Le pape déplore une certaine gestion de la pandémie

 « Pour sortir meilleurs d’une crise, le principe de subsidiarité doit être appliqué, en respectant l’autonomie et la capacité d’initiative de tous, en particulier des plus petits ».

La subsidiarité est un « principe social qui nous rend plus unis » et dont la mise en œuvre « donne de l’espérance ».

Poursuivant ses catéchèses sur le thème « Guérir le monde », le pape François a invité à écouter et à mettre en œuvre « la sagesse du peuple ». Il a saisi l’occasion pour dénoncer la façon de gérer la pandémie : « on écoute davantage les grandes entreprises pharmaceutiques que les professionnels de la santé, engagés en première ligne dans les hôpitaux ou dans les camps de réfugiés », a-t-il déploré. Il faut « travailler ensemble », « à tous les niveaux de la société », a insisté le pape, « sinon nous n’en sortirons pas ».

Le pape a souligné que la solidarité a « besoin de la subsidiarité » : « il n’y a pas de vraie solidarité sans participation sociale, sans la contribution des corps intermédiaires », a-t-il expliqué, car cette participation « aide à prévenir et à corriger certains aspects négatifs de la mondialisation et de l’action des États ». « N’essayons pas de reconstruire le passé, en particulier celui qui était injuste et déjà malade », a conclu le pape. « Construisons un avenir où la dimension locale et la dimension mondiale s’enrichissent mutuellement ».

 

Chers frères et sœurs,

Le temps n’a pas l’air très beau, mais je vous dis quand même ‘bonjour’!

Pour sortir meilleurs d’une crise comme celle-ci, qui est une crise sanitaire et en même temps une crise sociale, politique et économique, chacun de nous est appelé à assumer sa part de responsabilité, c’est-à-dire à partager les responsabilités. Nous devons répondre non seulement en tant que personnes individuelles, mais également en fonction de notre groupe d’appartenance, du rôle que nous avons dans la société, de nos principes et, si nous sommes croyants, de notre foi en Dieu.

Souvent, cependant, de nombreuses personnes ne peuvent pas participer à la reconstruction du bien commun parce qu’elles sont marginalisées, elles sont exclues ou ignorées ; certains groupes sociaux ne réussissent pas à y contribuer parce qu’ils sont écrasés économiquement ou politiquement. Dans certaines sociétés, nombre de personnes ne sont pas libres d’exprimer leur foi et leurs valeurs, leurs idées : si elles les expriment, elles vont en prison. Ailleurs, en particulier dans le monde occidental, beaucoup de gens auto-censurent leurs convictions éthiques ou religieuses. Mais on ne peut pas sortir de la crise comme cela, ou en tout cas on ne peut pas en sortir meilleurs. Nous en sortirons pires.

Afin que nous puissions tous participer au soin et à la régénération de nos peuples, il est juste que chacun ait les ressources adaptées pour le faire (cf. Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise [CDSC], n. 186). Après la grande dépression économique de 1929, le Pape Pie XI expliqua combien le principe de subsidiarité était important pour une vraie reconstruction (cf. enc. Quadragesimo anno, n. 79-80). Ce principe a un double dynamisme : du haut vers le bas et du bas vers le haut. Peut-être ne comprenons-nous pas ce que cela signifie, mais c’est un principe social qui nous rend plus unis.

D’un côté, et en particulier dans les périodes de changement, quand les personnes individuelles, les familles, les petites associations ou les communautés locales ne sont pas en mesure d’atteindre les objectifs premiers, il est alors juste qu’interviennent les niveaux plus élevés du corps social, comme l’État, pour fournir les ressources nécessaires afin d’aller de l’avant. Par exemple, à cause du confinement pour le coronavirus, de nombreuses personnes, familles et activités économiques se sont trouvées et se trouvent encore en grande difficulté, c’est pourquoi les institutions publiques cherchent à apporter leur aide à travers des interventions sociales, économiques, sanitaires, appropriées : c’est leur fonction, ce qu’elles doivent faire.

Mais d’un autre côté, les dirigeants de la société doivent respecter et promouvoir les niveaux intermédiaires ou mineurs. En effet, la contribution des individus, des familles, des associations, des entreprises, de tous les corps intermédiaires et également des Églises est déterminante. Avec leurs ressources culturelles, religieuses, économiques ou de participation civique, ils revitalisent et renforcent le corps social (cf.  CDSC, n. 185). C’est-à-dire qu’il y a une collaboration du haut vers le bas, de l’État central vers le peuple et du bas vers le haut : des formations du peuple vers le haut. Et c’est précisément cela, l’exercice du principe de subsidiarité.

Chacun doit avoir la possibilité d’assumer sa propre responsabilité dans les processus de guérison de la société dont il fait partie. Quand on démarre un projet qui concerne directement ou indirectement des groupes sociaux déterminés, ceux-ci ne peuvent pas être laissés en-dehors de la participation. Par exemple : « De quoi t’occupes-tu ? – Je vais travailler pour les pauvres – C’est bien, et que fais-tu ? – J’enseigne aux pauvres, je dis aux pauvres ce qu’ils doivent faire – Non, cela ne va pas, le premier pas est de laisser les pauvres te dire comment ils vivent, de quoi ils ont besoin : il faut laisser parler tout le monde ! » Et ainsi le principe de subsidiarité fonctionne. Nous ne pouvons pas laisser ces gens en dehors de la participation ; leur sagesse, la sagesse des groupes les plus humbles ne peut pas être mise de côté (cf. exhort. ap. post-syn. Querida Amazonia [QA], n. 32 ; enc. Laudato si’, n. 63).

Malheureusement, cette injustice a souvent lieu là où se concentrent les grands intérêts économiques ou géopolitiques, comme par exemple certaines activités d’extraction dans diverses parties de la planète (cf. QA, n. 9.14). La voix des peuples autochtones, leurs cultures et leurs visions du monde ne sont pas prises en considération. Aujourd’hui, ce manque de respect du principe de subsidiarité s’est diffusé comme un virus. Pensons aux grandes mesures d’aides financières mises en œuvre par les États. On écoute davantage les grandes compagnies financières que les gens ou ceux qui animent l’économie réelle. On écoute davantage les sociétés multinationales que les mouvements sociaux. Pour le dire avec le langage des personnes communes : on écoute davantage les puissants que les faibles et ce n’est pas le chemin, ce n’est pas le chemin humain, ce n’est pas le chemin que nous a enseigné Jésus, ce n’est pas mettre en œuvre le principe de subsidiarité. Ainsi, nous ne permettons pas aux personnes d’être les « protagonistes de leur propre relèvement ». (Message pour la 106e journée mondiale du migrant et du réfugié 202013 mai 2020).

Dans l’inconscient collectif de certains hommes politiques ou de certains syndicalistes, il y a cette devise : tout pour le peuple, rien avec le peuple. Du haut vers le bas, mais sans écouter la sagesse du peuple, sans mettre en œuvre cette sagesse pour résoudre des problèmes, dans le cas présent pour sortir de la crise. Ou bien pensons également à la manière de soigner le virus : on écoute davantage les grandes entreprises pharmaceutiques que les professionnels de la santé, engagés en première ligne dans les hôpitaux ou dans les camps de réfugiés. Ce n’est pas la bonne voie. Il faut écouter tout le monde, ceux qui sont en haut et ceux qui sont en bas, tous.

Pour sortir meilleurs d’une crise, le principe de subsidiarité doit être appliqué, en respectant l’autonomie et la capacité d’initiative de tous, en particulier des plus petits. Toutes les parties d’un corps sont nécessaires et, comme le dit saint Paul, celles qui pourrait sembler les plus faibles et les moins importantes sont en réalité les plus nécessaires (cf. 1 Co 12, 22). A la lumière de cette image, nous pouvons dire que le principe de subsidiarité permet à chacun d’assumer son rôle pour le soin et le destin de la société. Le mettre en œuvre, mettre en œuvre le principe de subsidiarité donne de l’espérance, donne d’espérer dans un avenir plus sain et juste ; et cet avenir, nous le construisons ensemble, en aspirant aux choses plus grandes, en élargissant notre horizon (cf. Discours aux jeunes du centre culturel Père Félix Varela, La Havane – Cuba, 20 septembre 2015).

Tous ensemble ou cela ne fonctionne pas. Ou nous travaillons ensemble pour sortir de la crise, à tous les niveaux de la société, ou nous n’en sortirons jamais. Sortir de la crise ne signifie pas donner un coup de peinture sur les situations actuelles pour qu’elles paraissent un peu plus justes. Sortir de la crise signifie changer, et le vrai changement est fait par tout le monde, par toutes les personnes qui forment le peuple. Toutes les professions, tous. Et tous ensemble, tous en communauté. Si tout le monde ne le fait pas, le résultat sera négatif.

Dans une précédente catéchèse nous avons vu que la solidarité est la voie pour sortir de la crise : elle nous unit et nous permet de trouver des propositions solides pour un monde plus sain. Mais ce chemin de solidarité a besoin de la subsidiarité. Quelqu’un pourrait me dire : « Mais Père, aujourd’hui vous parlez avec des mots difficiles ! ». C’est pour cette raison que j’essaie d’expliquer ce que cela signifie. Solidaires, parce que nous empruntons la voie de la subsidiarité.

En effet, il n’y a pas de vraie solidarité sans participation sociale, sans la contribution des corps intermédiaires : des familles, des associations, des coopératives, des petites entreprises, des expressions de la société civile. Tous doivent contribuer, tous. Cette participation aide à prévenir et à corriger certains aspects négatifs de la mondialisation et de l’action des États, comme cela se produit également dans le soin des personnes frappées par la pandémie. Ces contributions « d’en-bas » doivent être encouragées. Mais comme c’est beau de voir le travail des bénévoles pendant la crise ! Les bénévoles qui viennent de tous les milieux sociaux, les bénévoles qui viennent des familles les plus aisées et qui viennent des familles les plus pauvres. Mais tous, tous ensemble pour s’en sortir. C’est cela la solidarité et c’est cela le principe de subsidiarité.

Pendant le confinement le geste d’applaudir les médecins, les infirmiers et les infirmières, en signe d’encouragement et d’espérance, est né spontanément. De nombreuses personnes ont risqué leur vie et beaucoup ont donné leur vie. Étendons ces applaudissements à tous les membres du corps social, à tous, à chacun, pour sa précieuse contribution, même minime. « Mais que pourra-t-il faire là-bas celui-là ? – Écoute-le, laisse-lui de l’espace pour travailler, consulte-le ». Applaudissons ceux qui sont « exclus », ceux que cette culture qualifie d’« exclus », cette culture du rebut, applaudissons donc les personnes âgées, les enfants, les personnes handicapées, applaudissons les travailleurs, tous ceux qui se mettent au service des autres. Tous collaborent pour sortir de la crise. Mais ne nous arrêtons pas seulement à des applaudissements !

L’espérance est audacieuse, alors encourageons-nous à rêver en grand. Frères et sœurs, apprenons à rêver en grand ! N’ayons pas peur de rêver en grand, en recherchant les idéaux de la justice et de l’amour social qui naissent de l’espérance. N’essayons pas de reconstruire le passé, le passé est passé, des choses nouvelles nous attendent. Le Seigneur a promis : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ». Encourageons-nous à rêver en grand en recherchant ces idéaux, n’essayons pas de reconstruire le passé, en particulier celui qui était injuste et déjà malade. Construisons un avenir où la dimension locale et la dimension mondiale s’enrichissent mutuellement : chacun peut y mettre du sien, chacun doit y mettre du sien, sa culture, sa philosophie, sa façon de penser. Un avenir où la beauté et la richesse des groupes mineurs, y compris des groupes exclus, puissent fleurir car la beauté est aussi là, et où celui qui possède davantage s’engage à servir et à donner plus à celui qui a moins.