Et reconnaître Jésus dans les malades

 « Obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » : cette réponse de Pierre et des apôtres à ceux qui voulaient les faire taire est la « clé de la vie chrétienne », « la grande réponse chrétienne », enseigne le pape François. Cela signifie, précise-t-il, « écouter Dieu sans réserve, sans report, sans calcul ; adhérer à lui pour devenir capable de faire alliance avec lui et avec ceux que nous croisons sur notre chemin ». Cela suppose aussi « la force » de l’Esprit Saint pour « ne pas nous laisser effrayer par ceux qui nous ordonnent de nous taire, qui nous calomnient ou qui attentent carrément à notre vie ».

Le pape François a poursuivi sa catéchèse sur les Actes des apôtres.  Il a commenté le chapitre 5 qui décrit la ferveur de la première communauté chrétienne de Jérusalem et les guérisons accomplies par les apôtres.

« À leurs yeux, comme aux yeux des chrétiens de tous les temps », a souligné le pape, « les malades sont les destinataires privilégiés de la joyeuse annonce du Royaume », ils sont « des privilégiés pour l’Église, pour le coeur sacerdotal, pour tous les fidèles ». Pourquoi ce privilège ? Parce que, a encore expliqué le pape, « dans les plaies des malades, dans les maladies qui empêchent d’aller de l’avant dans la vie, il y a toujours la présence de Jésus, la plaie de Jésus ». Et d’ajouter : « Il y a Jésus qui appelle chacun de nous à prendre soin d’eux, à les soutenir, à les guérir ».

 

Chers frères et soeurs, bonjour !

La communauté ecclésiale décrite dans le livre des Actes des apôtres vit de toute la richesse que le Seigneur met à sa disposition – le Seigneur est généreux ! –, elle grandit en nombre et connaît une grande ferveur, malgré les attaques extérieures. Pour nous montrer cette vitalité, Luc, dans le livre des Actes des apôtres, indique aussi des lieux significatifs, par exemple le portique de Salomon (cf. Ac 5, 12), point de rencontre pour les croyants. Le portique (stoà) est une galerie ouverte qui sert d’abri mais aussi de lieu de rencontre et de témoignage. En effet, Luc insiste sur les signes et les prodiges qui accompagnent la parole des apôtres ainsi que sur le soin particulier qu’ils accordaient aux malades.

Au chapitre 5 des Actes, l’Église naissante apparaît comme une « hôpital de campagne » qui accueille les personnes les plus faibles, c’est-à-dire les malades. Leur souffrance attire les apôtres, qui ne possèdent « ni argent ni or » (Ac 3, 6) – c’est ce que dit Pierre au boiteux – mais leur force est dans le nom de Jésus. À leurs yeux, comme aux yeux des chrétiens de tous les temps, les malades sont les destinataires privilégiés de la joyeuse annonce du Royaume, ce sont des frères en qui le Christ est particulièrement présent pour se laisser chercher et trouver par chacun de nous (cf. Mt 25, 36-40). Les malades sont des privilégiés pour l’Église, pour le coeur sacerdotal, pour tous les fidèles. Il ne faut pas les écarter, au contraire, il faut les soigner, prendre soin d’eux : ils font l’objet de la préoccupation chrétienne.

Parmi les apôtres émerge Pierre, qui a la prééminence dans le groupe apostolique en raison de la primauté (cf. Mt 16, 18) et de la mission reçues du Ressuscité (cf. Jn 21, 15-17). C’est lui qui initie la prédication du kérygme le jour de la Pentecôte (cf. Ac 2, 14-41) et qui portera la responsabilité de diriger le concile de Jérusalem (cf. Ac 15 et Ga 2, 1-10).

Pierre s’approche des brancards et passe parmi les malades, comme l’avait fait Jésus, prenant sur lui les infirmités et les maladies (cf. Mt 8, 17 ; Is 53, 4). Et Pierre, le pêcheur de Galilée, passe, mais il laisse un Autre se manifester : il laisse le Christ vivant et agissant ! En effet, le témoin est celui qui manifeste le Christ, par ses paroles et par sa présence physique, qui lui permet d’entrer en relation et d’être le prolongement du Verbe fait chair dans l’histoire. Pierre est celui qui accomplit les oeuvres de son Maître (cf. Jn 14, 12) ; si on le regarde avec foi, on voit le Christ lui-même.

Rempli de l’Esprit de son Seigneur, Pierre passe et, sans qu’il ne fasse rien, son ombre devient une « caresse » qui guérit, qui communique la santé, c’est l’effusion de la tendresse du Ressuscité qui se penche sur les malades et rend la vie, le salut et la dignité. Ainsi Dieu manifeste sa proximité et fait des plaies de ses enfants « le lieu théologique de sa tendresse » (Méditation du matin, Sainte-Marthe, 14.12.2017). Dans les plaies des malades, dans les maladies qui empêchent d’aller de l’avant dans la vie, il y a toujours la présence de Jésus, la plaie de Jésus. Il y a Jésus qui appelle chacun de nous à prendre soin d’eux, à les soutenir, à les guérir. L’action guérissante de Pierre suscite la haine et l’envie des Saducéens qui emprisonnent les apôtres et, bouleversés par leur mystérieuse libération, leur interdisent d’enseigner. Ces gens voient les miracles que font les apôtres, non par magie mais au nom de Jésus ; mais ils ne veulent pas le reconnaître et ils les jettent en prison et les font fouetter. Ensuite ils sont miraculeusement libérés, mais le coeur des Saducéens était si dur qu’ils ne voulaient pas croire à ce qu’ils voyaient. Alors Pierre répond en donnant une clé de la vie chrétienne : « Obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5, 29) parce que les Saducéens disent : « Vous ne devez pas continuer, vous ne devez pas guérir les gens » – « J’obéis à Dieu avant d’obéir aux hommes » : c’est la grande réponse chrétienne. Cela signifie écouter Dieu sans réserve, sans report, sans calcul ; adhérer à lui pour devenir capable de faire alliance avec lui et avec ceux que nous croisons sur notre chemin.

Demandons nous aussi à l’Esprit Saint la force de ne pas nous laisser effrayer par ceux qui nous ordonnent de nous taire, qui nous calomnient ou qui attentent carrément à notre vie. Demandons-lui de nous fortifier intérieurement pour que nous soyons certains de la présence pleine d’amour et consolatrice du Seigneur à nos côtés.

 

 

 

Le pape dénonce les chrétiens qui se comportent en « touristes »

 « Être membres du corps du Christ rend les croyants coresponsables les uns des autres », affirme le pape François. En effet, explique-t-il, « le lien avec le Christ instaure un lien entre frères qui converge et qui s’exprime aussi à travers la communion des biens matériels. Oui, cette modalité qui consiste à être ensemble, cette façon de s’aimer arrive ainsi jusqu’aux poches ». C’est le « signe que ton coeur se convertit », « lorsque la conversion arrive aux poches, lorsqu’elle touche notre propre intérêt ».

 Le pape a commenté l’expression « Ils avaient tout en commun » (Ac 4,32). Comment voit-on « si l’on est généreux avec les autres » ? « Si l’on aide les plus faibles, les plus pauvres », indique-t-il.

Le pape met en garde contre « une vie qui n’est configurée que sur le profit et les avantages à tirer des situations au détriment des autres », comme celle d’Ananie et de sa femme Saphira. Il dénonce l’hypocrisie, l’égoïsme, le manquement « à la sincérité du partage ». C’est se comporter « comme un touriste » : « Il y a beaucoup de touristes dans l’Église, avertit le pape, qui sont toujours de passage, mais qui n’entrent jamais dans l’Église : c’est le tourisme spirituel qui leur fait croire qu’ils sont chrétiens alors qu’ils ne sont que des touristes des catacombes ».

 

Chers frères et soeurs, bonjour !

La communauté chrétienne nait de l’effusion surabondante de l’Esprit Saint et grandit grâce au ferment du partage entre frères et soeurs dans le Christ. Il existe un dynamisme de solidarité qui édifie l’Église en tant que famille de Dieu, où l’expérience de la koinonia est centrale. Que signifie ce mot étrange ? C’est un mot grec qui veut dire « mettre en communion », « mettre en commun », être comme une communauté, ne pas être isolés. C’est l’expérience de la première communauté chrétienne, c’est-à-dire mettre en commun, « partager », « communiquer, participer », ne pas s’isoler. Dans l’Église des origines, cette koinonia, cette communauté renvoie avant tout à la participation au Corps et au Sang du Christ. C’est pourquoi, quand nous recevons la communion, nous disons que « nous communions », nous entrons en communion avec Jésus et de cette communion avec Jésus, nous parvenons à la communion avec nos frères et soeurs. Et cette communion au Corps et au Sang de Jésus, qui se fait pendant la messe, se traduit en union fraternelle, et par conséquent aussi à ce qui est plus difficile pour nous : mettre en commun nos biens et recueillir de l’argent pour la collecte en faveur de l’Église mère de Jérusalem (cf. Rm 12,13 ; 2 Cor 8-9) et des autres Églises. Si vous voulez savoir si vous êtes de bons chrétiens, vous devez prier, chercher à vous approcher de la communion, du sacrement de la réconciliation. Mais le signe que ton coeur s’est converti, c’est lorsque la conversion arrive aux poches, lorsqu’elle touche notre propre intérêt : c’est là que l’on voit si l’on est généreux avec les autres, si l’on aide les plus faibles, les plus pauvres : quand la conversion arrive là, tu es sûr que c’est une véritable conversion.

La vie eucharistique, les prières, la prédication des apôtres et l’expérience de la communion (cf. Ac 2,42) font des croyants une multitude de personnes qui ont, dit le livre des Actes des apôtres, « un seul coeur et une seule âme » et qui ne considèrent pas comme leur propriété ce qu’elles possèdent mais qui mettent tout en commun (cf. Ac 4,32). C’est un modèle de vie très fort qui nous aide à être généreux et non avares. C’est pourquoi, poursuit le récit, « aucun d’entre eux n’était dans l’indigence, car tous ceux qui étaient propriétaires de domaines ou de maisons les vendaient, et ils apportaient le montant de la vente pour le déposer aux pieds des Apôtres ; puis on le distribuait en fonction des besoins de chacun » (Ac. 4, 34-35). L’Église a toujours reproduit ce geste des chrétiens qui se dépouillaient de ce qu’ils avaient en plus, de ce qui n’était pas nécessaire pour le donner à ceux qui en avaient besoin. Et pas seulement de l’argent, mais aussi du temps. Tant de chrétiens – vous-mêmes, par exemple, ici, en Italie – tant de chrétiens font du volontariat ! Mais c’est très beau, cela ! C’est la communion, partager mon temps avec les autres, pour aider ceux qui en ont besoin. Et de même le volontariat, les oeuvres de charité, les visites aux malades ; il faut toujours partager avec les autres sans chercher uniquement son propre intérêt. La communauté, ou koinonia, devient ainsi la nouvelle modalité de relation entre les disciples du Seigneur. Les chrétiens font l’expérience d’une nouvelle modalité d’être entre eux, de se comporter.

Et c’est la modalité proprement chrétienne, à tel point que les païens regardaient les chrétiens en disant : « Voyez comme ils s’aiment ! ». L’amour était la modalité. Mais pas un amour en paroles, pas un amour feint : l’amour des oeuvres, de l’aide mutuelle, l’amour concret, la dimension concrète de l’amour. Le lien avec le Christ instaure un lien entre frères qui converge et qui s’exprime aussi à travers la communion des biens matériels. Oui, cette modalité qui consiste à être ensemble, cette façon de s’aimer arrive ainsi jusqu’aux poches, arrive à se dépouiller aussi de l’obstacle qu’est l’argent pour le donner aux autres, contre son propre intérêt. Être membres du corps du Christ rend les croyants coresponsables les uns des autres. Être croyants en Jésus nous rend tous coresponsables les uns des autres. « Mais regarde celui-là, le problème qu’il a : ça ne m’intéresse pas, c’est son affaire ». Non, entre chrétiens, nous ne pouvons pas dire : « Le pauvre, il a un problème chez lui, il a des difficultés en famille ». Mais, je dois prier, je le prends avec moi, je ne suis pas indifférent ».

C’est cela, être chrétien. C’est pourquoi les forts soutiennent les faibles (cf. Rm 15,1) et personne n’expérimente l’indigence qui humilie et défigure la dignité humaine, parce qu’ils vivent cette communauté : avoir le coeur en commun. Ils s’aiment. C’est le signe : un amour concret. Jacques, Pierre et Jean, qui sont les trois apôtres comme les « colonnes » de l’Église de Jérusalem, décident dans la communion que Paul et Barnabé évangéliseront les païens tandis qu’eux évangéliseront les juifs, et ils indiquent seulement à Paul et Barnabé quelle est la condition : ne pas oublier les pauvres, se souvenir des pauvres (cf. Ga 2, 9-10). Pas seulement les pauvres matériellement, mais aussi les pauvres spirituellement, les gens qui ont des problèmes et qui ont besoin de notre proximité. Un chrétien part toujours de lui-même, de son coeur et il s’approche des autres comme Jésus s’est approché de nous. Voilà la première communauté chrétienne. Un exemple concret de partage et de communion des biens nous vient du témoignage de Barnabé : il possède un champ et il le vend pour en apporter le produit aux apôtres (cf. Ac 4, 36-37). Mais à côté de son exemple positif, il y en a un autre tristement négatif : Ananie et sa femme Saphira qui, ayant vendu un terrain, décident de n’en remettre qu’une partie aux apôtres et de garder l’autre pour eux (cf. Ac 5, 1-2). Cette escroquerie interrompt la chaîne du partage gratuit, le partage serein, désintéressé et les conséquences sont tragiques, elles sont fatales (Ac 5, 5-10).

L’apôtre Pierre démasque la faute d’Ananie et de sa femme et lui dit : « comment se fait-il que Satan a envahi ton cœur, pour que tu mentes à l’Esprit, l’Esprit Saint, et que tu détournes pour toi une partie du montant du domaine ? […] Tu n’as pas menti aux hommes, mais à Dieu » (Ac 5, 3-4). Nous pourrions dire qu’Ananie a menti à Dieu à cause d’une conscience isolée, d’une conscience hypocrite, c’est-à-dire d’une appartenance ecclésiale « négociée », partiale et opportuniste. L’hypocrisie est le pire ennemi de cette communauté chrétienne, de cet amour chrétien : faire semblant de s’aimer, mais ne chercher que son propre intérêt. Manquer à la sincérité du partage, en fait, ou mentir à la sincérité de l’amour, signifie cultiver l’hypocrisie, s’éloigner de la vérité, devenir égoïste, éteindre le feu de la communion et se destiner au gel de la mort intérieure.

Celui qui se comporte ainsi traverse l’Église comme un touriste. Il y a beaucoup de touristes dans l’Église, qui sont toujours de passage, mais qui n’entrent jamais dans l’Église : c’est le tourisme spirituel qui leur fait croire qu’ils sont chrétiens alors qu’ils ne sont que des touristes des catacombes. Non, nous ne devons pas être des touristes dans l’Église, mais frères les uns des autres. Une vie qui n’est configurée que sur le profit et les avantages à tirer des situations au détriment des autres, provoque inévitablement la mort intérieure. Et combien de personnes se disent proches de l’Église, amis des prêtres, des évêques, alors qu’elles ne cherchent que leur propre intérêt ! Ce sont les hypocrisies qui détruisent l’Église !

Que le Seigneur – je le demande pour chacun de nous – reverse sur nous son Esprit de tendresse, qui est vainqueur de toute hypocrisie et qui apporte cette vérité qui nourrit la solidarité chrétienne ; loin d’être une activité d’assistance sociale, celle-ci est l’expression incontournable de la nature de l’Église, mère très tendre de tous, en particulier des plus pauvres.

 

 

 

 Au contraire, « la proximité et l’unité sont le style des croyants : proches, préoccupés l’un pour l’autre ».

Chez les premiers croyants « l’extraordinaire se fait ordinaire » et le quotidien « devient le lieu de la manifestation du Christ vivant ».

« A l’inverse de la société humaine, où l’on a tendance à suivre ses propres intérêts indépendamment ou même aux détriments des autres, la communauté des croyants bannit l’individualisme pour favoriser le partage et la solidarité », a poursuivi le pape.

Il a souhaité que les communautés chrétiennes soient « des lieux où les liturgies soient une rencontre avec Dieu, qui devienne communion avec les frères et les sœurs, des lieux qui soient des portes ouvertes sur la Jérusalem céleste ».

 

4. « Ils étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Ac 2,42). La vie de la communauté primitive entre l’amour de Dieu et l’amour des frères.

Chers frères et sœurs, bonjour !

La Pentecôte, la puissante effusion de l’Esprit de Dieu sur la première communauté chrétienne, eut pour fruit que de nombreuses personnes sentirent leur cœur transpercé par la joyeuse annonce – le kérygme – du salut en Christ et adhérèrent à Lui librement, en se convertissant, en recevant le baptême en son nom et en accueillant à leur tour le don de l’Esprit Saint. Environ trente mille personnes entrent dans cette fraternité qui est l’habitat des croyants et le ferment ecclésial de l’oeuvre d’évangélisation. La chaleur de la foi de ces frères et sœurs en Christ fait de leur vie le cadre de l’oeuvre de Dieu qui se manifeste par des prodiges et des signes avec l’aide des Apôtres. L’extraordinaire se fait ordinaire et la vie quotidienne devient le lieu de la manifestation du Christ vivant.

L’évangéliste Luc nous le raconte en nous montrant l’Eglise de Jérusalem comme le paradigme de toute communauté chrétienne, comme l’icône d’une fraternité qui séduit, et cela sans qu’elle ne soit idéalisée ni minimisée. Le récit des Actes nous permet de regarder entre les murs de la domus où les premiers chrétiens se recueillent comme famille de Dieu, lieu de la koinonia, c’est-à-dire de la communion d’amour entre frères et sœurs en Christ. On peut voir qu’ils vivent d’une façon bien précise : ils sont « assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Ac 2,42). Les chrétiens écoutent assidûment la didaché c’est-à-dire l’enseignement apostolique ; ils pratiquent une autre qualité de relations interpersonnelles, à travers la communion des biens spirituels et matériels ; ils font mémoire du Seigneur à travers la “fraction du pain”, c’est-à-dire l’Eucharistie, et dialoguent avec Dieu dans la prière. Ce sont les attitudes du chrétien, le quatre pistes d’un bon chrétien.

A l’inverse de la société humaine, où l’on a tendance à suivre ses propres intérêts indépendamment ou même aux détriments des autres, la communauté des croyants bannit l’individualisme pour favoriser le partage et la solidarité. Il n’y a pas de place pour l’égoïsme dans l’âme d’un chrétien : si ton cœur est égoïste, tu n’es pas un chrétien, tu es un mondain, qui cherche seulement ton bénéfice, ton profit. Et Luc nous dit que les croyants sont ensemble (cf. Ac 2,44). La proximité et l’unité sont le style des croyants : proches, préoccupés l’un pour l’autre, non pour médire de l’autre, non, pour aider, pour se rapprocher.

La grâce du baptême révèle donc le lien intime entre les frères en Christ qui sont appelés à partager, à s’identifier aux autres et à donner « en fonction des besoins de chacun » (Ac 2,45), c’est-à-dire à vivre la générosité, l’aumône, la préoccupation pour l’autre, les visites des malades, de ceux qui sont dans le besoin, qui ont besoin de consolation.

Et par ce choix de la communion et de l’attention aux pauvres, la fraternité qu’est Église peut vivre une authentique vie liturgiqueLuc dit ainsi : « Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur ; ils louaient Dieu et avaient la faveur du peuple tout entier » (Ac 2,46-47).

Enfin, le récit des Actes nous rappelle que le Seigneur garantit la croissance de la communauté (cf. 2,47): la persévérance des croyants dans l’alliance sincère avec Dieu et avec les frères devient une force d’attraction qui séduit et conquiert de nombreuses personnes (cf. Evangelii gaudium, 14), un principe grâce auquel la communauté croyante vit de tout temps.

Prions l’Esprit Saint pour qu’il fasse de nos communautés des lieux où accueillir et pratiquer la vie nouvelle, les œuvres de solidarité et de communion, des lieux où les liturgies soient une rencontre avec Dieu, qui devienne communion avec les frères et les sœurs, des lieux qui soient des portes ouvertes sur la Jérusalem céleste.

 

 

 

Portrait d’une Église qui tend la main

Le pape François a parlé de « l’art de l’accompagnement » qui « se caractérise par la délicatesse avec laquelle on s’approche de la “terre sacrée de l’autre” » : « c’est la manière dont Dieu aime se manifester, dans la relation, toujours dans le dialogue », « à travers une rencontre entre les personnes, qui ne peut exister que dans l’amour ». Le pape a aussi mis en garde les paroisses « où l’on pense que l’argent est plus important que les sacrements » : « S’il vous plaît ! Une Église pauvre : demandons cela au Seigneur. »

 « La prédication de l’Évangile, a-t-il dit, ne repose pas seulement sur les paroles, mais aussi sur des actions concrètes qui témoignent de la vérité de l’annonce ».

Le pape a ainsi dressé un « portrait de l’Église », à l’image des deux apôtres, « qui voit celui qui est en difficulté, qui ne ferme pas les yeux, qui sait regarder l’humanité en face pour créer des relations qui aient du sens », « qui sait prendre par la main et accompagner pour soulever – pas pour condamner ». « N’oublions pas », a-t-il conclu, « la main toujours tendue pour aider l’autre à se lever ; c’est la main de Jésus qui, à travers notre main, aide les autres à se lever ».

 

Chers frères et soeurs, bonjour !

Dans les Actes des apôtres, la prédication de l’Évangile ne repose pas seulement sur les paroles, mais aussi sur des actions concrètes qui témoignent de la vérité de l’annonce. Il s’agit de « prodiges et de signes » (Ac 2,43) qui adviennent par le biais des apôtres, confirmant leur parole et démontrant qu’ils agissent au nom du Christ. Il se produit ainsi que les apôtres intercèdent et que le Christ travaille « avec eux » en confirmant la parole par les signes qui l’accompagnent (Mc 16,20). Beaucoup de signes, beaucoup de miracles opérés par les apôtres étaient vraiment une manifestation de la divinité de Jésus.

Nous nous trouvons aujourd’hui devant le premier récit de guérison, devant un miracle qui est le premier récit de guérison du Livres des Actes. Il a une finalité missionnaire claire, qui vise à susciter la foi. Pierre et Jean vont prier au Temple, centre de l’expérience de foi d’Israël, à laquelle les premiers chrétiens sont encore fortement liés. Les premiers chrétiens priaient dans le Temple à Jérusalem. Luc note l’heure : c’est la neuvième heure, c’est-à-dire trois heures de l’après-midi, quand le sacrifice était offert en holocauste comme signe de la communion du peuple avec son Dieu ; et aussi l’heure à laquelle le Christ est mort en s’offrant « une fois pour toutes » (Hé 9,12 ; 10,10). Et à la porte du Temple appelée « belle » – la Belle-Porte – ils voient un mendiant, un homme paralysé depuis sa naissance. Pourquoi cet homme était-il à la porte ? Parce que la Loi mosaïque (cf. Lv 21,18) interdisait d’offrir des sacrifices à ceux qui avaient une infirmité physique, considérée comme la conséquence de quelque faute.

Souvenons-nous que, devant un aveugle-né, le peuple avait demandé à Jésus : « Qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » (Jn 9,2). Pour cette mentalité, il y a toujours une faute à l’origine d’une malformation. Et par la suite, même l’entrée au Temple leur avait été niée. L’estropié, paradigme de tous les exclus et rejetés de la société, est là à demander l’aumône comme tous les jours. Il ne pouvait pas entrer, mais il était à la porte, lorsque se produit quelque chose d’imprévu : Pierre et Jean arrivent et un jeu de regards s’amorce. L’estropié regarde les deux hommes pour demander l’aumône, les apôtres, eux, le fixent, l’invitant à regarder vers eux différemment, pour recevoir un autre don. L’estropié les regarde et Pierre lui dit : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche ! » (Ac 3,6). Les apôtres ont noué une relation, parce que c’est la manière dont Dieu aime se manifester, dans la relation, toujours dans le dialogue, toujours dans les apparitions, toujours l’inspiration au coeur : ce sont les relations de Dieu avec nous, à travers une rencontre entre les personnes, qui ne peut exister que dans l’amour.

Le Temple était non seulement le centre religieux, mais aussi un lieu d’échanges économiques et financiers : les prophètes, et Jésus lui-même, s’étaient plus d’une fois dressés contre cette réduction (cf. Lc 19,45-46). Mais comme je pense souvent à cela quand je vois des paroisses où l’on pense que l’argent est plus important que les sacrements ! S’il vous plaît ! Une Église pauvre : demandons cela au Seigneur. En rencontrant les apôtres, ce mendiant ne trouve pas d’argent, mais il trouve le Nom qui sauve l’homme : Jésus-Christ le Nazaréen. Pierre invoque le nom de Jésus, ordonne au paralytique de se mettre debout, dans la position des vivants : debout, et il touche ce malade, c’est-à-dire qu’il le prend par la main et le soulève, un geste dans lequel saint Jean Chrysostome voit « une image de la résurrection » (Homélies sur les Actes des apôtres, 8). Et c’est là qu’apparaît le portrait de l’Église, qui voit celui qui est en difficulté, qui ne ferme pas les yeux, qui sait regarder l’humanité en face pour créer des relations qui aient du sens, des ponts d’amitié et de solidarité au lieu de barrières. Il apparaît le visage d’une « Église sans frontières qui se sent la mère de tous » (Evangelii gaudium, 210), qui sait prendre par la main et accompagner pour soulever – pas pour condamner.

Jésus tend toujours la main, il cherche toujours à soulever, à faire en sorte que les gens guérissent, qu’ils soient heureux, qu’ils rencontrent Dieu. Il s’agit de « l’art de l’accompagnement » qui se caractérise par la délicatesse avec laquelle on s’approche de la « terre sacrée de l’autre », donnant à sa marche « le rythme salutaire de la proximité, avec un regard respectueux et plein de compassion mais qui, en même temps, guérit, libère et encourage à mûrir dans la vie chrétienne » (ibid., 169). Et c’est ce que font les deux apôtres avec l’estropié : ils le regardent, lui disent « regarde-nous », lui tendent la main, le mettent debout et le guérissent. C’est ce que fait Jésus avec chacun de nous. Pensons-y quand nous traversons des moments difficiles, les moments de péché, les moments de tristesse. Jésus est là qui nous dit : « Regarde-moi : je suis là ! ». Prenons la main de Jésus et laissons-nous mettre debout.

Pierre et Jean nous enseignent à ne pas nous fier à nos moyens, qui sont pourtant utiles, mais à la vraie richesse qu’est la relation avec le Ressuscité. En effet, comme le dirait saint Paul, nous sommes « pauvres, et nous faisons tant de riches ; démunis de tout, et nous possédons tout » (2 Cor 6,10). Notre tout est l’Évangile, qui manifeste la puissance du nom de Jésus qui accomplit des prodiges.

Et nous – chacun de nous – que possédons-nous ? Quelle est notre richesse, quel est notre trésor ? Avec quoi pouvons-nous enrichir les autres ? Demandons au Père le don d’une mémoire reconnaissante qui se souvient des bienfaits de son amour dans notre vie, pour donner à tous le témoignage de la louange et de la reconnaissance. N’oublions pas : la main toujours tendue pour aider l’autre à se lever ; c’est la main de Jésus qui, à travers notre main, aide les autres à se lever.

 

 

 

Il humanise et ‘fraternise’ tous les contextes

L’Esprit-Saint est « le chef d’orchestre qui fait jouer les partitions des louanges pour les “grandes œuvres” de Dieu », affirme le pape François. L’Esprit-Saint, poursuit-il, « est l’artisan de la communion, il est l’artiste de la réconciliation qui sait enlever les barrières entre juifs et grecs, entre esclaves et hommes libres, pour faire d’eux un seul corps. Il édifie la communauté des croyants en harmonisant l’unité du corps et la multiplicité des membres. Il fait grandir l’Église en l’aidant à aller au-delà des limites humaines, des péchés et de n’importe quel scandale ».

L’Esprit-Saint fait « irruption », une irruption « qui ne tolère pas ce qui est fermé » et qui « ouvre grand les portes ». Lui seul « a le pouvoir d’humaniser et de ‘fraterniser’ tous les contextes, à partir de ceux qui l’accueillent », a encore expliqué le pape avant de conclure : « Demandons au Seigneur de nous faire expérimenter une nouvelle Pentecôte qui dilate nos cœurs et accorde nos sentiments à ceux du Christ, de sorte que nous annoncions sans honte sa parole qui transforme et que nous témoignions de la puissance de l’amour qui appelle à la vie tout ce qu’il rencontre ».

 

Chers frères et sœurs, bonjour !

Cinquante jours après Pâques, dans ce cénacle qui est désormais leur maison et où la présence de Marie, mère du Seigneur, est l’élément de cohésion, les apôtres vivent un événement qui dépasse leurs attentes. Réunis en prière – la prière est le « poumon » qui donne souffle aux disciples de tous les temps ; sans prière, on ne peut pas être disciple de Jésus ; sans prière, nous ne pouvons pas être chrétiens ! C’est l’air, c’est le poumon de la vie chrétienne –, ils sont surpris par l’irruption de Dieu. Il s’agit d’une irruption qui ne tolère pas ce qui est fermé : elle ouvre grand les portes par la force d’un vent qui rappelle la ‘ruah’, le souffle primordial, et accomplit la promesse de la « force » faite par le Ressuscité avant son départ (cf. Ac 1,8). Elle arrive à l’improviste, d’en-haut, « un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière » (Ac 2,2).

Au vent, s’ajoute ensuite le feu qui rappelle le buisson ardent et le Sinaï avec le don des dix paroles (cf. Ex 19,16-19). Dans la tradition biblique, le feu accompagne la manifestation de Dieu. Dans le feu, Dieu confie sa parole vivante et énergique (cf. He 4,12), qui ouvre à l’avenir ; le feu exprime symboliquement son œuvre qui consiste à réchauffer, éclairer et sonder les cœurs, son soin à tester la résistance des œuvres humaines, à les purifier et à les revitaliser. Tandis qu’au Sinaï on entend la voix de Dieu, à Jérusalem, en la fête de la Pentecôte, c’est Pierre qui parle, le roc sur lequel le Christ a choisi d’édifier son Église. Sa parole, faible et capable même de renier le Seigneur, traversée par le feu de l’Esprit, acquiert une force, devient capable de transpercer les cœurs et de pousser à la conversion. En effet, Dieu choisit ce qui est faible dans le monde pour confondre les forts (1 Cor 1,27).

L’Église naît par conséquent du feu de l’amour et d’un « incendie » qui éclate à la Pentecôte et qui manifeste la force de la parole du Ressuscité pleine d’Esprit-Saint. L’Alliance nouvelle et définitive est fondée non plus sur une loi écrite sur des tables de pierre, mais sur l’action de l’Esprit de Dieu qui fait toutes choses nouvelles et qui se grave dans des cœurs de chair.

La parole des apôtres s’imprègne de l’Esprit du Ressuscité et devient une parole nouvelle, différente, mais que l’on peut comprendre, comme si elle était traduite simultanément dans toutes les langues : en effet, « chacun les entendait parler dans sa propre langue » (Ac 2,6). Il s’agit du langage de la vérité et de l’amour, qui est la langue universelle : même les analphabètes peuvent la comprendre. Le langage de la vérité et de l’amour, tout le monde le comprend. Si tu vas avec la vérité de ton cœur, avec la sincérité, et si tu vas avec amour, tout le monde te comprendra. Même si tu ne peux pas parler, mais avec une caresse, qui soit vraie et aimante.

L’Esprit-Saint non seulement se manifeste à travers une symphonie de sons qui unit et qui compose harmoniquement les différences mais il se présente comme le chef d’orchestre qui fait jouer les partitions des louanges pour les « grandes œuvres » de Dieu. L’Esprit-Saint est l’artisan de la communion, il est l’artiste de la réconciliation qui sait enlever les barrières entre juifs et grecs, entre esclaves et hommes libres, pour faire d’eux un seul corps. Il édifie la communauté des croyants en harmonisant l’unité du corps et la multiplicité des membres. Il fait grandir l’Église en l’aidant à aller au-delà des limites humaines, des péchés et de n’importe quel scandale.

La surprise est immense et certains se demandent si ces hommes sont ivres. Alors Pierre intervient au nom de tous les apôtres et relit cet événement à la lumière de Joël 3, où est annoncée une nouvelle effusion de l’Esprit-Saint. Les disciples de Jésus ne sont pas ivres, mais ils vivent ce que saint Ambroise définit comme « la sobre ivresse de l’Esprit », qui réalise au milieu du peuple de Dieu la prophétie à travers des songes et des visions. Ce don prophétique n’est pas seulement réservé à quelques-uns, mais à tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur.

Désormais, à partir de ce moment-là, l’Esprit de Dieu pousse les cœurs à accueillir le salut qui passe à travers une personne, Jésus-Christ, celui que les hommes ont cloué sur le bois de la croix et que Dieu a ressuscité des morts « en le délivrant des douleurs de la mort » (Ac 2,24). C’est lui qui a répandu cet Esprit qui orchestre la polyphonie de louanges et que tous peuvent entendre. Comme le disait Benoît XVI, « la Pentecôte est ceci : Jésus et, à travers lui, Dieu lui-même, vient à nous et nous attire en lui » (Homélie, 3 juin 2006). L’Esprit opère l’attraction divine : Dieu nous séduit par son amour et ainsi, il nous implique, pour faire avancer l’histoire et lancer des processus à travers lesquels filtre la vie nouvelle. Seul l’Esprit de Dieu, en effet, a le pouvoir d’humaniser et de ‘fraterniser’ tous les contextes, à partir de ceux qui l’accueillent.

Demandons au Seigneur de nous faire expérimenter une nouvelle Pentecôte qui dilate nos cœurs et accorde nos sentiments à ceux du Christ, de sorte que nous annoncions sans honte sa parole qui transforme et que nous témoignions de la puissance de l’amour qui appelle à la vie tout ce qu’il rencontre.