […]. Ma faute est devant moi sans relâche» (Ps 51, 3.5). Mais souvenons-nous qu’on n’abandonne pas une Mère lorsqu’elle est blessée, mais on l’accompagne pour qu’elle trouve en elle toute sa force et sa capacité de toujours recommencer.

102. Au milieu de ce drame qui, à juste titre, nous blesse l’âme, «le Seigneur Jésus, qui n’abandonne jamais son Eglise, lui offre la force et les instruments pour un nouveau chemin».[58] Ainsi, ce moment difficile, «avec l’aide précieuse des jeunes, peut véritablement être l’occasion d’une réforme de portée historique»,[59] pour déboucher sur une nouvelle Pentecôte et inaugurer une étape de purification et de changement qui confère à l’Eglise une nouvelle jeunesse. Mais les jeunes pourront aider beaucoup plus s’ils se sentent de tout cœur membres du «saint et patient peuple fidèle de Dieu, soutenu et vivifié par l’Esprit Saint», car «ce sera précisément ce saint peuple de Dieu qui nous libérera du fléau du cléricalisme, terrain fertile de toutes ces abominations».[60]

Il y a une issue

103. Dans ce chapitre, je me suis arrêté pour regarder la réalité des jeunes dans le monde actuel. Certains autres aspects apparaîtront dans les chapitres suivants. Comme je l’ai déjà dit, je ne prétends pas être exhaustif par cette analyse. J’exhorte les communautés à examiner, avec respect et sérieux, leur réalité la plus proche concernant la jeunesse, afin de pouvoir discerner les voies pastorales les plus adéquates. Cependant, je ne veux pas terminer ce chapitre sans m’adresser à chacun de vous.

104. Je te rappelle la bonne nouvelle que le matin de la Résurrection nous a offerte : à savoir qu’il y a une issue à toutes les situations difficiles ou douloureuses que nous avons mentionnées. Par exemple, il est vrai que le monde numérique peut t’exposer au risque du repli sur soi, de l’isolement ou du plaisir vide. Mais n’oublie pas qu’il y a des jeunes qui sont aussi créatifs, et parfois géniaux, dans cet environnement. C’est ce que faisait le jeune Vénérable Carlo Acutis.

105. Il savait très bien que ces mécanismes de la communication, de la publicité et des réseaux sociaux peuvent être utilisés pour faire de nous des êtres endormis, dépendants de la consommation et des nouveautés que nous pouvons acquérir, obsédés du temps libre et prisonniers de la négativité. Cependant, il a été capable d’utiliser les nouvelles techniques de communication pour transmettre l’Evangile, pour communiquer valeurs et beauté.

106. Il n’est pas tombé dans le piège. Il voyait que beaucoup de jeunes, même s’ils semblent différents, finissent en réalité par se ressembler, en courant derrière ce que les puissants leur imposent à travers les mécanismes de consommation et d’abrutissement. C’est ainsi qu’ils ne laissent pas jaillir les dons que le Seigneur leur a faits ; ils n’offrent pas à ce monde ces talents si personnels et si uniques que le Seigneur a semés en chacun. Ainsi, disait Carlo, il arrive que “tous les hommes naissent comme des originaux, mais beaucoup meurent comme des photocopies”. Ne permets pas que cela t’arrive!

107. Ne permets pas qu’ils te volent l’espérance et la joie, qu’ils te rendent toxicodépendant pour t’utiliser comme esclave de leurs intérêts. Ose être davantage, car ta personne est plus importante que quoi que ce soit. Il ne te sert à rien d’avoir ou de paraître. Tu peux arriver à être ce que Dieu, ton Créateur, sait que tu es, si tu reconnais que tu es appelé à beaucoup. Invoque l’Esprit Saint et marche avec confiance vers le grand but : la sainteté. Ainsi, tu ne seras pas une photocopie. Tu seras pleinement toi-même.

108. Pour cela, tu as besoin de savoir une chose fondamentale: la jeunesse, ce n’est pas seulement la recherche de plaisirs passagers et de succès superficiels. Pour que la jeunesse atteigne sa finalité dans le parcours de ta vie, elle doit être un temps de don généreux, d’offrande sincère, de sacrifice qui coûtent mais qui nous rendent féconds. C’est comme disait le poète:

Si pour retrouver ce que j’ai retrouvé
j’ai d’abord dû perdre ce que j’ai perdu,
si pour obtenir ce que j’ai obtenu
j’ai dû supporter ce que j’ai supporté,

Si pour être à présent tombé amoureux
j’ai dû être blessé,
j’estime qu’il est bon d’avoir souffert ce que j’ai souffert
j’estime qu’il est bon d’avoir pleuré ce que j’ai pleuré.

Car après tout je me suis rendu compte
qu’on ne savoure bien ce qui est appréciable
qu’après en avoir souffert.

Car après tout j’ai compris
que ce que l’arbre a de fleuri
ne vit que de ce qu’il a d’enseveli 
.[61]

109. Si tu es jeune en âge, mais si tu te sens faible, fatigué ou désabusé, demande à Jésus de te renouveler. Avec lui, l’espérance ne manque pas. Tu peux faire de même si tu te sens submergé par les vices, les mauvaises habitudes, l’égoïsme ou le confort malsain. Jésus, plein de vie, veut t’aider pour qu’être jeune en vaille la peine. Ainsi tu ne priveras pas le monde de cette contribution que toi seul peux lui apporter, en étant unique et hors pair comme tu es.

110. Cependant, je voudrais te rappeler également qu’«il est très difficile de lutter contre notre propre concupiscence ainsi que contre les embûches et les tentations du démon et du monde égoïste, si nous sommes trop isolés. Le bombardement qui nous séduit est tel que, si nous sommes trop seuls, nous perdons facilement le sens de la réalité, la clairvoyance intérieure, et nous succombons».[62] Cela vaut en particulier pour les jeunes, parce que, unis, vous avez une force admirable. Quand vous vous enthousiasmez pour une vie communautaire, vous êtes capables de grands sacrifices pour autrui et pour la communauté. Par contre, l’isolement vous affaiblit et vous expose aux pires maux de notre temps.

CHAPITRE 4

La grande annonce pour tous les jeunes

111. Au-delà de toute situation particulière, je souhaite maintenant annoncer à tous les jeunes le plus important, ce qui est primordial, ce qu’il ne faut jamais taire. Une annonce qui comprend trois grandes vérités que nous avons tous besoin d’entendre sans cesse, encore et encore.

Un Dieu qui est amour

112. Je veux dire d’abord à chacun la première vérité: “Dieu t’aime”. Si tu l’as déjà entendu, peu importe. Je veux te le rappeler: Dieu t’aime. N’en doute jamais, quoiqu’il arrive dans ta vie. Tu es aimé infiniment, en toutes circonstances.

113. L’expérience de la paternité que tu as eue n’est peut-être pas la meilleure, ton père de la terre a peut-être été loin et absent ou, au contraire, dominateur et captatif. Ou, simplement, il n’a pas été le père dont tu avais besoin. Je ne sais pas. Mais ce que je peux te dire avec certitude, c’est que tu peux te jeter avec confiance dans les bras de ton Père divin, de ce Dieu qui t’a donné la vie et qui te la donne à tout moment. Il te soutiendra fermement et tu sentiras en même temps qu’il respecte jusqu’au bout ta liberté.

114. Nous trouvons dans sa Parole de nombreuses expressions de son amour. C’est comme s’il avait cherché différentes manières de le manifester pour voir s’il pouvait atteindre ton cœur avec l’une ou l’autre de ces paroles.

Par exemple, il se présente parfois comme ces pères affectueux qui jouent avec leurs enfants: «Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour ; j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue » (Os 11, 4).

Il se présente parfois plein de l’amour de ces mères qui aiment sincèrement leurs enfants, d’un amour attachant qui est incapable d’oublier ou d’abandonner: «Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas » (Is 49, 15).

Il se présente même comme un amoureux qui en arrive à se faire tatouer la personne aimée dans la paume de ses mains afin de pouvoir avoir toujours son visage à proximité: «Je t’ai gravée sur les paumes de mes mains » (Is 49, 16).

D’autres fois, il montre sa force et la vigueur de son amour qui ne se laisse jamais vaincre: «Les montagnes peuvent s’écarter et les collines chanceler, mon amour ne s’écartera pas de toi, mon alliance de paix ne chancellera pas » (Is 54, 10).

Ou bien il nous dit que nous avons été désirés depuis toujours, de sorte que nous n’apparaissons pas dans ce monde par hasard. Nous étions un projet de son amouravant que nous existions : «D’un amour éternel je t’ai aimée, aussi t’ai-je maintenu ma faveur » (Jr 31, 3).

Ou bien il nous fait remarquer qu’il sait voir notre beauté, celle que personne ne peut reconnaître: «Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Is 43, 4).

Ou bien il nous fait découvrir que son amour n’est pas triste, mais une pure joie qui se renouvelle quand nous nous laissons aimer par lui: «Le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi, héros sauveur! Il exultera pour toi de joie, il te renouvellera par son amour ; il dansera pour toi avec des cris de joie » (So 3, 17).

115. Tu as vraiment de la valeur pour lui, tu n’es pas insignifiant, tu lui importes, parce que tu es une œuvre de ses mains. Il te prête donc attention et se souvient de toi avec affection. Tu dois avoir confiance dans le «souvenir de Dieu: sa mémoire n’est pas un “disque dur” qui enregistre et archive toutes nos données, sa mémoire est un cœur tendre de compassion, qui se plaît à effacer définitivement toutes nos traces de mal».[63] Il ne veut pas tenir le compte de tes erreurs et, en toute situation, il t’aidera à tirer quelque chose, même de tes chutes. Parce qu’il t’aime. Essaye de rester un moment en silence en te laissant aimer par lui. Essaye de faire taire toutes les voix et les cris intérieurs, et reste un moment dans les bras de son amour.

116. C’est un amour «qui n’écrase pas, c’est un amour qui ne marginalise pas, qui ne réduit pas au silence, un amour qui n’humilie pas, ni n’asservit. C’est l’amour du Seigneur, un amour de tous les jours, discret et respectueux, amour de liberté et pour la liberté, amour qui guérit et qui relève. C’est l’amour du Seigneur qui apprend plus à redresser qu’à faire chuter, à réconcilier qu’à interdire, à donner de nouvelles chances qu’à condamner, à regarder l’avenir plus que le passé ».[64]

117. Quand il te demande quelque chose ou quand, simplement, il permet ces défis que la vie te présente, il attend que tu lui accordes une place pour pouvoir t’élever, pour te faire progresser, pour te faire mûrir. Cela ne le dérange pas que tu lui exprimes ton questionnement. Ce qui l’inquiète, c’est que tu ne lui parles pas, que tu n’ouvres pas sincèrement le dialogue avec lui. La Bible dit que Jacob a lutté contre Dieu (cf. Gn 32, 25-31), et cela ne l’a pas détourné du chemin du Seigneur. En réalité, il nous exhorte lui-même : «Allons! Discutons! » (Is 1, 18). Son amour est si réel, si vrai, si concret qu’il nous offre une relation faite de dialogue sincère et fécond. Finalement, cherche l’embrassade de ton Père du ciel dans le visage aimant de ses courageux témoins sur la terre.

Le Christ te sauve

118. La deuxième vérité est que le Christ, par amour, s’est livré jusqu’au bout pour te sauver. Ses bras sur la croix sont le signe le plus beau d’un ami qui est capable d’aller jusqu’à l’extrême: «Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin» (Jn 13, 1).

Saint Paul disait qu’il vivait dans la confiance en cet amour qui s’est livré à lui entièrement : «Je vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20).

119. Ce Christ, qui nous a sauvés de nos péchés sur la croix, continue de nous sauver et de nous racheter aujourd’hui, avec le même pouvoir de son don total. Regarde le Christ, accroche-toi à lui, laisse-toi sauver, parce que «ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement ».[65] Car si tu pèches et t’éloignes, il te relève avec le pouvoir de sa croix. N’oublie jamais qu’«il pardonne soixante-dix fois sept fois. Il revient nous charger sur ses épaules une fois après l’autre. Personne ne pourra nous enlever la dignité que nous confère cet amour infini et inébranlable. Il nous permet de relever la tête et de recommencer, avec une tendresse qui ne nous déçoit jamais et qui peut toujours nous rendre la joie ».[66]

120. «Nous sommes sauvés par Jésus: parce qu’il nous aime et ne peut pas s’en passer. Nous pouvons lui faire n’importe quoi, lui nous aime et nous sauve. Parce que seul celui qu’on aime peut être sauvé. Seul celui qu’on embrasse peut être transformé. L’amour du Seigneur est plus grand que toutes nos contradictions, que toutes nos fragilités et que toutes nos petitesses. Mais c’est précisément à travers nos contradictions, nos fragilités et nos petitesses qu’il veut écrire cette histoire d’amour. Il a embrassé le fils prodigue, il a embrassé Pierre après son reniement, et il nous embrasse toujours, toujours, toujours après nos chutes, en nous aidant à nous relever et nous remettre sur pieds. Parce que la véritable chute, – attention à cela – la vraie chute, celle qui est capable de ruiner notre vie, c’est de rester à terre et ne pas se laisser aider».[67]

121. Son pardon et son salut ne sont pas une chose que nous avons achetée, ou que nous devons acquérir par nos œuvres et par nos efforts. Il nous pardonne et nous libère gratuitement. Le don de lui-même sur la croix est une chose si grande que nous ne pouvons ni ne devons payer, nous devons seulement le recevoir avec une immense gratitude et avec la joie d’être tant aimés, avant que nous puissions l’imaginer: «Il nous a aimés [le premier]» (1 Jn 4, 19).

122. Jeunes aimés par le Seigneur, vous valez tellement que vous avez été rachetés par le sang précieux du Christ! Jeunes bien aimés, «vous n’avez pas de prix! Vous n’êtes pas une marchandise aux enchères! S’il vous plaît, ne vous laissez pas acheter, ne vous laissez pas séduire, ne vous laissez pas asservir par les colonisations idéologiques qui nous mettent des idées dans la tête et, à la fin, nous font devenir esclaves, dépendants, des ratés dans la vie. Vous n’avez pas de prix : vous devez toujours vous le répéter : je ne suis pas aux enchères, je n’ai pas de prix. Je suis libre, je suis libre! Eprenez-vous de cette liberté, qui est celle que Jésus offre ».[68]

123. Regarde les bras ouverts du Christ crucifié, laisse-toi sauver encore et encore. Et quand tu t’approches pour confesser tes péchés, crois fermement en sa miséricorde qui te libère de la faute. Contemple son sang répandu avec tant d’amour et laisse-toi purifier par lui. Tu pourras ainsi renaître de nouveau.

Il vit!

124. Mais il y a une troisième vérité qui est inséparable de la précédente: il vit! Il faut le rappeler souvent, parce que nous courons le risque de prendre Jésus-Christ seulement comme un bon exemple du passé, comme un souvenir, comme quelqu’un qui nous a sauvés il y a deux mille ans. Cela ne nous servirait à rien, cela nous laisserait identiques, cela ne nous libèrerait pas. Celui qui nous remplit de sa grâce, qui nous libère, qui nous transforme, qui nous guérit et nous console est quelqu’un qui vit. C’est le Christ ressuscité, plein de vitalité surnaturelle, revêtu d’infinie lumière. C’est pourquoi saint Paul disait: «Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est votre foi» (1Co 15, 17).

125. S’il vit, alors il pourra être présent dans ta vie, à chaque moment, pour la remplir de lumière. Il n’y aura ainsi plus jamais de solitude ni d’abandon. Même si tous s’en vont, lui sera là, comme il l’a promis: «Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Il remplit tout de sa présence invisible, où que tu ailles il t’attendra. Car il n’est pas seulement venu, mais il vient et continuera à venir chaque jour pour t’inviter à marcher vers un horizon toujours nouveau.

126. Contemple Jésus heureux, débordant de joie. Réjouis-toi avec ton Ami qui a triomphé. Ils ont tué le saint, le juste, l’innocent, mais il a vaincu. Le mal n’a pas le dernier mot. Dans ta vie, le mal non plus n’aura pas le dernier mot, parce que l’Ami qui t’aime veut triompher en toi. Ton sauveur vit.

127. S’il vit, c’est une garantie que le bien peut se faire un chemin dans notre vie, et que nos fatigues serviront à quelque chose. Nous pouvons cesser de nous plaindre, et regarder en avant parce que, avec lui, on le peut toujours. C’est la sécurité que nous avons. Jésus est l’éternel vivant. Accrochés à lui nous vivrons et traverserons toutes les formes de mort et de violence qui nous guettent en chemin.

128. Toute autre remède sera insuffisant et passager. Il servira peut-être à quelque chose un certain temps, mais de nouveau nous nous retrouverons sans défense, abandonnés, exposés aux intempéries. Avec lui, en revanche, le cœur est ancré dans une assurance fondamentale, qui demeure au-delà de tout. Saint Paul dit qu’il désire être uni au Christ pour «le connaître, lui, avec la puissance de sa résurrection » (Ph 3, 10). C’est le pouvoir qui se manifeste sans cesse aussi dans ton existence, parce qu’il est venu pour te donner la vie, et que tu l’aies «surabondante » (Jn 10, 10).

129. Si tu parviens à apprécier, avec le cœur, la beauté de cette nouvelle, et que tu te laisses rencontrer par le Seigneur, si tu te laisses aimer et sauver par lui, si tu entres en amitié avec lui et commences à parler avec le Christ vivant des choses concrètes de ta vie, tu feras la grande expérience, l’expérience fondamentale qui soutiendra ta vie chrétienne. C’est aussi l’expérience que tu pourras communiquer aux autres jeunes. Parce qu’«à l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive ».[69]

L’Esprit donne la vie

130. Dans ces trois vérités – Dieu t’aime, le Christ est ton sauveur, il vit – apparaît Dieu le Père et apparaît Jésus. Où se trouvent le Père et Jésus-Christ se trouve aussi l’Esprit Saint. C’est lui qui prépare et ouvre les cœurs à recevoir cette nouvelle, c’est lui qui maintient vivante cette expérience de salut, c’est lui qui t’aidera à grandir dans cette joie si tu le laisses agir. L’Esprit Saint remplit le cœur du Christ ressuscité et à partir de là, comme une source, il se répand dans ta vie. Et quand tu le reçois, l’Esprit Saint te fait entrer toujours plus avant dans le cœur du Christ, afin de te remplir toujours davantage de son amour, de sa lumière et de sa force.

131. Invoque chaque jour l’Esprit Saint, pour qu’il renouvelle constamment en toi l’expérience de la grande nouvelle. Pourquoi ne pas le faire? Tu ne perds rien et il peut changer ta vie, il peut l’éclairer et lui donner une meilleure direction. Il ne te mutile pas, il ne t’enlève rien, mais il t’aide à trouver ce dont tu as besoin de la meilleure façon. Tu as besoin d’amour? Tu ne le trouveras pas dans la débauche, en utilisant les autres, en possédant les autres ou en les dominant. Tu le trouveras d’une manière qui te rendra véritablement heureux. Tu cherches la force ? Tu ne la vivras pas en accumulant les objets, en gaspillant de l’argent, en courant désespéré derrière les choses de ce monde. Tu y parviendras sous une forme beaucoup plus belle et satisfaisante si tu te laisses stimuler par l’Esprit Saint.

132. Tu cherches la passion? Comme le dit ce beau poème: tombe amoureux ! (ou bien, permets-toi de tomber amoureux!) car «il n’y a rien de plus important que de trouver Dieu. C’est-à-dire, tombe amoureux de lui de manière définitive et absolue. Ce dont tu tombes amoureux prend ton imagination, et finit par laisser sa trace partout. C’est cela qui te décidera à sortir du lit le matin, qui décidera de ce que tu fais de tes soirées, de ce à quoi tu emploies tes weekends, de ce que tu lis, de ce que tu sais, de ce qui brise ton cœur et de ce qui te submerge de joie et de gratitude. Tombe amoureux! Demeure dans l’amour! Tout sera différent».[70] Cet amour de Dieu qui prend avec passion toute la vie est possible grâce à l’Esprit Saint, parce que «l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm5, 5).

133. Il est la source de la meilleure jeunesse. Parce que celui qui se confie au Seigneur «ressemble à un arbre planté au bord des eaux, qui tend ses racines vers le courant il ne redoute rien quand arrive la chaleur, son feuillage reste vert » (Jr 17, 8). Alors que «les adolescents se fatiguent et s’épuisent » (Is 40, 30), ceux qui mettent leur espérance dans Seigneur «renouvellent leur force, ils déploient leurs ailes comme des aigles, ils courent sans s’épuiser, ils marchent sans se fatiguer » (Is 40, 31).

CHAPITRE 5

Chemins de jeunesse

134. Comment vit-on sa jeunesse lorsqu’on se laisse éclairer par la grande nouvelle de l’Evangile? Il est important de se poser cette question parce que la jeunesse est plus qu’une fierté, elle est un don de Dieu: «Etre jeune est une grâce, une chance ».[71] C’est un don que nous pouvons gaspiller inutilement, ou bien que nous pouvons recevoir avec reconnaissance et vivre en plénitude.

135. Dieu est l’auteur de la jeunesse, et il œuvre en chaque jeune. La jeunesse est un temps béni pour le jeune, et une bénédiction pour l’Eglise et pour le monde. Elle est une joie, un chant d’espérance et une béatitude. Apprécier la jeunesse implique de voir ce temps de la vie comme un moment précieux, et non comme un temps qui passe où les personnes jeunes se sentent poussées vers l’âge adulte.

Un temps de rêves et de choix